Photos

LE DEBITEUR IMPITOYABLE

Si 27,30 - 28,7 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire - année A (13 septembre 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, ce jour-là, la discussion avec les disciples commençait plutôt mal. En effet, c'est saint Pierre qui l’oriente vraiment sur une fausse piste, bien qu’à vrai dire cette fausse piste soit tout à fait dans le style des conversations qu'ils pouvaient avoir. Car il faut bien savoir que dans la tradition juive, on avait déjà débattu de ce problème de savoir combien de fois il fallait pardonner. Il y a beaucoup de civilisations, de traditions morales et éthiques dans les différents pays qui, quand on vous a fait du mal, vont toujours dans le sens d'essayer de mesurer ce que l'on fait en revanche. Chez les juifs, à l'époque de Jésus, la limite était quatre : on pouvait pardonner quatre fois et après c'était terminé ! Or, Pierre semble ici faire partie de l'aile libérale puisqu'il dit : « Vais-je aller jusqu'à sept fois ? » C'était une tradition marginale mais c'était quand même une tradition. On n’arrête pas à quatre fois mais on va à sept. Comme sept est un chiffre qui a une certaine couleur de perfection, on n’allait pas s'embêter pour cela, c'était magnifique. Pierre pensait une fois de plus décrocher le prix d'excellence. Manque de chance, Jésus trouve que cette réflexion est déplacée.

Il va alors falloir essayer d’élever le débat. C'est quand même le don de conteur et d’auteur de parabole de Jésus qui tout de suite prend quasiment un contexte un peu dans le style des Mille et une nuits, c'est un conte oriental. Évidemment, cela prend tout de suite car cela fixe l'attention et on se demande ce qu'il veut dire. Quel est ce conte oriental ? Nous le comprenons toujours de la façon suivante : un haut fonctionnaire peau de vache n’en fait qu’à sa tête. On lui remet sa dette puis il rencontre quelqu'un qui lui doit trois francs six sous. Et là, il le fait payer très cher. Cela produit le résultat que nous savons tous : on est scandalisé, on se dit que ce n'est pas possible de se comporter comme cela. Bien que de nos jours, de temps en temps, dans les tribunaux, on en voie des pareils et parfois même des pires. Or cette histoire est plus compliquée.

En fait, on l’appelle le « débiteur impitoyable », c'est tout dire. Mais ce débiteur impitoyable est un parfait honnête homme. Vous comprenez bien que s’il a toute cette dette – en réalité pour les renseignements exacts c’est l’équivalent de soixante millions de francs-or – c’est un très haut fonctionnaire, immédiatement sous les ordres du roi. Il faut aller très haut dans la hiérarchie pour se payer soixante millions de dette. Cela ne le fait pas frémir, il vit tranquille. Mais il doit quand même avoir des petites arrière-pensées en se disant : « Tout cela n'est pas tout à fait clair et il pourrait bien m’arriver quelque chose sur le coin de la tête ». Jusqu'au jour où effectivement le roi fait les comptes. Il doit avoir beaucoup plus que soixante millions de francs-or, cela vous pouvez l’imaginer. Le roi s'aperçoit qu'il y a quand même chez un de ses hauts fonctionnaires un comportement tout à fait inadmissible avec soixante millions de francs-or de dette. Ce haut fonctionnaire est quand même passé entre les gouttes jusque-là, on ne l'avait jamais repéré. Le roi lui dit : « Soixante millions de francs-or, je ne peux pas laisser cela comme ça. Il faut donc absolument faire quelque chose, rembourse-moi ta dette ». Comme on est entre gens très honnêtes, très polis et très courtois, le débiteur dit "impitoyable" est en réalité très malin. Il dit au maître : « C'est vrai, mais avoir des dettes n'est pas un péché ». C'est très embêtant, cela fait des insomnies la nuit, mais on a des dettes et puis c'est tout, il faut faire avec et on vit avec. Le débiteur dit alors au maître : « Donne-moi un délai et je te rembourserai ». Est-ce une fausse promesse ? Est-ce une certaine manière que le débiteur impitoyable a de traiter son maître en se disant : « Finalement, je vais l'embobiner une fois de plus » ? Toujours est-il que le roi se fait avoir. Il conclut : « Je suis un roi de conte oriental, je ne vais pas mégoter avec toi, je te remets toute ta dette ! » C’est quand même extraordinaire ! Si le fisc faisait cela en France, vous imaginez le nombre de Te Deum qui seraient chantés dans les églises ! Le maître a été d'une magnanimité absolument invraisemblable parce qu’il a remis une dette énorme.

Mais c'est là que l'affaire se corse. Le débiteur absous a non seulement gardé la tête haute tout le temps, mais au moment même où il sort de chez le roi, il est en parfaite situation régulière. Il ne doit plus un sou, il retrouve donc sa respectabilité. Il ne l'avait d'ailleurs jamais perdue car le maître jusque-là ne lui avait pas dit qu'il ne serait plus son serviteur. Mais il retrouve surtout un allant et un tonus qu'on ne lui connaissait pas avant, quand il était obligé de temps en temps de faire profil bas à cause de ses dettes. Donc il sort et, hasard ou intention , on n'en sait rien, il tombe sur un pauvre petit débiteur à lui qui lui devait l’équivalent de quatre-vingts francs-or. Et là, il est vraiment impitoyable : « Tu me rends cela tout de suite ! » L'autre lui dit : « Consens-moi un délai et je te rembourserai », ce qui était, entre nous soit dit, plus facile pour quatre-vingts francs que pour soixante millions. Lui : « Pas question, je suis dans mon droit, je suis absous, en parfaite bonne situation, donc je n'ai pas de raison de te faire de cadeaux ». Et à ce moment-là il s'ensuit ce que l’on sait : le débiteur de quatre-vingts francs-or est laissé pour compte, maltraité et emprisonné avec femme et enfants, pour rien du tout. Évidemment, les gens de la cour sont absolument scandalisés par ce comportement et ils vont dire au roi ce qu'il a fait.

