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SONDAGE D'OPINION ET CONFESSION DE FOI

Is 50, 5-9a ; Jc 2, 14-18 ; Mc 8, 27-35
Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire - année B (16 septembre 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant
Qu'est-ce qu'un sondage ? Frères et sœurs, vous ne vous êtes peut-être jamais posé la question. Vous lisez des sondages, peut-être que même si vous faites partie d'une agence de presse ou que vous êtes employés pour la téléphonie de ce genre de sport vous y passez du temps et peut-être gagnez-vous votre vie par ce moyen, mais qu'est-ce qu'un sondage ? Je crois qu'il ne fait pas se faire trop d'illusions. Un sondage, c'est en général le résultat calculé en pourcentage de ce que les gens disent ce qu'ils croient et pensent. En réalité, cela m'est arrivé une fois mais j'ai écourté parce que cela devenait infernal, on a l'impression que la personne "qui vous sonde", d'abord on a l'impression que cela la barbe, donc le niveau interpersonnel de la conversation téléphonique est assez décevant, et ensuite au bout d'un moment, vous vous apercevez si vous avez un tout petit peu le sens de la situation que les questions sont truquées et qu'on est en train d'essayer de vous faire dire quelque chose que vous ne voulez pas dire. Parfois aussi les questions sont un peu gênantes et vous n'avez pas du tout envie de répondre à une personne qui est en face de vous et que vous ne connaissez pas. C'est d'ailleurs ce genre de sport qui en mode journalistique s'appelle l'objectivité : c'est quand vous dites ce que vous pensez à quelqu'un à qui cela est absolument égal !

Il est curieux que dans l'évangile d'aujourd'hui, nous ayons un sondage. "Au dire des gens qui suis-je ?" A vrai dire, ce n'est pas tout à fait un sondage parce qu'il y a une mauvaise traduction. J'ai corrigé, après avoir vérifié sur le texte grec, c'est la preuve que même les traducteurs de la Parole de Dieu sont soumis à la psychologie des sondages. J'ai bien dit : "Qui dites-vous que je suis ?" et auparavant : "Que disent les gens que je suis ?" Jésus ne fait pas exactement un sondage. Il demande : dites-moi ce que je suis, dites-moi ce que les gens disent de ce que je suis. On est là sur le fil du rasoir, car les disciples répondent comme pour un sondage : "pour les uns, tu es … pour les autres tu es ceci, pour les autres, tu es cela". Les disciples se comportent exactement comme les gens qui seraient au bout du fil, ou qui perdus dans la foule écoutent les opinions et finalement les rapportent au Maître en lui disant : il faut infléchir ta politique et tes comportements de telle ou telle façon : le miracle là-bas cela a très bien marché, mais celui-ci, c'est clair, tu as gagné moins de monde à Jéricho qu'à Capharnaüm, il faut doser ! C'est là-dessus que tout se joue. Les disciples disent : voilà ce qu'on dit de toi, voilà les opinions? C'est d'ailleurs la seule chose vraie dans la terminologie journalistique : ce sont des sondages d'opinions. Chacun sait qu'une opinion ne coûte pas cher et qu'on peut en changer aisément.

Ici, dans la réponse des disciples, nous sommes bien dans le sondage. Mais après, Jésus balaie les résultats du sondage d'un revers de main et leur dit : "Mais, vous, qui dites-vous que je suis ?" Ici, il ne s'agit plus de sondage d'opinions, c'est le passage comme les voisins qui disent : j'ai l'impression que ces deux jeunes gens ont le béguin l'un pour l'autre, on est dans l'opinion, mais quand ces deux jeunes gens se disent : je t'aime, on n'est plus du tout sur le même registre. On n'est plus dans le registre de l'opinion, des représentations, du calcul des pourcentages, on est au niveau du réel : "Qui dites-vous que je suis ?" C'est tout autre chose. Demander "qui dites-vous que je suis", c'est passer de la réaction "j'ai l'impression que", à "je crois que tu es celui-là". Tu es cela pour moi … On n'est plus dans l'ordre de l'opinion, car ce qu'on dit à ce moment-là et ce qu'on pense, touche directement la réalité dont on parle. Quand je dis à quelqu'un que je l'aime, que je m'engage par une promesse vis-à-vis de lui, que je veux lui rendre ce service, on n'est plus dans le sondage, on est dans la perspective de percevoir une réalité telle que nous pourrions effectuer pour elle.

