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LE SALAIRE DES OUVRIERS DE LA ONZIÈME HEURE

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20 c-24+27 a; Mt 20, 1-16 a
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (20 septembre 1981)
Homélie du Frère Michel MORIN


Allez vous aussi à ma vigne … Samarie : vigne abandonnée

Frères et sœurs chrétiens, voici un évangile que vous connaissez très bien, mais qui se prête à de multiples interprétations, souvent erronées parce que nous l'étudions et nous le regardons avec nos propres yeux, à partir seulement de nos situations humaines. Il ne s'agit pas ici d'un plaidoyer pour je ne sais quelle justice sociale, politique d'embauche ou de revendications de salaire et d'équité. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit d'abord. Nous ne savons pas lire l'évangile, nous le connaissons par cœur, mais au fond nous ne le connaissons qu'avec notre tête ou notre mémoire et pas du tout avec notre cœur. Je voudrais avec vous, que nous apprenions à partir de ce texte, à lire l'évangile pour y découvrir non pas ce qui nous convient, mais ce qui nous est dit de la part de Dieu, car l'évangile n'est pas une auberge espagnole où chacun trouve ce qu'il apporte, ni un tableau d'art abstrait ou chacun découvre ce que lui dicte son psychisme. C'est plutôt un tableau d'art figuratif où il nous est donné de contempler une figure, un visage, c'est-à-dire Quelqu'un.

Dans le texte de Matthieu, le passage qui précède cet évangile est un dialogue entre Jésus et ses disciples, car cet évangile est adressé aux disciples seulement et non pas aux foules, ni aux pharisiens ou aux scribes. Dans ce passage qui précède, Pierre dit à Jésus : "Mais enfin, nous qui avons tout quitté pour te suivre, qu'allons-nous recevoir en récompense ?" Question bien humaine, n'est-ce pas, et Jésus répond : "Vous n'aurez rien d'autre si ce n'est de siéger sur les douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël." La parabole que nous venons d'entendre est comme l'annonce de la réalisation de la promesse que Jésus vient de faire à ses disciples parce qu'ils ont tout quitté. Et ce "tout quitté" ne désigne pas uniquement les choses matérielles. Il ne faut pas seulement penser que les disciples ont quitté leur terre, leur travail, leur avenir. Ils ont quitté quelque chose de bien plus important, ils ont quitté la Loi. Ils ne sont plus sous la Loi, comme dira saint Paul, c'est cela qu'ils ont accepté de quitter, peut-être un peu aveuglément, en suivant Jésus. Nous savons très bien que cette rupture avec la Loi à la suite du Christ leur vaudra, comme à Lui, beaucoup d'accusations et de difficultés, car les pharisiens et les scribes reprocheront continuellement à Jésus et à ses disciples de ne pas jeûner, de violer le sabbat, de na pas accomplir les prescriptions légales. Les disciples ont quitté cette conception première du don de Dieu qui était la Loi de Moïse avec toutes ses obligations. Pourquoi l'ont-ils quittée ? Et que vont-ils recevoir ? C'est là le message du texte d'aujourd'hui.

Cet évangile ne s'applique pas d'abord à des situations humaines et sociales, économiques et politiques. Jésus le souligne bien : "Le Royaume de Dieu est semblable à un propriétaire". Il s'agit donc bien de comprendre cet évangile dans le sens de la venue du Royaume de Dieu et de rien autre chose. Ce Royaume de Dieu est semblable à un propriétaire, non pas à une situation, à un système ou une idéologie, mais à un propriétaire, c'est-à-dire à une personne. C'est cela qu'il nous fait bien saisir. Ne nous arrêtons pas sur le côté petite histoire de la parabole. A la fin de cette parabole, quand Jésus dit à l'un des premiers ouvriers : "Faut-il que tu sois jaloux parce que je suis bon ?" il désigne d'abord ces pharisiens, ces scribes et tout Israël, qui justement ont été appelés par la Loi de Moïse dès la première heure de l'histoire du salut, et qui ont vécu et travaillé sous cette Loi, dans la recherche de Dieu à partir de la Loi et des commandements, et qui se disent : "Puisque nous avons peiné sous cette Loi, puisque nous en avons porté les obligations, nous aurons donc une récompense". Et voilà que sont appelés les derniers arrivés, les ouvriers de la onzième heure, c'est-à-dire les apôtres. Car la onzième heure, c'est l'avant-dernière heure du jour, c'est l'avant-dernière heure de l'histoire de la révélation, la dernière heure étant celle du retour du Christ. Or les apôtres, les derniers ouvriers venus à la vigne reçoivent le même salaire que celui qui fut promis aux premiers appelés. Ceux-ci deviennent jaloux, leur cœur est jaloux parce qu'ils attendent une récompense à la mesure non pas à la bonté de leur Maître, mais à la mesure de leur justice, de leur propre. Les apôtres sont ces ouvriers de la onzième heure. Le Christ les a appelés et Il leur a donné comme salaire un denier : Il a révélé d'abord à eux, les derniers, et non, pas aux premiers, la totalité du mystère de Dieu, l'accomplissement de la révélation qui a déjà été annoncée et donnée en partie par le Loi, depuis la première heure de ce long jour de l'histoire du salut : voilà le salaire que Dieu donne.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que les pharisiens et les scribes et toute la part du peuple d'Israël qu'ils représentent, ouvriers de la première heure, ou de la deuxième et troisième heure, n'ont pas compris. C'est que tout homme, quel qu'il soit, quelle que soit l'heure à laquelle il est appelé, quel que soit le poids qu'il a porté, quels que soient les mérites de son cœur, sa justice et son péché, recevra le même salaire. Car en Dieu, il n'y a pas deux poids deux mesures : Dieu veut se révéler totalement à tout homme, quelle que soit la vie de chacun, quelle que soit l'œuvre de chacun, car nous le savons, Jésus nous l'a dit, nous sommes des ouvriers inutiles, même si nous sommes dans la vigne depuis la première heure du jour. Ce salaire, ce Royaume de Dieu qui est destiné à tout homme, mais dont les apôtres ont été les premiers bénéficiaires, il est destiné à nous maintenant et à tous les hommes. Et peut-être qu'au fond de notre cœur, nous avons ces sentiments de jalousie, de gain, de désir de recevoir plus que d'autres, parce que nous sommes, dans la Nouvelle Alliance, avec les apôtres, les ouvriers de la première heure.