Je ne sais pas si vous êtes révoltés mais c'est vrai que ce comportement est incroyable. C'est au moment même où le débiteur impitoyable retrouve sa respectabilité, où il est plus que jamais en bonne situation régulière que ce bonhomme devient odieux. Le roi lui a fait un cadeau inouï et il profite de la bonté du maître qui avait jusqu'ici fait preuve de patience et de générosité. Il se dit : « Ça y est, maintenant je ne dois plus rien au roi, l'autre va payer parce qu'il me doit trois francs six sous ».

Quand on y pense, c'est plus que scandaleux. Cela n'est pas seulement une question de comparer les deux chiffres. On se demande ce que ce type a compris ! Si le roi lui a remis sa dette, ce n'est quand même pas rien. C'est un signe de gratuité alors qu'il ne demandait pas la remise de dette et qu’il disait : « Je vais essayer de te rembourser ». Je ne sais pas si le roi se faisait beaucoup d'illusions sur les possibilités de remboursement. Je ne pense pas que les banquiers auraient suivi. Mais vous voyez l’affaire : le roi a été d'une grande bonté, il n'a plus vu la dette en termes de calcul, il a vu la dette et la somme de la dette en termes de grâce. « Je te fais grâce et donc à partir de maintenant, je ne calcule plus avec toi, je te refais confiance comme avant ». Il le garde à son poste. « Mais désormais, tu vis dans la gratuité de la relation avec moi ». Et que fait l’autre ? Il dit : « Puisque maintenant j'ai retrouvé une confiance inespérée, je vais en abuser ».

Autrement dit, qu’a fait cet homme ? Il a abusé de la grâce du maître et c'est cela que Jésus veut dire à Pierre : « Si tu crois que Dieu te fait grâce pour que tu sois impitoyable, tu te trompes et tu ne comprends pas la grâce. Et si tu ne comprends pas la grâce et que tu fais payer aux autres ce que tu veux leur imposer sous prétexte qu'il y a quelque chose qui te heurte ou qui te chiffonne, eh bien c'est affreux, tu n'as pas ta place ! »

Frères et sœurs, je crois qu'il faut bien saisir ce que voulait dire cette parabole dans cette époque là. Les premières communautés chrétiennes se sont toutes fait remettre je ne sais pas combien de millions de francs-or pour constituer la communauté et c'est comme si Jésus les avertissait. À partir du moment où vous faites partie de la communauté, qui peut dire qu'il ne doit rien à celui qui par grâce l’y a fait entrer ? Tous les gens qui sont dans la communauté, à Corinthe, à Éphèse, à Antioche, partout où vous voudrez, le sont par grâce. De quel droit peuvent-ils être impitoyables vis-à-vis de frères qui demandent à entrer dans la communauté ? Parce que cela devait arriver, parce qu'il y avait des questions morales ou je ne sais quoi pour considérer que non. Là, la parabole est sans appel. Si un frère veut entrer dans l’Église, au nom de quoi peut-on lui dire : « Tu n'as pas ta place » Personne !  

Frères et sœurs, cela n'est pas la tendance actuelle, j'aime autant vous le dire. Et il faudrait peut-être que l'on se réveille là-dessus. Si nous sommes des chrétiens, cela n'est pas pour former un club d’élus et de parfaits. En fait, on a tous des dettes vis-à-vis de Dieu. Et si on est là, c'est par grâce. On est là et on Lui dit simplement : « Seigneur, on voudrait entrer, on voudrait rester ». Mais à ce moment-là, combien de gens autour de nous éprouvent leur propre vie spirituelle comme un désir d'entrer dans la communauté et de ne pas y être admis ? Je ne vais pas donner d’exemples parce que cela n'est pas la peine, vous en avez tous présents à l’esprit. Il faudrait que nous retrouvions cette libéralité que le Christ nous a donnée.

C'est vrai que nous n'avons pas reçu la grâce de Dieu pour la limiter aux autres. Les autres sont ce qu'ils sont, comme nous sommes ce que nous sommes. Malraux racontait cette très belle histoire. Il était au Val-de-Grâce avec une vieille dame, sans doute l’épouse d’un vieux général. Elle avait eu une vie un peu légère et Malraux évidemment qui connaissait très bien ses Évangiles et à qui on ne la racontait pas, entendait cette dame qui disait : « Je vais bientôt aller au paradis, Dieu va m’accueillir, etc. » Et Malraux, qui la connaissait par ailleurs, lui dit : « Écoutez Madame, quand-même, vous n'avez pas eu une vie toujours absolument édifiante ! » Et la très vieille dame, toute proche de la mort, lui dit simplement cela : « Si Dieu ne me comprend pas, qui est-ce qui me comprendra ? » Dieu nous comprend et il faut que l'on comprenne tous ceux qui attendent la visite de la grâce de Dieu.

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public