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UN MESSIE SOUFFRANT POUR GLORIFIER L'HOMME

Is 50, 5-9a ; Jc 2, 14-18 ; Mc 8, 27-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – année B – (16 septembre 2018)
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

Comment pourrait-on comprendre cette question que Jésus poses à ses disciples : « et vous, qui dites-vous que Je suis ? » … S’agit-il d’un sondage pour tester sa popularité, pour mieux savoir comment progresser dans l’adhésion qu’il doit susciter dans les foules qui le suivent ? Du point de vue de la traduction on a là ce qu’un bibliste contemporain appelait « une belle infidèle », c’est-à-dire une traduction élégante et légère, mais qui ne liasse pas entendre toute la vérité du texte. En effet, la traduction du lectionnaire officiel propose : « Et pour vous, qui suis-Je ? ». Dans ce cas on est très nettement dans le sondage d’opinion, avec tout ce que cela implique, notamment le fait de fléchir son comportement ou ses projets dans le sens des attentes de la population environnante (en clair : c’est le début de la démagogie !). Et dans ce cas, on devrait s’attendre à ce que Jésus accepte de modifier son « programme messianique » pour l’adapter (maître mot de la gouvernance actuelle) aux attentes de la majorité. De là à imaginer un Jésus Messie qui propose aux foules de résoudre tous les problèmes politiques que pose l’occupation romaine, de réduire les impôts et donner à manger à tout le monde, de trouver des techniques de manipulation pour faire croire que "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil", il n’y a qu’un pas. En réalité, Jésus ne se situe pas du tout dans ce registre : il ne fait pas un sondage d’opinion, Il pose la question de façon objective : « qui dites-vous que Je suis ? » Il ne s’intéresse pas à ce que disent ou ressentent les foules, Il veut savoir ce que ses disciples croient et confessent en vérité sur a réalité de ce qu’Il est. Et lorsque la réponse de Pierre se situe à ce niveau, Jésus demande aux Douze de ne rien dire de ce qui vient d’être proclamé. Il leur demande de se taire ; en substance Il leur dit : « Vous avez déclaré, Tu es le Messie, le Christ ; que mettez-vous sous ces mots ? » C’est une question qui nous est encore adressée aujourd’hui quand on dit que Jésus est Seigneur ou qu’Il est Sauveur. Comment comprendre cette injonction ? Que doit-on faire ?

Doit-on créer une sorte de zone de protection pour dire que l’on ne risque rien ? Doit-on essayer par notre foi, notre confiance, notre reconnaissance de Jésus comme Maître du monde, de créer cette espèce d’assurance par rapport à tous les dangers, toutes les épreuves, toutes les difficultés ? Pas du tout. Ici, Jésus démonte complètement les mécanismes religieux des disciples. Il leur dit : « Vous avez dit que J’étais le Messie mais vous ne savez pas ce que vous dites, vous ne pouvez pas le savoir d’ailleurs parce vous ignorez ce qui va arriver au Messie : le Messie sera livré, Il sera crucifié, Il mourra et Il partagera jusqu’au bout le lot de la souffrance et de la mort humaine ».

Certes, nous sommes d’une certaine façon comme "vaccinés", parce que l’on sait que croire en Jésus, c’est croire en Jésus crucifié ; mais il faut imaginer la déconvenue brutale des disciples. Eux ont dit qu’Il était le Messie, ils ont misé toute leur vie sur ce personnage et que leur dit-Il ? Premièrement, « taisez-vous, vous ne savez pas ce que vous dites ! » Et deuxièmement, «  Je vais vous dire ce qu’est un Messie : c’est quelqu’un qui souffre ».

Frères et sœurs, ce passage est extraordinaire parce qu’il fait peut-être appel à un des réflexes, à un des moteurs les plus profonds des liens humains. Réfléchissez un instant, quand vous est-il arrivé de vous trouver en face de quelqu’un qui vous dit : « J’ai beaucoup souffert pour toi, je me suis plus qu’inquiété, j’ai vraiment souffert pour toi ». Reconnaissez qu’à ce moment-là, il se créé un lien entre la personne qui vous dit cela et vous-même qui fait qu’on est complètement démuni, démonté. Se peut-il que quelqu’un puisse nous dire qu’il souffre pour nous ? C’est exactement ce que Jésus leur dit ce jour-là.

