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APPRENDRE A VIVRE ENSEMBLE LE PARTAGE DES BIENS QUE DIEU NOUS DONNE

Am 8, 4-7 ; 1 Tm 2, 1-8 ; Lc 16, 1-13
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C (21 septembre 1980)
Homélie du Frère Michel MORIN

Le texte de ce dimanche a une place bien précise dans l'évangile de Luc, il se situe entre deux annonces de la Passion : au moment où le Christ marche vers Jérusalem, cette ville où il va être dépouillé pour manifester la vraie vie. C'est le temps où le Christ, enseigne, fait des miracles et discute sur le monde et sur le Royaume. C'est donc dans la perspective bien précise de sa Pâque prochaine que Jésus raconte cette histoire à ses disciples et va en tirer une leçon, pas seulement d'ordre intellectuel ou spirituel, mais une leçon extrêmement concrète. De quoi s'agit-il ? D'abord ce texte se compose de deux parties : la première, c'est l'histoire de cet intendant malhonnête et la seconde, c'est un ensemble de petites réflexions que le Christ va donner à ses disciples pour qu'ils comprennent bien le sens de cette histoire.

L'histoire est la suivante : Il s'agit d'un intendant, d'un gérant d'une affaire économique sûrement importante, qui pour trouver et assurer sa place au soleil, va gérer les affaires de son maître, non pas en volant celui-là, mais en appuyant sur la balance de façon à ce que la dette des clients soit plus importante que la valeur de la marchandise, le supplément n'ira donc pas dans la poche du patron mais tombera dans sa caisse personnelle. Ainsi, quand sur le billet, il efface cent pour mettre cinquante, cinquante sont vraiment dus au patron, les cinquante en sus devaient tomber dans sa propre caisse. C'est lui-même qui était gagnant. Ainsi, dans son calcul, il acceptera de perdre de l'argent dont il sait très bien, comme tout le monde, que c'est un bien passager, pour acquérir un autre bien dont il sait qu'il n'est pas passager, celui de la reconnaissance et de l'estime. Car, au moment où il est licencié, après avoir fait ces grâces aux clients, ceux-ci pour lui rendre son geste vont l'accueillir et lui permettre de vivre sans s'apercevoir que celui qu'ils aident aujourd'hui, hier les exploitait. Devant ce petit fric-frac financier qui était courant en Orient, au temps de Jésus parce qu'il n'y avait pas de lois économiques précises ni de contrôles réguliers comme il y en a aujourd'hui (mais ceci, vous le savez bien, n'empêche pas cela), le Christ ne condamne pas, au contraire, il va louer cet imposteur parce qu'au moment où celui-ci sent le couteau sur la gorge et que sa vie va être bouleversée, il prend des décisions rapides, astucieuses pour assurer son avenir peut-être financièrement moins brillant, mais sans humiliation et sans honte, c'est-à-dire, sans perdre la face aux yeux du monde. Voilà les faits.

Maintenant, compte tenu de la seconde partie, les réflexions qu'Il livre à ses disciples, quelle leçon Jésus veut-Il nous donner ? Il ne dénonce pas la malhonnêteté, pourquoi ? Tout simplement parce que ce n'est pas n'est pas son propre discours, Il sait très bien que tout le monde sait que l'attitude est mauvaise, le Christ n'en parle pas. Mais c'est à partir de cette attitude fâcheuse qu'Il veut faire comprendre à ses disciples une leçon qu'ils auront facile à retenir mais surtout à pratiquer : l'attitude audacieuse et résolue de l'intendant malhonnête est donnée en exemple aux disciples d'hier comme aux disciples d'aujourd'hui, donc à chacun d'entre nous. Nous sommes exactement dans la même situation que le gérant malhonnête. Pourquoi ? Parce que nous aussi, nous avons reçu de Dieu un certain nombre de biens, intérieurs, spirituels et même matériels, ceux que nous utilisons tous les jours. Or, nous ne savons pas les gérer, notre gestion est mauvaise, notre avenir est compromis à cause de nos péchés, parce que nous utilisons ce que Dieu nous a donné, non pas pour les autres, et en vue du Royaume, mais pour nous, nos intérêts propres et personnels. L'avenir de cet homme était aussi compromis, mais avec intelligence et astuce, il va prendre un certain nombre de dispositions pour assurer ses lendemains, il va y réussir, en acceptant de perdre quelque chose, de l'argent en l'occurrence, mais surtout en se faisant des amis.

