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 LIBERTÉ

Si 27, 33-28, 9 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35

(12 septembre 1993???)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

Esclaves

D

 

ans notre vie comme dans notre mort nous appartenons au Christ". C'est ce qu'écrit l'apôtre saint Paul aux Romains."Personne ne vit pour soi-même et personne ne meurt pour soi-même, car nous appartenons à Jésus". Frères et sœurs, cette appartenance au Christ ne nous pose-t-elle pas un problème fondamental qui serait celui de notre liberté. Est-ce que le fait que nous appartenions à Jésus n'est pas une sorte d'aliénation ? Si tout ce que nous faisons, aussi bien dans notre vie que dans notre mort, ne peut être fait que pour nous-mêmes, mais uniquement en référence au Christ, si même notre mort, notre vie ne nous appartiennent pas parce que nous appartenons au Christ, cela n'est-il pas en quelque sorte un emprise radicale qui fait que, comme beaucoup d'auteurs l'ont écrit, le chrétien est véritablement un esclave, qu'il est aliéné ? Cette liberté de choix, cette liberté d'agir, ce libre-arbitre ne sont-ils pas pourtant des données premières de l'être humain ? Dès lors comment pouvons-nous tenir à la fois le fait que nous nous voulons libres et en même temps appartenir au Christ ?

Les grandes idéologies de notre époque, au vingtième siècle, qui ont fait des ravages, je pense à ces grands mouvements idéologiques qui ont voulu nier toute foi, qui ont martyrisé et tué de chrétiens, ou bien qui ont massacré un peuple, le peuple juif, ont commencé par nier Dieu et ont fini par nier l'homme. Toutes les idéologies ont justement voulu rendre l'homme libre, ont voulu le sortir de toute aliénation. Marx lui-même avait parlé de la religion comme de l'opium du peuple. Avaient-elles ou non raison ? je pense que non, car en niant Dieu, en niant l'appartenance à une religion, ils ont aussi nié une donnée essentielle de l'être humain.

Malgré tout, cela ne règle pas ce problème de notre appartenance au Christ. Et je ne suis pas sûr que notre monde moderne nous apprenne justement à nous aliéner au Christ. Et d'ailleurs le faut-il ? En effet, nous, nous pensons que l'être humain à l'heure actuelle doit vivre d'une manière parfaitement libre dans tous les domaines. Et notre société nous propose l'absolue liberté. Mais là aussi faisons attention, est-ce vraiment une réelle liberté ? Nous sommes libres absolument de tout consommer, mais ne finissons-nous pas en fait par être aliénés à ce qui nous appartient ? ne finissons-nous pas par être aliénés à notre propre désir ? nous sommes libres d'envisager la relation humaine sous tous ses aspects, mais ne sommes nous pas trop souvent aliénés en définitive à des difficultés relationnelles de communication, pour ne pas dire que nous n'arrivons jamais en fait à communier pleinement ? On a alors peur d'être possédé par l'autre. Nous avons la liberté de dire et de penser tout et n'importe quoi et de l'affirmer comme une vérité. Mais quelque part ne sommes-nous pas aliénés à un courant de pensée tellement flou, tellement fusionnel qu'il finit par annihiler tout esprit critique ou tout esprit de pensée vraie et juste ?

Frères et sœurs, notre monde nous propose la liberté, mais vivons-nous réellement, en chacun de nos actes, en pleine liberté ? En définitive ne sommes-nous pas prisonniers de cette utopie ? Il y a, je me jette à l'eau, vous me le pardonnerez, j'espère, un film qui passe à l'heure actuelle qui s'appelle "bleu" de Krysztof Kielowski. Ce film est fait par quelqu'un qui affirme n'avoir pas la foi, mais qui en définitive découvre pleinement, à mon avis, ce qu'est la foi dans son rapport à la liberté. Et il me semble qu'à travers ce film nous pouvons commencer peut-être, pour nous-mêmes, à percevoir ce qu'est réellement la liberté chrétienne ou l'appartenance à Dieu.

