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PAR LA SOUFFRANCE DU JUSTE, LES PERVERS ATTEIGNENT DIEU

Sg 2, 12+17-20 ; Jc 3, 16 — 4,3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (20 septembre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Réflexion philosophique

Frères et sœurs, aujourd'hui pour ce premier dimanche de catéchèse au service des enfants, on ne peut pas dire que les textes soient particulièrement attrayants et faciles. Ce n'est pas tout à fait la religion du bonheur, ce ne sont pas les lendemains qui chantent.

Première lecture : traquons le juste, épions-le, voyons s'il va supporter les souffrances qu'on va lui infliger. Deuxième lecture : la zizanie à l'intérieur de la communauté et saint Jacques dit : vous n'êtes pas exaucés dans vos prières, parce que vous tuez. Même si ce ne sont pas des meurtres réels, ce sont des meurtres symboliques et il en arrive tous les jours, même dans nos communautés. Troisième lecture : Jésus annonce sa Passion, le Fils de l'Homme va être livré aux mains des pécheurs. Evidemment, pour une perspective de rentrée, ce n'est pas très drôle, mais c'est ce que nous propose la liturgie. Et je voudrais éclaircir un peu avec vous de problème précisément en abordant le sujet de front à travers le premier texte, le texte de l'Ancien Testament, qui nous raconte la persécution du juste.

Au fond, tout cela dépend d'une question très simple : comment vivre en société ? Depuis que l'homme est l'homme, il s'est posé cette question et au fil des siècles, il a élaboré un certain nombre de réponses. A l'époque où nous sommes là, c'est le premier siècle avant Jésus-Christ, c'est le livre de la Sagesse, sans doute écrit cinquante ou soixante ans avant que Jésus ne naisse, et au lieu d'être écrit à Jérusalem, il est écrit dans la grande capitale, le New York du judaïsme de l'époque, qui était Alexandrie. Un quart de la ville était réservé au quartier juif réservé pour eux, une ville à la vitalité intellectuelle, philosophique, culturelle prodigieuse. C'était sans doute le milieu juif le plus vivant de l'époque. Au premier siècle avant Jésus-Christ, un certain nombre de solutions ont été élaborées. Comme ces juifs vivent au milieu des païens, ils savent que les païens eux-mêmes ont réfléchi à cela et que vivant dans un empire qui est héritier de la cité grecque, il y a des solutions. La solution majeure, c'est qu'on ne peut vivre ensemble que si l'on est, ensemble, soumis à la loi. Pour les grecs, la loi, c'est celle qu'on a voté ensemble à l'Agora, dans l'assemblée démocratique (ce qu'on essaie d'imiter maintenant plus ou moins bien par parlementaires interposés), mais il y a une hypothèse qui est toujours un peu présente, et c'est la loi du plus fort. Cela a été inventé par un certain nombre de pseudo-philosophes qui ont dit que finalement, la seule loi, c'est de s'imposer à l'autre et de manifester notre pouvoir sur l'autre. Par conséquent la loi, c'est la force.

Evidemment les juifs de leur côté avaient une autre réponse : la loi ce n'est ni la force, ni quelque chose que nous avons débattu en assemblée, car nous, nous avons reçu la Loi de Dieu. Nous avons reçu une révélation, une Loi qui nous donne le vrai comportement, à la fois pour vivre en paix avec Dieu, et pour vivre ensemble dans la paix dans une organisation sociale, politique, religieuse harmonieuse. Ce n'était pas tout à fait vrai car il n'y a aucun état politique parfait, nous sommes tous bien placés pour le savoir.

Dans ce milieu alexandrin, on répond : quelle est la loi juste, quelle est la loi qui donne une bonne société ? C'est la Loi révélée. A partir de là, tout s'enchaîne. Ceux qui vivent selon la Loi sont bien placés dans la société, ils ont la prospérité, de l'argent, font des affaires, font la prière, et tout à l'avenant. Normalement, dans ce système, la Loi est la garante non seulement de la bonne harmonie politique des membres qui obéissent à cette loi, mais elle est aussi facteur de prospérité, de fécondité et de bonheur. Mais cela ne marche pas tout le temps parce qu'il y a des gens très pieux, très fidèles à la Loi, et qui sont malheureux comme des pierres, il leur arrive de grands malheurs, par nécessairement pour des raisons politiques.

