SALAIRE UNIQUE POUR LES TRAVAILLEURS DE LA VIGNE

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20c+ 24-27a ; Mt 20, 1-16
25ème dimanche du temps ordinaire – année A (24 septembre 2017)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Convenez avec moi qu’en écoutant cet Évangile, nous avons tous été frappés par son actualité. En effet, je ne connais pas de simplification plus radicale du code du travail que celle que Jésus a proposée ce jour-là. C’est vraiment une réflexion, non pas simplement spirituelle, mais aussi humaine sur le sens du travail.

Le travail, comme l’indique la parabole, est souvent le lieu par excellence où l’on murmure, c'est-à-dire où on râle. Certes, on connaît quelques personnes complètement folles de travailler à qui, plus c’est dur, plus c’est lourd à porter, plus cela fait plaisir. Mais selon le fameux proverbe qui paraît-il est marseillais, « le travail, ce n’est pas que cela fatigue, mais c’est le temps qu’on y perd ». On va finir par nous faire croire que c’est une véritable joie, puisque cette denrée devient tellement rare qu’on se bat pour en avoir, mais en réalité c’est vrai que le travail n’est pas une chose facile à gérer, et on comprend que ceux qui reçoivent le denier et qui y sont allés dès le début, non seulement ont râlé pendant la distribution du salaire, mais râlaient sans doute avant, puisqu’ils rappellent qu’ils ont subi le poids du jour et de la chaleur. S’ils avaient accepté le salaire d’un denier, on peut imaginer qu’au moment où arrive la fin de la journée avec la distribution du salaire, ils auraient eu la réaction – et sans doute nous-mêmes également – de demander une petite prime. 

Non, pas de prime, c’est un denier pour tout le monde. Pourquoi murmurent-ils en somme ? Qu’est-ce qui les fait râler ? C’est très moderne : c’est l’inégalité sociale. Plus on travaille, plus on gagne d’argent. On ne sait plus d’ailleurs pourquoi on en gagne puisque certains travaillent comme des fous, gagnent un argent fou et n’en font rien. Des réflexions de ce style se trouvent déjà dans la Bible. Par exemple, l’Ecclésiaste dit que c’est invraisemblable de travailler toute sa vie, d’accumuler des richesses et de ne pas avoir d’héritiers. Et il ajoute : « Tout cela est vanité et poursuite de vent ». On avait sur le travail à l’époque une vision qui n’était pas nécessairement heureuse. C’est pour cela qu’il fallut attendre la démocratisation pour démocratiser le travail : pendant toute l’Antiquité, le nec plus ultra, la réussite par excellence, c’était de ne rien faire ! Il est bien connu que le monde antique n’avait qu’une idée, à savoir se débarrasser du travail sur les esclaves. Cela en explique la pérennité, étant plus aisé de se débarrasser du travail sur les autres que de le répartir équitablement entre tous ceux qui doivent travailler. Aujourd’hui, nous avons calé le travail dans le sens du devoir et du fait que nous entrons par le travail dans un système de répartition sociale qui essaie, dans le meilleur des cas, d’être la plus juste possible.

On raisonne et fonctionne comme cela, de même que la société entière, on ne sait pas combien de temps cela va durer, mais il n’y a pas actuellement d’autre manière de fonctionner. Même l’Église est obligée à certains moments de prévoir, de calculer, de demander leur aide aux comptables de la paroisse, accablés par les papiers à remplir pour montrer qu’il n’y a ni fraude, ni erreurs. Nous sommes donc pris dans ce schéma, mais les hommes qui avaient travaillé à la vigne ne l’étaient pas tellement. Le travail n’avait pas une valeur absolue, c’était le moyen d’arriver à une certaine subsistance, d’avoir son pain quotidien. Les ouvriers savaient bien que le travail était un moyen, les premiers avaient établi un contrat, et savaient ce qu’ils devaient toucher, il n’y avait donc pas de raisons de râler. Ils avaient convenu du salaire de façon contractuelle, il n’y avait pas de mensonge, et d’ailleurs le maître le leur fit remarquer : « On a convenu d’un denier ».