Nous n'avons rien d'autre à faire qu'à prendre nous aussi, un certain nombre de dispositions avec autant de finesse et d'à propos que cet homme avec détermination peut-être mais avec risque, nous devons accepter de perdre un certain nombre de choses pour nous faire des amis, ces amis qui nous accueilleront comme dit le Seigneur, dans les tentes éternelles. Nous devons accepter que notre trésor ne soit pas ce que nous gagnons, ce que nous entassons de biens, ne soit pas ce que nous faisons fructifier de façon honnête, et à plus forte raison de façon malhonnête, car là où est notre trésor, là aussi est notre cœur. Et si notre trésor se situe dans les biens matériels, même honnêtement gérés, notre cœur ne sera pas avec Dieu. Nous devons accepter que notre Maître, c'est-à-dire celui qui nous donne nos véritables raisons de vivre, ce ne soit pas notre promotion sociale, notre réussite mondaine, notre place au soleil reconnue et estimée, que notre Maître ce ne soit pas non plus nos diplômes, nos intelligences et même nos vertus et nos qualités, que ce ne soit pas non plus notre corps et tout ce qu'il véhicule. Car nous n'avons qu'un seul Maître, le Seigneur Jésus.

Tous ces biens que je viens d'évoquer ne sont pas mauvais et nous pouvons très bien aujourd'hui comme nos pères de l'Ancien Testament, les considérer avec raison comme les fruits de la bénédiction de Dieu. Ce n'est pas un mal de posséder une maison ou une voiture, ou une terre. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'il y a une façon de gérer ces biens, de les faire fructifier, qui nous cache celui qui nous les a donnés. Il y a une façon d'utiliser les dons qui nous détournent du donateur. Et c'est cela même que Jésus-Christ veut faire comprendre à ses disciples. Alors, je ne vous demanderai pas de vendre votre voiture, de quitter votre maison et de partir avec vos enfants à l'aventure, de donner au premier venu votre terre ou de déchirer vos diplômes et de quitter votre poste, ce ne serait ni astucieux ni intelligent. Ce que je demande au nom de cet évangile qu'ensemble nous avons entendu, c'est de reconsidérer sérieusement et profondément la façon dont nous utilisons ces biens que nous avons reçus, que nous avons acquis au que nous acquerrons demain. C'est de reconsidérer le pourquoi de ces biens pour nus, de reprendre la véritable mesure des valeurs de ces biens qui ne peuvent pas être des absolus, ni des maîtres, ni des trésors.

C'est d'essayer de retrouver quel est le sens chrétien des biens du monde que nous avons à gérer, c'est cela que le Seigneur noue demande. Et nous devons le faire, comme l'intendant malhonnête, pour assurer notre avenir, c'est-à-dire, nous devons reconsidérer cela non pas d'abord devant notre conscience morale ou professionnelle, mais avant tout devant l'absolu de Dieu, à cause de l'appel que nous avons reçu parce que nous sommes fils du même Père, disciples du même maître et frères les uns des autres.

Comment le faire ? En se faisant des amis. Comment se fait-on des amis ? en partageant ce que nous avons, en mettant en commun nos richesses intérieures et nos richesses matérielles qui nous assurent la tranquillité, la sécurité, un certain avenir auquel nous avons droit, ce que le Seigneur nous demande, c'est que nos biens spirituels ou matériels ne soient plus orientés vers nous-mêmes pour servir notre propre intérêt mais avec comme optique immédiate et ultime le partage, c'est-à-dire, avec la même attitude que le Christ qui gère les biens de l"Esprit en nous les donnant, en répandant dans nos cœurs sa charité pour que nous puissions en la vivant, la partager afin qu'elle nous ramène vers le donateur. Nous avons à vivre cela dans les circonstances concrètes de notre vie, dans la possession des biens que nous en ayons peu ou beaucoup, le problème n'est pas là, car on peut être riche en ayant peu de choses et très pauvre en en ayant beaucoup c'est évident, avec une conscience personnelle jamais séparée de la conscience communautaire chrétienne et collective humaine. Il nous faut nous faire des amis en partageant avec nos proches ou nos lointains, en partageant la richesse spirituelle que nous avons et le partage de nos richesses matérielles doit en être le signe concret et visible pour qu'il soit imprégné de la Charité divine et qu'ainsi ensemble, nous devenions amis de Dieu, amis les uns des autres, et qu'ensemble entre amis, nous puissions nous accueillir dans les tentes éternelles. Si nous vivons la charité de Dieu à travers le partage des choses les plus concrètes, cette charité couvrira une multitude de péchés, d'infidélités ou de malhonnêtetés. Cela, nous avons à le vivre ensemble. C'est un apprentissage que nous avons à faire, les uns avec les autres, d'avec ce que nous sommes ce que nous avons, ce que nous vivons.

