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L'ESPERANCE DU PARDON PLUS GRANDE QUE NOS DETTES

Am 8, 4-7 ; 1 Tm 2, 1-8 – Lc 16, 1-13
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C – (22 septembre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Cette belle parabole va bientôt passer de mode avec le prélèvement à la source puisque désormais on saura exactement combien on doit d’impôt. Inutile donc d’essayer de filouter ce maître redoutable qui est l’Etat. Dont acte.

Mais raison de plus pour essayer de réfléchir avec le recul sur le sens de cette parabole, car il faut bien l’avouer, la ficelle qu’utilise l’intendant – qu’on qualifie de malhonnête et il ne l’a pas volé – est vraiment grosse. Il n’empêche que cet intendant malhonnête, puisqu’il est entré dans l’Evangile de saint Luc, veut forcément nous dire quelque chose, sauf à vouloir censurer l’Evangile en ne retenant que ce qui va, ce qui est un peu difficile pour nous.

Nous voici donc devant une parabole certes très étrange mais assez courante à l’époque. La plupart des spécialistes de l’évangile de Luc pensent qu’il s’agit d’une histoire qui se racontait sur un intendant malhonnête qui avait fait les choses que nous savons maintenant. Jésus Lui-même avait trouvé une inspiration dans cette sagesse dont le moins qu’on puisse dire était qu’elle était tout humaine. Jésus s’est dit que cela pouvait servir à faire comprendre quelque chose sous forme de parabole, même si une parabole, c’est l’inverse d’un article de journal. Un article de journal, ça veut tout expliquer, tout mettre à plat et généralement ça abêtit. Alors que la parabole est quelque chose qui pique l’intelligence des auditeurs en leur disant : « Qu’en pensez-vous ? Comment réagissez-vous ? » De telle sorte que c’est la manière même dont vous l’interprétez qui sera le véritable révélateur de la parabole. Comme si la parabole ne pouvait pas parler d’elle-même comme un simple texte mais était offerte comme un défi aux auditeurs : « Après tout, si vous n’êtes pas capable d’en faire votre miel, c’est bien dommage pour vous parce qu’en réalité ça veut dire beaucoup de choses ».

Bien sûr, je ne vais pas vous décrire toutes les interprétations qui ont été faites dans l’histoire de toute la prédication chrétienne, parce qu’il y en a vraiment de toutes les couleurs. Le but principal des prédicateurs, c’est de dire que cet intendant est certes très malhonnête mais malgré tout, il faut le comprendre… Ce n’est pas vraiment la bonne manière d’aborder ce texte. Je vous en donne simplement deux qui sont complémentaires et qui vont peut-être vous aider à méditer.

Premier élément : il n’y a rien de plus répandu que la malhonnêteté. Surtout dans les affaires. Mais je ne vous apprends rien car on se fait toujours gruger d’une façon ou d’une autre. La marge bénéficiaire est mal calculée, la TVA, on n’en parle plus, etc… Bref, on trouve toujours une combine pour essayer de s’en sortir. Et il n’y a pas qu’en France que le grand sport national consiste à frauder un peu le fisc… Le fait que la malhonnêteté soit très répandue expliquerait le comportement de l’intendant. En effet, il était de coutume à l’époque que le maître ne s’occupe pas de la comptabilité, il n’avait pas le génie des chiffres, contrairement à l’intendant qui devait calculer, mesurer et compter. Or, que faisait habituellement le comptable ? Si on devait 200 drachmes, il disait au client : « Vous me devez 220 ». Personne ne pouvait connaître le prix réel de la transaction à part le comptable qui savait qu’il pourrait rendre à son maître les 200 drachmes tout en empochant 20 supplémentaires au passage à titre de commission. C’est classique.

Ce premier élément de la parabole voudrait donc dire que quand il est déjoué – il a été menteur –, l’intendant a quand même un bon réflexe qui est de se dire : « J’ai truandé le client et un peu mon maître puisque je lui fais une réputation d’être plus cher dans ses produits, vin ou huile, mais je vais essayer de rétablir la vérité ». Même si c’est un peu gros parce que quand il y avait 50 barils d’huile, il en avait mis 100, et quand il y avait 80 mesures de farine, il en avait mis 100 aussi. Les commissions étant presque du double, on comprend que le maître se soit fâché.

Mais l’intendant est extrêmement habile puisqu’il va montrer à son maître que finalement, il ne l’a pas tellement trompé, et qu’il a surtout soulagé les débiteurs qui vont penser qu’on leur a fait une réduction substantielle. Qui va en être le bénéficiaire finalement ? Non pas le maître qui ne s’occupe pas des problèmes d’argent, mais le comptable, le gestionnaire, l’intendant qui dira aux clients : « J’ai réussi finalement à obtenir une réduction », sans nécessairement dire que c’est lui qui l’a accordée. Vous avez vu qu’il calcule en lui-même. On prend bien soin de dire que ce cher intendant ne raconte pas trop son mauvais coup aux autres.