Sur quoi râlent-ils donc? Ils râlent très exactement sur le surcroît de générosité du Maître vis-à-vis de ceux qu’il a embauchés plus tard. Le problème de cette parabole est de savoir à quoi sert le travail. La réponse est évidente aujourd’hui, mais à cette époque-là pour les premiers venus travailler à la vigne, le travail consistait à gagner, mais gagner quoi ? Gagner ce qu’ils entendaient devoir gagner. Ils ne se sont pas rendus compte – ce qui s’inscrit terriblement dans notre actualité –, que leur travail n’était pas simplement "métro, boulot, dodo" pour subsister de jour en jour, mais qu’ils avaient eu la joie et la chance d’entrer dans un contrat qui leur ouvrait autre chose que l’immédiat, le salaire et la consommation. Ils n’ont pas vu que ce qui leur était offert à travers ce denier, c’était la beauté et le bonheur de vivre avec Dieu, de vivre avec le Maître. Certes, c’est une image un peu déroutante parce que si l’on va travailler à la vigne, on n’a pas tellement l’occasion de s’occuper du Maître ; mais cela n’empêche qu’on est embauché par la seule générosité du Maître qui veut nous faire entrer dans sa vigne, c'est-à-dire dans son Royaume. Sans s’en rendre compte, ces ouvriers de la première heure ont compris les choses de façon si étroite qu’ils n’ont vu dans le travail qu’un moyen de satisfaire leur désir immédiat. Et Dieu leur dit : « Le denier était infiniment plus que vous ne croyiez, c’était la joie du Royaume et vous ne l’avez même pas vue ».

Ceux qui ne méritaient rien, parce qu’ils considéraient avoir trouvé du boulot à la onzième heure, c'est-à-dire tard à cinq heures du soir, se disaient que c’était merveilleux d’avoir été participants de cela, et d’être destinés à la même plénitude. Etrangement, où est la véritable attitude démocratique ? Elle n’est pas dans la différence des salaires réclamés, mais dans la réponse du Maître qui dit : « À partir du moment où quelqu’un veut entrer et se mettre à mon service, Je ne ferai pas de distinction pour l’accueillir ». C’est ce que le Maître avait dans la tête, c’est ce que les ouvriers de la première heure n’ont jamais pu comprendre et c’est cela que les ouvriers de la dernière heure, surpris par ce qui leur était proposé, ont accueilli dans la joie de pouvoir entrer eux aussi dans le Royaume.

Le vice de raisonnement des ouvriers de la première heure est d’avoir tellement voulu vivre dans l’instant présent, en se souvenant de toutes les difficultés qu’ils ont eues dans la journée, qu’ils en ont perdu de vue la finalité de leur vie. Voilà leur drame ! Ils n’ont pas vu qu’ils étaient invités au Royaume. C’est pour cela que le Maître est finalement assez gentil en leur assénant : « Vous avez eu ce qui était convenu, mais vous ne pourrez même pas en profiter. Vous n’avez rien compris, vous n’avez pas vu ce que représentait ce denier, Je vous le donne puisque Je vous l’ai promis, mais votre attitude ne m’intéresse pas ».

Frères et sœurs, c’est une réflexion fondamentale sur ce que nous voulons être aujourd’hui, nous qui sommes dans une civilisation tellement conditionnée par le travail. Comment voyons-nous le travail, notre existence, la peine que nous prenons ? C’est simple : regardez la peine que vous vous donnez pour que votre famille soit heureuse et construite. Cela demande beaucoup d’efforts. En demandez-vous compte à vos enfants ? Non, vous êtes heureux de les accueillir, vous ne leur demandez pas s’ils sont les premiers ou les derniers nés, ils sont tous accueillis. C’est exactement le problème. Le Maître de la vigne leur dit : « Si Je vous ai tous créés, c’est pour vous amener tous à la plénitude de votre humanité, mais n’oubliez pas que c’est un don, et que quels que soient les chemins qu’il vous faille prendre pour y parvenir, vous serez tous récompensés du salaire et du denier de l’éternité.

Frères et sœurs, nous pourrions trouver cela un peu laxiste et Jésus peut-être un peu démagogue. Non ! En réalité, par le côté provocant de la parabole, Il nous dit simplement : « Attention à la raison pour laquelle vous vivez. Si vous considérez tous les instants de votre vie comme dignes d’un salaire et chaque effort de votre vie comme quelque chose qui doit être récompensé, vous commencez à entrer dans une comptabilité et un calcul qui tueront même le bonheur que Je voudrais vous donner ». Alors, frères et sœurs, il est temps de réfléchir à la manière dont nous envisageons notre travail dans la vigne, amen.

 
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