Nous avons reçu par le baptême, par l'éducation dans la foi, par la fréquentation des sacrements, cette révélation totale de Dieu. Nous savons très bien que beaucoup d'hommes ne connaîtront pas cette révélation de Dieu, n'aurons pas à vivre de ce salaire-là. Dans notre cœur, nous disons bien souvent en prenant Dieu à partie : "Ce n'est pas juste, je demande la première place". Et l'évangile qui suit le texte d'aujourd'hui c'est justement la demande des fils de Zébédée faite par leur mère : "Seigneur, ordonne que mes fils siègent l'un à ta droite et l'autre à ta gauche." Cette parabole nous révèle le mystère du cœur de Dieu et rien d'autre. Or ce que nous dit cette histoire racontée par Jésus à ses disciples, c'est que le cœur de Dieu est fondamentalement bon. "Il fait pleuvoir sur les bons et les méchants, Il fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants". Saint Paul dira aussi "Dieu ne fait pas acception de personne". Et nous devons continuellement dans notre cœur, nous convertir à ce regard de Dieu sur chacun d'entre nous, et non pas continuellement jauger ce que font les autres, ou ce qu'ils ne font pas, non pas continuellement jauger ce que Dieu fait pour les autres et qu'Il semble ne pas faire pour nous. Cela c'est du petit calcul qui n'a rien à voir avec l'évangile. Dieu est bon, ce n'est pas une idée vague et générale, une espèce de bonté morale qui envelopperait et tolérerait tout. Cette bonté de Dieu, c'est le fait qu'Il se soit révélé et qu'Il veuille se révéler dans l'histoire, et cela à tout homme dans sa totalité pour le sauver, pour qu'il puisse vivre, non pas d'abord de son travail et des choses de la terre, mais du salaire qu'il va recevoir à la fin de la journée. Ce salaire, c'est le don du cœur de Dieu. "Es-tu jaloux parce que moi je suis bon" ? Cette jalousie, frères et sœurs, nous habite souvent parce que notre cœur n'est pas encore suffisamment converti aux sentiments mêmes de Jésus-Christ qui est venu nous révéler ce cœur de Dieu qui attire tous les hommes à Lui, quels qu'ils soient.

Nous allons pendant cette eucharistie recevoir le don, le cadeau de la bonté de Dieu pour nous, dans ce pain et ce vin qui nous est donné comme salaire, non pas pour nous récompenser d'avoir travaillé peu ou prou, mais pour que nous puissions être heureux et comblés par la bonté de Dieu. Que cette eucharistie nous apprenne à convertir notre regard à la lumière même du regard de Dieu. Le prophète Isaïe nous y invitait dans la première lecture : "Que le méchant abandonne sa voie et l'homme criminel ses pensées, qu'il se convertisse au Seigneur qui aura pitié de lui, à notre Dieu qui est large en pardon". Que cette eucharistie nous aide à revêtir les sentiments mêmes de Dieu, car comme le dit l'évangile de Luc : "Tout disciple accompli ressemble à son Maître". L'accomplissement pour nous les disciples, c'est justement cette bonté de Dieu qui doit investir notre cœur pour que ne noyons pas jaloux les uns des autres, mais que nous puissions nous réjouir, que nous puissions nous émerveiller de ce que Dieu fait dans le cœur des autres, même si c'est très tard dans leur vie. Que cela soit pour nous, non pas source de questions et de discussions dans notre cœur, avec Dieu mais source d'émerveillement parce que chaque homme est appelé à devenir disciple, à être accompli dans cette bonté et cet amour de Dieu pour tous. C'est cela le Royaume de Dieu car celui "qui n'aime pas autres comme Dieu les aime, celui-là n'a pas connu Dieu".

 

AMEN