Ces juifs d'Alexandrie étaient parfois assez bien placés pour le constater, d'une part parce qu'ils voyaient que leur loi n'était pas la seule, ce qui était la grande différence avec les gens de Jérusalem qui pensaient qu'ils étaient seuls au monde, en effet, ils voyaient qu'il y avait d'autres régimes politiques, et les juifs étaient soumis au régime politique des rois d'Égypte. Petit à petit, ils se sont posé la question de savoir pourquoi la Loi était si importante, pourquoi elle avait été révélée, pourquoi il fallait obéir à la Loi. Ces juifs qui ont écrit le livre de la Sagesse ont commencé leur livre par ce questionnement : pourquoi la Loi ? La réponse était simple : la Loi, c'est la loi. C'est la même chose que lorsqu'on répond aux enfants : c'est parce que c'est comme ça ! Pourquoi faut-il manger avec sa cuiller et sa fourchette ? C'est parce que c'est comme ça ! En réalité, c'est une découverte fondamentale en psychologie : il faut que les enfants passent par le stade de la parole, de la loi, de l'autorité parentale qui fait qu'à un moment, il faut qu'on soit un peu cadré pour pouvoir se construire. Dans la tradition juive la Loi n'était pas jusque-là contestée, elle était admise comme telle, il fallait obéir à la Loi. Mais à partir du moment où l'on se trouve dans ce melting-pot qu'était Alexandrie, on avait envie de se demander pourquoi la Loi a-t-elle une valeur aussi singulière, pourquoi nous concerne-t-elle nous, et pas les autres ?

A travers un récit dont nous n'avons lu qu'un tout petit extrait, mais si vous avez du loisir, au lieu de regarder la télé, lisez le début du livre de la Sagesse où l'on nous propose la figure d'un homme juste. On l'appelle "fils de Dieu", non pas qu'on pense au Verbe incarné, on n'en est pas encore là, mais un homme juste, qui fait l'objet d'une sorte plus que de procès, mais d'un complot qui vise à essayer de le faire tomber. Cet homme a essentiellement une caractéristique : il obéit à la Loi, c'est un juste. Un juste, c'est quelqu'un qui vit selon la Loi. On met en scène dans ce complot, ceux qu'on appelle dans le texte, "des impies". Aujourd'hui le mot est un peu suranné, on devrait plutôt traduire aujourd'hui par "des pervers". Donc, on met en scène des pervers qui peut-être font partie de la communauté juive, peut-être font partie de la communauté païenne, peut-être que ce complot rapproche ces deux partis, on ne le sait pas, mais leur raisonnement est clair : ces pervers sont gênés par le comportement du juste, ce comportement leur est insupportable. C'est un peu la première mise en scène que l'on voit à cette échelle de réflexion générale philosophique dans l'histoire de la Bible. C'est, je vous le rappelle, soixante-dix ans ou quatre-vingts ans avant la mort du Christ.

Ce complot ne manque pas d'intérêt. Que disent ces pervers ? Ce juste nous importune, il nous est odieux, parce qu'il obéit à la Loi et il se réclame de Dieu comme protecteur et comme celui qui l'aide et qui l'assiste dans son obéissance à la Loi. Par conséquent, il se comporte comme un juste, on parle de sa douceur, de sa patience, d'autres passages évoquent d'autres figures de ce juste et apparemment dans un premier temps, il n'est pas vulnérable à la critique, à la menace, au complot des impies pervers. A ce moment-là le ton monte, et n'en pouvant plus de supporter cette figure du juste, ces pervers décident de passer à l'acte, et c'est le petit texte que nous avons entendu dans la première lecture. Ils forment le dessein de le tuer et là, on va voir si la protection dont il se réclame va être effectivement réelle et efficace.

