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LIVRE AU MONDE POUR ACCUEILLIR LE SALUT

Sg 2, 12.17-20 ; Jc 3, 16 – 4, 3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – année B (23 septembre 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Le fils de l’homme va être livré aux mains des hommes, Il va être tué, mais les disciples faisaient la sourde oreille à cette parole ».

Vous le devinez, frères et sœurs : le comportement des disciples est pratiquement  ce que l’on appelle un acte manqué, selon la formule consacrée des psychanalystes. Habituellement, comme on ne veut pas faire passer les apôtres pour des imbéciles, on dit qu’ « ils ne comprenaient pas cette parole ». Mais ce n’est pas le sens du mot. Ce n’est pas qu’ils ne comprenaient pas, je crains qu’ils n’aient trop bien compris. Ils faisaient la sourde oreille, c’est-à-dire, comme le dit le proverbe, il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Ils n’ont pas voulu entendre ce que Jésus leur disait. C’était leur maître, leur espérance, celui sur lequel ils comptaient pour la restauration d’Israël, et quand Il dit : « Le fils de l’homme va être livré aux mains des pêcheurs, il va être tué », ils ne veulent pas l’entendre. D’ailleurs, je pense que cette surdité-là continue non seulement dans les oreilles mais aussi dans le cœur de nombreux chrétiens et, d’une certaine manière, nous sommes tous un peu durs d’oreille.

Il s’agit d’entendre à nouveau cette parole et de savoir ce qu’elle veut dire par-delà ce que nous voudrions entendre. Cette parole veut dire une chose très simple : être livré. C’est peut-être la manière de penser Dieu qui nous est la plus étrangère. Comment se peut-il que Dieu soit "livré" ? Pour nous, Dieu est la Toute Puissance, c’est Celui qui remet de l’ordre dans toute chose, qui s’impose à nous tous et qui est censé diriger tout directement et de faire que tout fonctionne bien. En réalité, nous voyons bien que tout fonctionne mal, mais là aussi, nous faisons la sourde oreille. Nous n’acceptons pas de vivre dans un monde où ça ne marche pas exactement comme on voudrait. Par conséquent, je crains qu’à certains moments, notre foi, nos convictions religieuses, nous empêchent d’entendre la souffrance et le cri des malheureux dans le monde. Parfois, il faut que nous soyons plongés nous-mêmes dans la souffrance et l’épreuve pour que nous commencions à accepter que ce monde n’est pas aussi bien ordonné ni aussi parfait que nous voudrions l’imaginer ou le croire, comme si c’était un rempart pour nous ménager un petit espace bien organisé selon notre désir.

En réalité, Dieu qui n’est ni sourd, ni aveugle, voit la réalité de ce monde. Il voit que ce monde ne fonctionne pas bien. Qui peut dire aujourd’hui que "tout baigne" ? Ce n’est pas vrai : des guerres partout, des luttes terribles, des crises dans les sociétés, des interrogations comme on ne s’en est jamais posées depuis que l’humanité existe, et dire que malgré tout ça, tout va bien, c’est très gentil mais ce n’est pas crédible. Si bien qu’il y a une sorte de désorganisation du monde, qui n’est pas d’aujourd’hui, puisque Jésus Lui-même en a fait les frais lorsqu’Il est venu parmi nous et qu’Il a planté sa demeure parmi nous. Il a connu la fragilité du monde, sa souffrance et sa violence. Dire, ou vouloir nier d’une façon quelconque ce constat, c’est purement et simplement se boucher les yeux.

Or, qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que ça veut dire que le monde ne va pas parce que Dieu ne fait pas ce qu’il faut – certains le pensent et sont convaincus que s’ils étaient Dieu, ils auraient fait le monde autrement. Je ne les crois pas en général, parce que je trouve que la réflexion par elle-même est déjà sotte, donc ça serait encore plus sot que l’on ne peut l’imaginer – mais je crois que ce n’est pas le problème, que Dieu a mal fait le monde – ; c’est que le monde comme tel ne va pas toujours très bien. On peut essayer de spéculer à l’infini pour savoir pourquoi ce monde ne va pas, mais en tout cas, c’est un fait. Je pense que quand le Christ est venu sur la terre, Il a accepté ça comme un fait. Jésus n’a pas essayé de se dire : « Comment vais-je faire pour répartir la richesse entre les hommes, pour favoriser la liberté politique d’Israël, et pour faire que tout aille beaucoup mieux, et qu’il n’y ait plus de famines dans le monde, plus de guerre, plus de problèmes, plus d’angoisse, plus de morts, etc. » Non, Il n’est pas venu pour ça. Il n’est pas venu pour faire que le monde aille mieux à notre manière même de penser. Au contraire, Il a été livré.

