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L'HOSPITALITÉ D'ABRAHAM

Gn 18, 1-14

(11 septembre 1983???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Mambré : vestiges du passé …  

L

e récit de la vie d'Abraham dans lequel il accueille ces trois mystérieux personnages qui viennent le visiter est sans doute un des plus importants de l'Ancien Testament, et voici pourquoi. On peut dire qu'en matière de "public relations" Abraham n'était pas très doué. D'une part, lorsque Dieu l'appelle, Il lui demande de quitter tout, de couper les ponts avec la ville d'Ur en Chaldée dont il était originaire et dont il était peut-être le citoyen, et de partir en larguant toutes les amarres. Au fur et à mesure qu'évolue l'histoire d'Abraham, les relations avec les autres habitants de la terre ne sont généralement pas des plus courtoises. Une aventure extrêmement malheureuse avec le pharaon, dont Sara fait les frais. La seule personne qu'il avait emmenée, son neveu Lot est obligé de se séparer de lui parce que les pâtres d'Abraham et les pâtres de Lot se bagarrent. Ensuite, une bataille avec les rois qui ont formé une coalition et qu'Abraham est allé guerroyer, est allé battre en une sorte de razzia, de pillage. Des rapports tout à fait mystérieux avec Melchisédech, mais dans une sorte d'étrangeté l'un par rapport à l'autre qui fait qu'on a l'impression que le courant ne passe pas. Et puis, finalement l'histoire de l'achat de la grotte de Makpéla où Abraham est obligé de se plier à toutes les exigences du commerce oriental pour obtenir un petit bout de terrain pour enterrer sa femme au prix de quatre cents sicles d'argent.

       Dans tout cela, aucune véritable relation d'hospitalité, aucune amitié. Abraham n'a noué aucune amitié sur la terre promise. Au contraire, on a l'impression qu'il se faufile entre tous les dangers qui le guettent de part et d'autre. Pas beaucoup d'aménité ni de courtoisie dans les rapports. Autrement dit, du point de vue humain, un déracinement total. Pas d'hospitalité, rien. Abraham est une sorte de figure isolée qui passe à travers ce monde sans véritablement nouer de liens ou de relations avec les autres. Le seul point de référence au point de vue des relations humaines qu'il garde, c'est le vieil oncle de la famille dans la terre de Haran, là où il enverra son serviteur Eliézer chercher femme pour Isaac. Encore y a-t-il pour ainsi dire l'excuse de la parenté du sang, si bien que Abraham, en organisant cette expédition, fait valoir les derniers liens de famille qui lui restent après avoir rompu tous les ponts.

       Or c'est très intéressant à noter cette espèce de manque d'hospitalité fondamentale, de réciprocité fondamentale qui a marqué toute la vie d'Abraham par rapport aux autres hommes au milieu desquels il se déplaçait comme un nomade. Pourquoi ? Parce que précisément, la seule scène d'hospitalité, c'est celle que nous avons lue ce soir. Abraham est quelqu'un qui a été arraché de sa terre natale, arraché de sa famille, arraché du monde, mais pour entrer dans le jeu d'une autre hospitalité. C'est l'hospitalité tout à fait incongrue de trois personnages qui passent. Abraham est en train de faire la sieste et, tout à coup, il lui passe dans la tête de les inviter. Le moins qu'on puisse dire c'est qu'habituellement, il n'avait pas ce réflexe-là. Donc Abraham invite alors que rien dans sa vie ne le pousse à nouer relation avec les gens qui sont autour de lui. Et plus curieusement encore lorsque ces gens sont invités, on dirait que la conversation n'a aucune hésitation. Ils n'y vont pas par quatre chemins : immédiatement ils posent la question qui est au cœur même de la vie de ce pauvre couple qui a quitté le pays d'Ur en Chaldée sur la base d'une promesse d'une descendance. Immédiatement la question est posée : "Où est ta femme Sara ?" c'est-à-dire : "Qu'en est-il entre toi et elle ? Où en est-ce de la promesse et des projets qui pouvaient habiter votre cœur au moment où vous êtes partis ?" Ce couple est soudain visité par des hôtes qui posent immédiatement la question fondamentale pour Abraham. "Au fond, tu t'es engagé dans une aventure mais qu'est-ce qui en est sorti ? Tu n'as pas d'enfant. Tu vas disparaître sans descendance. Ton héritage sera dilapidé. La promesse aura été vaine. Tu n'en auras rien recueilli."

