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LA GRATUITÉ DU PARDON

Si 27, 13-28, 9 ; Rm 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – Année A (11 septembre 2011)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Pourquoi veux-tu pardonner ?
"Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés". La parabole que la liturgie nous propose aujourd'hui est une illustration de cette demande du Notre Père. Nous devons pardonner à nos frères si nous voulons qu'il nous soit pardonné à nous-même.

Cette apologie du pardon se trouve déjà dans l'Ancien Testament, vous avez peut-être prêté l'oreille à la lecture de Ben Sirac le Sage : "Pardonne à ton prochain le tort qu'il t'a fait, alors, à ta prière, tes péchés seront remis". C'est un problème éternel que ce problème du pardon. C'est une tendance presque irrépressible quand quelqu'un vous a fait du tort, de lui rendre la pareille. Quand une famille a fait telle difficulté à une autre famille, la première à son tour, se dressera contre la famille qui lui a fait du tort. Chaque fois que nous posons un acte contre quelqu'un, ce quelqu'un va rendre le tort que nous lui avons fait, après quoi, nous lui rendrons le nouveau tort qu'il nous a fait, et cela devient une croissance continue de vengeance contre vengeance.

C'est cela la grande maladie du péché, c'est la grande maladie de l'humanité, cette volonté de toujours avoir raison contre celui qui nous a fait réellement du tort. Les guerres, quand nous y songeons, ne sont que l'application au niveau de l'humanité, de ces querelles familiales et de ces difficultés que nous nous créons les uns aux autres. Tel peuple va attaquer l'autre pour se défendre, et celui qui a été attaqué va rendre le mal, et ainsi de suite. Nous n'avons qu'à regarder cela dans le monde qui nous entoure, de vengeance en vengeance, on va de plus en plus vers la violence et à la mort. C'est pourquoi le pardon est quelque chose de tout à fait fondamental et essentiel, même si c'est très difficile. Je sais bien que pardonner à quelqu'un le mal qu'il nous a fait c'est héroïque d'une certaine manière, surtout dans certains cas.

Et pourtant, il y a pire encore : pardonner à quelqu'un le mal qu'il a fait non pas à nous-même mais à ceux que nous aimons. Là il nous semble inévitable, justifié que nous sanctionnions ce qui a été fait. C'est déjà un progrès de ne rendre que le mal pour le mal simplement à égalité. Jésus dit qu'il faut pardonner soixante-dix-sept fois, mais déjà, ne rendre qu'une seule fois le mal c'est un immense progrès si l'on songe que dans l'humanité, un des descendants de Caïn, dans le livre de la Genèse, dit qu'il sera vengé sept fois, non pas une fois, mais sept fois et Lamech sera vengé soixante-dix-sept fois sept fois (Gn 4, 24). C'est donc dans cette parole de Lamech, tout le programme de la violence qui est prévue, et cette sorte d'amplification spontanée du mal qui, d'un tort, passe à sept torts, et à soixante-dix-sept, et ainsi de suite.

Il faut que nous regardions en face ce problème qui nous touche directement. Je suis frappé de constater combien de fois, dans les familles que nous avons à fréquenter soit par amitié, soit par notre travail apostolique, que des familles au moment d'un décès vont se diviser et se haïr au point que certains membres ne voudront plus se rencontrer entre eux et ce sera la ruine de l'unité familiale. C'est effrayant de penser que la mort d'un être aimé soit l'occasion d'une série de discordes, de disputes, de vengeances et finalement de haines. Nous comprenons que ce que nous vivons à notre niveau dans nos familles, dans nos relations, dans notre vie personnelle, ce que nous vivons là c'est la même chose que ce que l'humanité vit en grand. Quand nous regardons les difficultés qui existent entre par exemple les Palestiniens et les Israéliens, chacun pensant qu'il est dans on droit de se défendre et que la meilleure manière de se défendre, c'est d'attaquer.

Il s'agit de quelque chose de très grave qui nous concerne déjà dans notre vie personnelle. Nous ne pouvons pas déplorer les guerres, la situation au Moyen-Orient si nous ne nous mettons pas nous-mêmes dans la perspective du pardon. Il ne s'agit pas de rendre simplement à égalité, "œil pour œil et dent pour dent", comme on disait autrefois, il s'agit de ne pas rendre le mal pour le mal, d'accepter de briser cette chaîne de vengeances accumulées, d'accepter de passer peut-être pour quelqu'un qui se laisse faire, pour quelqu'un qui n'a pas le sens de sa dignité. Mais tout cela ce sont des faux prétextes. En réalité, il faut que nous acceptions d'aller sans le sens du pardon gratuit. Oui, le pardon est un des éléments les plus remarquables et visibles de notre vie chrétienne qui est la gratuité. Pardonner n'est pas donner en échange d'un paiement quelconque, ce n'est pas demander à l'autre même de nous dire qu'il regrette le mal qu'il a fait, pardonner, c'est gratuitement remettre à zéro la comptabilité de nos vengeances.

Il y a peut-être une dernière objection dans la parabole ou dans le Notre Père, c'est le pardon donné à un serviteur et qui exige de lui qu'il donne le même pardon à un de ses confrères. Dans le Notre Père, nous disons : "Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés". Cette phrase a un peu l'air d'une sorte d'achat : je pardonne pour être pardonné, dans la mesure où je pardonne, Dieu me pardonnera, et comme il est dit dans la parabole : "si je ne pardonne pas à mon frère Dieu se vengera sur moi". Ce n'est pas tout à fait exact. Le pardon n'est pas un moyen d'obtenir la rémission de nos propres fautes. C'est beaucoup plus profond que cela. Je crois que le pardon c'est toute une dimension de la vie, c'est une manière de regarder les autres non pas comme des rivaux, non pas comme des gens qui sont à notre égard prêts à nous prendre quelque chose, non pas regarder les autres comme des gens dont nous avons à nous méfier et à nous défendre, mais regarder les autres positivement, avant même d'avoir à leur pardonner quand ils auront commis une faute à notre égard, avant même cela, que nous ayons un regard de miséricorde sur notre prochain. C'est non pas à la mesure de notre miséricorde que Dieu nous fera miséricorde, mais il ne peut nous faire miséricorde que si nous entrons tout entier dans toute notre vie, dans la logique de cette miséricorde. Il faut que nous soyons des êtres de pardon, il faut que nous soyons des êtres de gratuité, du don de notre cœur aux autres, il faut que les autres sachent qu'ils peuvent s'approcher de nous sans crainte d'être brutalisés, sans crainte d'être vengés.

Il faut donc que nous réfléchissions profondément au pardon, non seulement dans telle ou telle circonstance où nous avons à pardonner à quelqu'un qui nous a fait du tort, mais de façon plus radicale, en comprenant que le pardon, la gratuité du don est une dimension essentielle de la vie chrétienne, de la vie humaine tout court, et que sans vivre ce pardon, sans vivre cette renonciation à la vengeance, nous ne parviendrons jamais à être vraiment des hommes qui peuvent vivre avec les autres hommes et se donner les uns les autres tout ce dont nous avons besoin. Que Jésus nous invite et nous conduise sur cette voie du pardon. Qu'il fasse entrer dans notre cœur dans cette attitude d'acceptation de l'autre, quel qu'il soit, même si son attitude à notre égard nous déplaît, il faut que nous soyons accueillants et que nous sachions reconnaître notre frère comme frère, quel qu'il soit.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 

 
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