Et c’est là où nous sommes obligés de transformer notre manière de voir et de penser au sujet de Dieu : Dieu n’est pas d’abord une sorte de police spirituelle de l’ordre du monde, ce que beaucoup d’entre nous parfois sont tentés de croire – « il faut remettre de l’ordre et tout ira mieux » – ; en réalité, Dieu constate la détresse et la souffrance du monde, et au lieu de la regarder de l’extérieur, Il accepte d’y être livré. Autrement dit, Dieu n’est pas quelqu’un qui se met en dehors de la souffrance et des épreuves des hommes, Il s’y livre, Il y est livré, Il est partie prenante, Il n’est pas du côté de ceux qui tirent les manettes, Il est du côté de ceux qui souffrent et qui portent le poids de ce monde qui n’est pas toujours organisé comme on voudrait qu’il le soit.

Nous sommes ici avec une représentation d’un Dieu qui n’a rien à voir avec cette Toute Puissance du désir que chacun d’entre nous porte depuis qu’il a six mois : maîtriser tout dans la vie familiale, la tendresse de sa mère, l’autorité de son père, etc., pour les mettre dans sa poche. Non, ce n’est pas un Dieu qui veut maîtriser le monde. Alors, est-ce un Dieu inutile ? Non, c’est un Dieu profondément utile puisque, à ma connaissance, c’est le seul Dieu qui connaît le monde autant de l’intérieur que Lui. Et c’est ce que veut dire le fait qu’Il en soit le Créateur. Il est celui qui habite le monde non seulement au sens, comme disait un vieux cantique, où « Il fait danser les astres et les saisons », mais ce n’est pas ça le fond du problème. C’est que Dieu est là, au milieu même des hommes, parce que Lui-même a été livré à la vie humaine.

Si vous y réfléchissez, parce qu’il y a beaucoup de parents d’enfant catéchisés : qu’est-ce que la naissance ? Jusqu’au moment de la naissance, on est enfermé, sécurité à 100 % dans le ventre de sa mère, tout va bien, on a aucune envie d’en sortir, il faut vraiment pousser très fort pour que le bébé se mette en route et qu’il accepte, n’est-ce pas ? Mais il est livré au monde. On dit "naître au monde", mais on pourrait dire de la même manière, "livré au monde". Et c’est pour cela que les parents ont des réflexes protecteurs incroyables ! Qu’est-ce que cela signifie ? L’enfant tout petit, sans prise sur la vie, sans pouvoir sur les autres, est livré à ce monde. Et même les choses aussi bêtes et simples que le fait de percer ses premières dents, ou de souffrir parce qu’on a la rougeole ou la varicelle, nous livrent déjà à quelque chose qui est la souffrance humaine. En fait, c’est la condition humaine d’être livré. Nous ne vivons pas enveloppés, sous sachet plastique étanche. Nous vivons dans le monde et la vie est un risque permanent. A cause de ce risque, nous vivons une vie qui est livrée à ce monde, et au fur et à mesure que l’on grandit, on s’aperçoit de tous les dangers qui peuvent nous entourer, mais on vit comme cela. Ce n’est pas la peine d’essayer de nous figurer qu’on va maîtriser les choses, et qu’on va faire tout bien ! Ce n’est pas vrai.

C’est ce que Jésus veut faire comprendre à la fin. Car lorsque les disciples ont fait la sourde oreille, de quoi ont-ils discuté ? Ils ont discuté de leur promotion. C’est invraisemblable ! Le Maître vient de leur dire qu’Il allait être tué, et eux, que disent-ils ? « Qui aura la première place ? » C’est pire qu’un panier de crabes dans une entreprise : « Maintenant, qui va prendre la tête ? S’Il a dit qu’Il allait mourir, comment allons-nous faire ? » C’est stupéfiant de la part des disciples. Non seulement le Christ leur a dit qu’Il allait être livré, mais à ce moment-là, Il leur en donne la preuve évidente, Il est même livré à cette espèce de désir inconscient de domination qui anime le cœur des disciples.

Que fait-Il alors ? Il prend un enfant, le met au milieu d’eux, et leur dit : « Si vous n’êtes pas comme cet enfant, vous ne vous en sortirez pas ! » C’est effectivement ce qui se passe. Pourquoi y a-t-il des enfants dans la société ? C’est parce qu’ils sont là, placés à l’intérieur de nos sociétés, non pas d’abord pour que nous les protégions, mais pour qu’ils nous rappellent qu’il y a une certaine innocence du cœur de l’homme, qui est livré à ce monde. Ici, le Christ demande à ses disciples d’avoir ce cœur d’enfant pour pouvoir accueillir vraiment le salut dans la simplicité. Et même si ça passe à travers les épreuves de la vie, les souffrances, le chaos et les bosses, c’est bien ce que le Christ dit : « Malgré tout cela, on ressuscitera ».

Frères et Sœurs, cela peut paraître presque inimaginable, mais pourtant, si Dieu a dit que nous allions ressusciter parce que Lui ressusciterait, on ne peut pas dire qu’Il l’ait dit dans un rêve ou dans la négation du réel. C’est précisément parce qu’Il a affronté le réel avec sa dose de souffrance et de violence, à laquelle nous sommes tous d’une façon ou d’une autre confrontés, que Lui, a pu dire qu’un jour, nous ressusciterions.

 
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