Bien des théologiens se sont ingéniés à nous décrire un Dieu parfaitement indifférent, au-dessus de tous les malheurs humains, un Dieu qui nous regarde de haut et qui voit simplement la fourmilière dans laquelle nous nous débattons les uns et les autres pour trouver notre pitance. Or, Dieu n’est pas comme cela, Dieu est un Dieu qui dit : « Je vais souffrir pour toi ». Tel est le Messie. Le Messie n’est pas un sauveur au sens de quelqu’un qui aplanit, qui nivelle toutes les difficultés de l’histoire humaine – si c’était le cas, Il aurait eu depuis longtemps un succès universel et les affaires marcheraient très bien. Il dit simplement : « Je te demande de reconnaître que tout ce par quoi Je vais passer, la souffrance, l’épreuve, la mort, Je le fais pour toi ». C’est cela la foi.

Ainsi donc, le visage du Dieu des chrétiens n’est pas celui d’un dieu de marbre, une sorte d’identité figée, inatteignable, celui qu’on ne peut pas prier tellement il est au-dessus de tous nos petits soucis comme on l’entend de temps en temps. Dieu peut dire à chacun d’entre nous : « Je souffre pour toi ». Nous avons le privilège – mais c’est un dur privilège – de croire que notre Dieu est capable de souffrir.

Frères et sœurs, vous allez penser que je retombe dans les vieux schémas masochistes qui consistent à dire que plus on souffre, plus on gagne des bons points pour le paradis et autres niaiseries qu’on vous a sans doute racontées quand vous étiez petits. C’est plus compliqué que cela, d’abord parce que lorsque Dieu nous dit qu’Il souffre, Il sait pourquoi tandis que généralement, notre souffrance nous replie sur les difficultés auxquelles nous devons faire face pour notre propre survie. Ici, il y a dans le geste du Christ une gratuité extraordinaire, Il n’était pas obligé de le faire et Il ne l’a pas fait parce qu’Il aurait été masochiste, mais parce qu’il fallait nous rencontrer au plus profond, au plus vulnérable et au plus démuni du fond de notre cœur. C’est cela la rencontre mais cette rencontre ne peut pas s’arrêter là, c’est pourquoi on ajoute : « Mais le troisième jour, Il ressuscitera ». Parce que Dieu est allé au fond même de la détresse humaine et qu’Il l’a vécue non pas pour Lui – ce n’est pas un touriste de la souffrance – mais pour nous, Il nous a dit que désormais Il ne nous lâcherait plus dans cette situation où nous sommes et qu’Il nous conduirait vers son Royaume.

Dès lors, le mot de Messie prend une résonance assez profondément différente, il n’est pas sans rappeler le geste de parents face à leur enfant qui est malade, ils le prennent, le cajolent et le soignent parce qu’ils savent que c’est aussi bien la tendresse et l’amour qu’ils ont pour l’enfant qui vont l’aider à vaincre la maladie que les médicaments eux-mêmes.

Frères et sœurs, c’est quelque chose de très grand et c’est pourquoi il n’y a pas à mon sens de religion plus humaine que le christianisme de ce point de vue-là, même si à certains moments, certains ont voulu bâtir une sorte de monument d’indifférence pour parler de Dieu. C’est faux, nous croyons en un Dieu vulnérable jusqu’au fond de Lui-même, un Dieu qui souffre pour nous et est venu pour vaincre en nous notre propre souffrance et nous faire partager son amour et sa gloire.

C’est cela maintenant que nous allons fêter, célébrer pour Elliot puisque nous allons nous aussi demander pour lui que le Seigneur le fasse entrer dans sa gloire en lui souhaitant d’ailleurs qu’il ait le moins de souffrance possible. Amen.

 
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