On n'a jamais fait de sondages dans les prisons autour des arènes pour savoir si les martyrs à l'époque romaine étaient pour ou contre Jésus. Cela ne venait à l'idée de personne. Ils étaient à 100% pour lui, car ils savaient qui il était et ils savaient ce qu'ils faisaient. C'est toute la différence entre un sondage d'opinion et une confession de foi. Qans le sondage d'opinion on reste sur son opinion subjective, dans la confession de foi, on reconnaît la réalité de celui ou de celle qui est là devant moi et auquel je crois et je donne ma confiance. Ce sont les chrétiens qui ont inventé ce type de relation, qui ont perçu, car le monde antique ne le percevait pas, que le rapport du divin n'était pas simplement une question de sondage d'opinion : les égyptiens croient à cela, les assyriens croient à cela, les grecs croient à cela, et les romains croient à cela, effectivement, pour les anciens, le domaine religieux était essentiellement le domaine de l'opinion. Mais quand Jésus pose la question : "Qui dites-vous que je suis ?" il casse le moule. Il fait passer l'attitude religieuse de "je pense qu'il y a des dieux", comme on dit ici en Provence : "mon père, je pense qu'il y a quelque chose !" c'est déjà beaucoup, mais on passe au niveau : "Tu es quelqu'un".

C'est toute l'organisation de ce passage de saint Marc qui et sans doute un pivot dans l'évangile car à partir du moment où l'attitude de demande de Jésus : "Qui dites-vous que je suis ?" qu'un homme, ne serait-ce qu'un seul soit capable de dire : "Je dis vraiment que tu es le Fils du Dieu vivant" à partir du moment où il y a cela, il y a une relation réelle de l'ordre de l'être qui est établie entre le Christ, Jésus, et celui qui le confesse. Ce lien, cette relation n'est pas de l'ordre de l'opinion, même pas de l'opinion religieuse mais c'est de l'ordre de la confession de foi de la réalité de Dieu qui est là devant moi. C'est à partir de ce moment-là que le Christ peut annoncer sa Passion. En effet, si le Christ avait annoncé sa Passion avant cette confession de Pierre on aurait pu dire que c'était la manière dont il imaginait qu'il allait continuer son chemin. C'est d'ailleurs un peu comme cela que le comprend Pierre, et c'est pour cela qu'il se fait "morigéner". En fait, c'est à partir du moment où Jésus est reconnu dans la vérité de ce qu'il est et qu'il établit le lien entre lui et ses disciples qui est le lien de confession de foi, qu'il peut dire : cet être même que je suis devant vous, il n'est peut-être pas encore exactement comme vous le pensez : "Le Fils de l'Homme sera livré, il souffrira, mais le troisième jour il ressuscitera". C'est uniquement à partir du moment où le Christ a établi cette relation de confession réelle et vivante, qu'il peut dire à ses disciples ce qu'il va faire et ce qu'il va être pour eux : le crucifié, celui qui donne sa vie pour eux et celui qui va ressusciter pour sauver son peuple. Auparavant, on ne peut pas le dire ni le comprendre. De même que lorsque deux amoureux tant qu'ils ne se sont pas dit qu'ils s'aimaient, ils ne peuvent pas se dire absolument et véritablement qui ils sont.

C'est là le passage. C'est ce qui fait la grandeur de ce texte de la confession de Pierre. Bien sûr, après on le valorisera dans la tradition surtout catholique comme la confession de Pierre, le premier, de la primauté, c'est vrai. Mais ce qui est d'abord avant tout et qui est la base de l'autre perception, c'est le fait que Pierre pour la première fois voir s'inventer dans son propre cœur quelque chose qu'il n'aurait jamais eu l'idée de faire, de confesser la vérité de Jésus comme son Messie, son Christ, son Seigneur.