Ainsi, vous les plus âgés d'entre nous, qui arrivez en ces temps au terme de votre vie terrestre et savez, joyeusement et lucidement j'espère, que la mort vous dépossèdera de tous ces biens matériels, vous frères plus anciens, apprenez-nous que l'essentiel n'est pas que l'homme arrive, comme on dit, mais que le Christ vienne pour nous faire entrer dans la vie éternelle et nous partager son bien à jamais. Et vous, frères et sœurs, qui êtes à l'âge mûr, à l'âge des responsabilités et de l'engagement dans la construction de la cité terrestre, dans la vie professionnelle, dans les options politiques, dans des circonstances sociales quelles qu'elles soient, vous sur qui repose la possibilité d'un monde plus juste, plus vrai, plus humain, parce que vous êtes disciples du Christ, apprenez-nous que la demeure que nous voulons construire sur la terre est bien trop fragile, bien trop étroite et jamais assez belle pour abriter notre véritable secret, pour contenir notre véritable désir et que la Vie qui nous sera donnée fera éclater ce qu'aujourd'hui nous construisons, mais que ce n'est pas une raison pour la construire mal, car aujourd'hui nos demeures doivent nous préparer à d'autres demeures, à une autre demeure.

Et vous, frères et sœurs plus jeunes, vous qui commencez à préparer votre avenir, vous qui allez bientôt, après vos études et vos apprentissages, prendre votre place dans le champ du travail humain et votre part à la construction de ce monde, n'oubliez jamais ce que vous vivez aujourd'hui, en tant que jeunes, et apprenez-nous que le bonheur de l'homme n'est pas dans ce qu'il garde pour lui-même, mais que le bonheur profond qui peut être vécu dès aujourd'hui est dans le partage de ces biens intérieurs et précieux que sont l'amitié, l'amour, la confiance, l'espérance et j'ose dire, une certaine insouciance devant les réalités concrètes ou matérielles du monde, car celles-là ne font, pas ne feront jamais le bonheur des jeunes. Et vous, frères et sœurs qui êtes au milieu de nous, que nous côtoyons, que nous connaissons, et que les circonstances de la vie ont dépouillés de leurs biens matériels ou plus encore de ce bien infini et inestimable qui est la présence d'un époux, d'une épouse, d'un enfant, d'un ami, apprenez-nous que l'espérance est pour demain, apprenez-nous que ceux qui vous ont quittés, vous partagent déjà un peu de cette vie de cette paix qu'ils possèdent en plénitude et où ils vous attendent comme des amis qui vous accueilleront dans les tentes éternelles, apprenez-nous qu'on ne possède vraiment que ce que l'on accepte de quitter et de perdre.

Frères et sœurs chrétiens, nous allons partager ensemble le bien de Dieu, dans le corps et le sang de son Fils mort, dépouillé, ressuscité et vivant pour nous. Que cette charité investisse nos sentiments, nos gestes, notre travail, nos responsabilités, nos engagements, qu'elle inonde le cœur de la communauté chrétienne des disciples et déborde sur la communauté humaine de tous les hommes, afin qu'ensemble, dans ce grand courant de l'amour de Dieu, nous puissions vivre aujourd'hui ce à quoi nous sommes appelés demain, le partage sans fin de la richesse de Dieu, de son amour, de son pardon et de sa vie.

AMEN

 
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