C'est l'histoire d'une femme qui perd son mari et son enfant dans un accident de voiture et qui se retrouve complètement libre. Le bleu, c'est le bleu de la liberté. Mais en fait elle n'a plus aucune attache, et elle essaie justement par elle-même de se libérer de tout ce qui l'entoure. Elle essaie de se libérer de sa propre vie, mais elle n'arrive pas à appartenir à la mort, elle essaie de se libérer de tous ses biens, elle vend tout, change de lieu et se fait oublier, elle essaie de se libérer de son entourage et de son quotidien pour ne plus appartenir à la vie. Mais en fait, au fur et à mesure, c'est dans diverses rencontres en posant de tout petits actes qui n'ont l'air de rien qu'elle va redécouvrir pour elle-même une appartenance et un sens à sa vie. Et ses petits gestes sont des actes qui, en les posant, sans le savoir, vont rendre la liberté à une prostituée, la liberté à un jeune homme qui fait la route, vont rendre la liberté à un homme qui l'aime, vont rendre la liberté à ceux qui l'entourent et qui veulent finalement avoir besoin d'elle, qui iront jusqu'à rendre libre la maîtresse de son mari et l'enfant qu'elle en attend.

Parallèlement, nous aussi nous rêvons d'être parfaitement libres, nous aimerions parfois ne plus avoir de soucis, c'est normal, ne plus avoir de gens qui vous entourent et qui vous pèsent, c'est normal. Nous aimerions nous rendre libre face au quotidien qui nous pèse, mais au fait la liberté, ce n'est pas se retrancher de la vie, ce n'est pas ne plus désirer être affecté par quelqu'un, mais c'est au contraire redécouvrir, comme le fait Julie dans ce film de Kieslowski, redécouvrir que la véritable liberté, c'est quand elle est capable à nouveau d'aimer, et d'aliéner son être par le lien de l'amour. Pour nous, le Christ auquel nous appartenons nous apprend cette réelle liberté, le Christ, comme le dit saint Paul, est ressuscité de morts, le Christ est passé de la mort à la vie.

De quoi nous libère le Christ ? de notre condition humaine ? non. Nous libère-t-Il de ce monde? non. Nous libère-t-Il de cet univers ? non. Il nous libère de la mort et du péché parce que c'est ce qui nous aliène, Il nous libère de ce mal et cette blessure que nous portons dans notre cœur. Et ce n'est pas en niant Dieu, ce n'est pas en le mettant de côté que nous serons libres, mais c'est en entrant dans la dynamique de la puissance de résurrection du Christ que nous connaîtrons la liberté. Car ce qui est fondamental, c'est justement de passer de la mort à la vie, de se dire qu'ainsi notre cœur est fait pour être libre et pour aimer. Mais cela se réalise au quotidien, cela se réalise à chaque acte que nous posons. Et donc notre appartenance n'est pas une aliénation, mais par le baptême que nous avons reçu, nous savons que déjà dans la foi nous sommes rendus libres pour être capables d'aimer. Nous sommes rendus libre pour que chacun des actes que nous posons, ces petits actes de liberté qui au premier abord ne semblent pas avoir de sens ni de répercussion, peuvent être en fait source de salut, de miséricorde et de tendresse. Non seulement ils nous aident à vivre une réelle liberté, mais ils nous apprennent à vivre une réelle appartenance à ce monde qui est fait pour aimer. Etre libre dans chacun de nos actes c'est être délivré du mal pour être lié à l'amour. Nous ne connaîtrons la puissance de Dieu et de son salut que nous connaissons la douceur et la tendresse de son amour. Mais cet amour passe par une appartenance et le plus grand acte, le plus bel acte que l'être humain puisse poser, c'est de vouloir appartenir à celui qu'il aime.

Ainsi donc l'amour sera peut-être pour ceux qui se mettent en dehors de lui une aliénation, mais pour tous les hommes et pour nous, chrétiens, dont nous disons que notre Dieu est amour, c'est en faisant cet acte libre qui semble nous aliéner que nous comprendrons la grandeur, la puissance, la force, la hauteur, la largeur de l'amour de Dieu. Nous comprendrons alors de quel amour Dieu nous a aimés, nous comprendrons alors combien Dieu nous rend libres en se liant à nous. En appartenant à Dieu, nous nous retrouvons nous-mêmes, nous retrouvons notre grandeur, nous retrouvons notre capacité de nous donner par amour. Et cela se réalisera dans chacun des amours que nous vivons, car chaque amour qu'il nous est donné de vivre, c'est Dieu qui en est la source.

Frères et sœurs, il me semble que l'appartenance au Christ, quoi que nous fassions, c'est ne plus vivre pour soi-même, ne plus mourir pour soi-même, mais aimer tellement qu'on vive uniquement pour Celui qui nous aime. Alors mort et vie n'auront plus d'emprise. Le Christ nous a aimés jusqu'à donner sa vie pour nous. Nous apprendrons la véritable liberté si nous savons appartenir au Christ, et cette appartenance au Christ, c'est la découverte en nous de sa grâce.

 

AMEN

 

 

 
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