Frères et sœurs, c'est cela qui a distingué le christianisme de toutes les autres religions. Ce n'est pas exactement le monothéisme. Le monothéisme est très important, certes, mais c'est la confession de foi qui peut dire ce qui est, comment est Dieu et ce n'est pas matière à opinion. Même si aujourd'hui toute la tendance dans la société, précisément parce que c'est gênant, c'est de réduire le fait religieux et de démonter ce fait religieux pour dire qu'il est matière à opinions. Or, ce qui est la tâche des chrétiens, et c'est la tâche la plus urgente, c'est de ne pas se laisser embobiner là-dedans parce que c'est la mort de toute attitude religieuse. A partir du moment où ma relation avec le Christ, ma confession de foi, mon baptême, la grâce qui m'a été donnée, sont matière à appréciation, d'abord, j'en fais ce que je veux, et c'est ce que ne se gênent pas de faire nombre de chrétiens aujourd'hui, et puis surtout, je laisse les autres en faire ce qu'ils veulent. Là, on voit les résultats.

La vraie raison du culte chrétien et la vraie raison de la liturgie chrétienne, c'est précisément cela : si Dieu a voulu que nous disions qui il était, parce qu'il s'est rendu présent à nous, il veut nous dire qui nous sommes en nous rendant présents à lui. Le culte chrétien, la liturgie, ce n'est pas simplement une sorte de moment où l'on réchauffe les troupes et où l'on attise le moral combattant, ce serait ridicule. Si le culte était uniquement de la publicité ou un matraquage pour convaincre les gens, j'aurais franchement honte d'être ici. Mais le culte est la réponse réelle de notre présence à Dieu, de même que nous avons reconnu par la foi la présence réelle de Dieu : tu es vraiment celui dont je veux parler et qui vient à ma rencontre, et qui rentre dans toute l'existence qu'il m'a donnée, de même maintenant moi, à mon tour, j'accepte que tu me fasses entrer en ta présence et que tu puisses me dire : tu es là comme mon Église, comme mon peuple, comme mon enfant. Le culte et la liturgie chrétienne ne sont que la réponse du berger à la bergère ! Nous disons : "Tu es le Christ le Fils du Dieu vivant", et ce n'est pas le résultat d'une opinion, c'est une conviction de foi, et Dieu dit : cette conviction de foi, maintenant tu l'as manifesté, par le fait que désormais je vous rassemble en ma présence. Il n'y a pas d'autre manière pour les chrétiens de manifester leur existence croyante que l'acte liturgique de célébration. C'est pour cette raison que le sommet de la célébration c'est ce que Dieu a voulu quand il a dit : "Quand vous serez rassemblés, prenez le pain et dites : ceci est mon corps, ceci est mon sang". C'est le même dilemme ici. C'est la même idée, c'est le fait que Dieu nous invite à être présents à lui pour que après que nous lui ayons dit : "Tu es le Christ le Fils du Dieu vivant", il puisse dire : "Tu es mon peuple, mon corps, ma présence au cœur de ce monde". De même que de moi à lui c'est une relation de réalité parce que effectivement je ne crois pas en mes idées religieuses mais en la personne de Dieu, de même la relation de Dieu à moi quand il me constitue comme peuple célébrant liturgiquement son être, sa présence, son salut, c'est exactement la même chose : à ce moment-là il nous constitue réellement en ce que nous sommes, le peuple qui confesse la présence de Dieu.

Frères et sœurs, il y a indubitablement dans le monde actuel, une très grande question autour du sens de la pratique religieuse. C'est quelque chose qui semble passer difficilement d'une génération à l'autre. C'est cependant un des points fondamentaux de l'existence de l'Église. L'Église si elle n'existe pas d'abord comme peuple qui célèbre liturgiquement la présence de son Dieu, c'est une Église qui risque de ne plus être confessante. Il n'y a pas d'une part les idées et d'autre part les actes. C'est sûr qu'il faut être attentif à la détresse de ses frères, il faut manifester la charité le don de soi, mais si on met Dieu d'un côté des idées, des comportements philanthropiques, cela fait des chrétiens schizophrènes et qui ne font pas l'unité entre les deux domaines. Précisément ce qui fait le lien, c'est l'existence cultuelle liturgique de l'Église.

Frères et sœurs, que nous profitions de ce jour très faste et très heureux du point de vue de la célébration liturgique pour nous recentrer sur le sens même de ce que nous sommes, de notre existence et de la place de la liturgie dans notre vie.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 
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