Et pourtant, il y a eu une fuite. Il y a toujours quelqu’un qui dénonce. Et à ce moment-là, le maître reconnaît que son intendant est quand même doué parce qu’il lui permet de récupérer ce que les clients lui devaient réellement. Certes, il s’est enrichi au passage, mais finalement cet argent avec lequel il pouvait s’enrichir, il y renonce et le donne à ceux qui doivent réellement payer la dette.

Telle est la première interprétation. Elle n’est pas fausse. Elle veut dire qu’au fond, le malheur qui arrive à cet homme l’aide à retrouver la vérité. Les épreuves, les difficultés ou les défis auxquels on est confronté nous aident à retrouver la vérité de nous-mêmes à la fois dans le fait d’avoir fraudé sur le dos des clients et dans celui d’avoir trompé le maître. Même si je suis déjoué, j’ai encore la carte de la vérité. Y a-t-il meilleure carte de la vérité que la demande de pardon ? C’est quand même assez finaud de la part de cet intendant – malhonnête certes – mais qui sait se corriger au moment où il faut.

Cela dit, ce n’est pas toujours l’interprétation que l’on donne. En effet, on dit : « Il a truandé sur le dos de son maître et il fait la remise sur le dos de son maître », ce qui est une interprétation tout aussi vraisemblable. Il joue sur la fortune du maître, non plus pour s’enrichir personnellement mais pour préparer sa vie de parasite en faisant des réductions aux amis à charge pour eux de l’aider à se loger, à se vêtir et à se nourrir parce qu’il aura été gentil avec eux.

C’est là une autre dimension de la parabole. Les deux ont leur rôle mais la deuxième dimension est assez subtile. En effet, le maître lui-même loue le comportement de l’intendant. Peut-être est-il plein aux as et au fond, la perte de quelques factures lui est égale, cela le laisse indifférent. Mais il y a peut-être autre chose : le maître discerne chez l’intendant un tel souci de faire face à la réalité des choses qu’il en est lui-même bluffé. Ce n’est plus la vérité de la facture qui compte, c’est le réalisme de la situation. Le maître réalise qu’il a été floué mais que, face à une situation impossible, son intendant a quand même des réflexes d’une vitalité et d’une force extraordinaires. Inconsciemment peut-être, l’intendant compte sur la générosité du maître. Et bingo ! Il a décroché le gros lot à la Française des Jeux ! Il a dit : « Je vais faire des réductions et comme mon maître est magnanime, il va admirer que j’ai pu compter à ce point sur sa générosité et sa magnanimité ».

Personnellement, c’est l’interprétation que je préfère. Parce que je crois que quand on arrivera là-haut, on sera un peu comme l’intendant malhonnête. On dira à Dieu : « Tu nous as fait des merveilleux cadeaux mais on T’a un peu floué car tout ce que Tu nous avais donné, on l’a exploité souvent de façon un peu égoïste et pas très juste ». Et Dieu répondra : « Tu n’as pas été toujours honnête en effet mais au fond, tu as toujours espéré que je sois le Grand Pardonneur, comme disait Julien Green ».

Ce qui est beau, c’est que ce filou, dans sa filouterie, est quand même celui qui a l’intuition que le maître est généreux. Les artifices par lesquels l’intendant essaie de se sortir de la situation dans laquelle il se trouve démontrent qu’il a su compter sur une incalculable générosité du maître. Ne nous faisons pas d’illusions, nous en sommes tous là.

Celui qui ne se croirait pas intendant malhonnête, je n’ose pas dire « qu’il lève le bras ! », mais c’est vrai que ça ne va pas si on ne se rend pas compte de la dette qu’on a vis-à-vis du maître et que notre péché, qui est réel, aurait pu à certains moments complètement compromettre les choses. Le maître dit : « Je ne peux quand même pas être complice des mauvais coups que tu as faits, je te redonne une certaine liberté et je loue même ta liberté parce que tu as eu d’une certaine façon confiance en moi. J’aurais pu te punir beaucoup plus, mais en réalité je t’ai aidé à retrouver une certaine dignité ». C’est peut-être pour ça qu’à la fin, Jésus dit : « Il faut se faire des amis pour les demeures éternelles ».

En effet, par où passe la charité ? Le savez-vous ? Passe-t-elle simplement par les billets de banque ? Par les dons (là je suis en train de torpiller le denier du culte) ? On ne le sait pas. Et c’est un peu la fin de cette histoire. Croire que l’on est toujours irréprochable, ce n’est pas aussi simple. Inévitablement, dans tous nos actes, il se mêle parfois une certaine façon d’être, de calculer, de récupérer nos billes qui effectivement – je n’ose pas dire « amuse » Dieu – mais qui Le met au défi. Et s’Il ne relève pas ce défi, Dieu pense que l’on va tous désespérer.

Frères et sœurs, je crois que l’on peut beaucoup compter là-dessus. Dieu est quelqu’un qui ne veut pas nous faire désespérer, nous plonger dans le désespoir. Et c’est pourquoi on a besoin de temps en temps, même si on est des filous, de savoir réduire la dette les uns envers les autres, car quand on réduit la dette, on le fait sur le maître du capital c’est-à-dire sur Dieu. Et donc à travers cette manœuvre un peu simplette, nous sommes à même de découvrir la puissance et la beauté du pardon et de la magnanimité de Dieu. Amen.

 
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