        C'est peut-être à cause de ce désespoir si profond que Sara se met à rire quand elle est cachée derrière la tente, parce que toute cette histoire dans laquelle l'a engagée Abraham ne valait pas la peine de quitter le confort de Chaldée. Et c'est là précisément qu'il faut comprendre l'hospitalité. L'hospitalité, c'est le moment où Dieu Lui-même vient visiter l'homme comme un étranger. La grande mystique de l'hospitalité en Orient, c'est qu'on peut accueillir un étranger dans une sorte de relation de confiance et d'amitié qui est presque plus profonde ou en tout cas aussi profonde que les liens familiaux. Et Dieu, pour bien montrer qu'en réalité, sa relation avec les hommes n'est pas du tout évidente, puisqu'ils sont encore dans les ténèbres du péché, Dieu choisit de venir pour la première fois chez les hommes, comme un hôte et comme un étranger. C'est cela le mystère du texte que nous avons entendu ce soir. C'est que la première visite de Dieu au milieu des hommes, c'est cette espèce d'étrangeté de Dieu qui passe. Et ce n'est pas facile de reconnaître Dieu quand il y a des générations et des générations de pécheurs entre vous et l'histoire des origines. Et cependant, et c'est là où se répondent, de manière extrêmement belle, à la fois la confiance et l'hospitalité d'Abraham, la foi qu'il a lorsqu'il accueille ces étrangers de passage et d'autre part, le fait que Dieu accepte l'invitation en se disant : "Je vais arriver effectivement dans la vie d'Abraham comme un étranger. Il ne sait pas qui il reçoit. Il ne sait pas ce que je vais lui dire. Même il le sait si peu qu'il n'y croira pas. Sa femme trouvera que c'est tout à fait incongru d'arriver comme cela et de poser des questions sur le fait de savoir s'ils ont des enfants ou non."

       C'est ce côté incongru de la visite de Dieu qui est le cœur même de toute notre vie à nous, parce que nous sommes les fils d'Abraham. Nous-mêmes, nous vivons d'une manière ou d'une autre comme Abraham. A tout moment dans notre existence nous mesurons la difficulté de la relation avec les autres. A chaque moment, c'est aussi compliqué qu'avec le pharaon d'Egypte, ou avec Lot, ou avec les gens de Chaldée qu'il faut quitter parce qu'on n'est pas tout à fait d'accord avec eux ou parce que Dieu nous a appelé. Ou encore avec ces rois qui avaient fait campagne et qui avaient emporté votre neveu dans leurs bagages et dans leur butin. Donc à tout moment notre vie, notre vie de relations, de contacts avec les autres, notre vie personnelle, interpersonnelle est sans cesse grevée par d'énormes difficultés. Et même si, à certains moments, il y a un certain bonheur de l'amitié ou de l'amour, il y a toujours ce moment où l'on butte sur le mystère de la personne de l'autre, sur une sorte d'opacité qu'il y a toujours au fond de son cœur. Donc, du point de vue de notre vie au cœur de la cité, au cœur de la société dans laquelle nous sommes, nous nous trouvons toujours en butte à certains éléments qui affichent les limites de toute relation. Et curieusement, c'est à ce moment-là que Dieu choisit d'entrer ou de faire sa visite comme un hôte. Il apparaît sans crier gare au moment même où on fait la sieste, au moment même où on s'y attend le moins et il a cette espèce de culot de vous poser les questions les plus gênantes, de savoir, par exemple pour Abraham, où en est-il de sa postérité ?

       Ainsi l'hospitalité de Dieu, cette manière dont Il s'introduit brutalement dans notre vie, dont Il nous pose les questions les plus gênantes et les plus embarrassantes, c'est simplement le mystère de notre renaissance. A partir du moment où un certain nombre de ponts ont été coupés, à partir du moment où nous nous sentons engages dans une certaine aventure où il a fallu larguer certaines amarres, tout à coup, apparaît ce personnage étrange, à qui nous servons un peu de lait caillé et les meilleurs produits de notre ferme. Et, petit à petit un dialogue s'engage.

       Et à partir de là c'est toute une promesse qui retentit non seulement pendant les vingt siècles qui séparent Abraham de Jésus, mais qui retentit encore aujourd'hui. On devient alors partenaire de la promesse, engagé dans une histoire presque malgré soi. On ne sait plus très bien où cela nous mène puisque, de toute façon, à partir de ce moment-là ce n'est plus nous qui tenons les rênes de l'affaire. Bien entendu, Dieu après multiplie les visites. Il en arrive à ces visites les plus extraordinaires ou les plus insolites où Il nous fait ses confidences, nous expose ses projets et où nous avons l'audace de marchander le pardon de nos frères, jusqu'au jour où, nous ayant appelés sur la montagne, Il nous demandera tout, afin de pouvoir nous combler de Lui-même.

       AMEN

 

 
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