Ces pervers ont compris quelque chose que peut-être on n'avait pas compris auparavant. Ils ont compris que lorsqu'ils allaient attaquer ce juste, ils allaient mettre en cause le fondement même de sa justice, c'est-à-dire, de compter sur Dieu. Ces pervers sont vraiment pervers. Pourquoi ? Parce qu'ils font coup double. Ils veulent tuer le juste parce qu'il les gêne par son comportement vertueux, mais ils savent aussi que normalement, ils vont mettre Dieu à l'épreuve. C'est quand même un des premiers grands textes de la révélation biblique où l'on met en relation le juste qui essaie de vivre selon Dieu et la haine qui s'attaque au juste et qui en même temps s'attaque à Dieu. Pourquoi ? parce que les impies eux-mêmes réalisent que quand le juste est juste, Dieu s'est lié à lui et si l'on veut éliminer le juste, cet homme bon, il faut s'en prendre à Dieu. C'est cela le côté provocateur de ce récit, ces hommes-là disent : on peut finalement s'en prendre à Dieu dans la figure de celui qu'il protège. A partir de là, on comprend quel est le raisonnement des impies pervers : du même coup, on établira notre propre loi, on démolira le juste qui est un démenti vivant, et on démolira la Loi de Dieu, car la Loi de Dieu, pour eux, est faite pour qu'il y ait des gens qui vivent selon cette parole, selon ces commandements, selon cette Loi qui permet aux juifs de vivre ensemble.

C'est un raisonnement extrêmement pervers de détruire à la fois l'ordre de la vie sociale de ce petit groupe de juifs d'Alexandrie (c'est symbolique, ce n'est pas une histoire réelle), et en même temps de démonter la réalité même du fonctionnement de la Loi. La présence de Dieu s'impose comme Loi à travers le juste qui la vit. Voilà une chose assez extraordinaire et nouvelle.

Lorsque Jésus qui avait peut-être connaissance de cet écrit de sagesse rédigé en grec, lorsque Jésus a présenté le mystère de sa mort, il l'a présenté de la même manière. Il a dit : je suis vulnérable dans ma présence au milieu des hommes, en tant qu'homme, mais c'est Dieu qui s'est lié cette chair, cette présence humaine, cette vie de Jésus, c'est Dieu qui l'a fait sienne, et si on le touche, c'est vis-à-vis de Dieu même qu'on va atteindre quelque chose de profond dans l'ordre du monde, dans l'ordre de la société humaine. Jésus s'est situé dans cette tradition de l'homme juste qui, représentant la Parole de Dieu dans la Loi, s'exposait à la méchanceté de l'homme qui était capable d'atteindre Dieu dans l'humanité de son Fils.

C'est là que nous pouvons commencer à comprendre pourquoi aussi bien dans la pensée juive que dans la pensée chrétienne, le problème du mal a pris pour nous une telle importance. Quand dans les autres sociétés, on constatait le mal, on avait tendance à la passer par profits et pertes. Au mieux, dans la tragédie des grecs, on faisait passer le mal comme une vengeance des dieux qui n'avaient pas été contents et finalement, les mortels n'avaient pas volé le malheur, la cascade de vengeances et de versement de sang qui les atteignaient. Mais ici, c'est autre chose. Tout à coup, le problème du mal et du refus de l'autre, du refus de la loi apparaît lié à l'être même de Dieu. Dans ce récit, et dans d'autres, et finalement dans le mystère du Christ, le mal apparaît comme une réalité qui met en cause Dieu immédiatement. Comprenez-le bien, cette réalité ne met pas en cause Dieu, comme si Dieu manipulait le complot des impies, elle met Dieu directement du côté de la victime qui va souffrir et qui est menacée par le complot. C'est peut-être là-dessus que nous, chrétiens, aujourd'hui nous restons des païens, car nous avons trop souvent tendance à penser que Dieu est du côté du fort, de celui qui opprime et qui fait mal, de celui qui tue. Alors qu'en réalité, dès ces premiers témoignages de la réflexion sur le mal lié au mystère de Dieu, on voit que Dieu est du côté de celui qui souffre, de celui qui subit, de celui qui est la victime.

Frères et sœurs, ce texte nous invite à nous poser un certain nombre de questions fondamentales sur notre propre vie et sur notre manière d'envisager les choses. C'est vrai qu'il y a un problème du mal, je crois d'ailleurs que l'on devrait mieux dire un mystère du mal. D'où vient le mal ? Comme le disait un professeur de théologie protestante : "s'il y avait une explication au mal, cela ne serait plus le mal, mais ce serait justifié". Précisément, le mal, c'est l'injustifiable. C'est le mystère le plus obscur et le plus difficile à approcher. Mais simplement, ce que nous savons, et c'est vers cela que nous devons tourner notre regard, c'est que lorsqu'il y a mal, souffrance, injustice, Dieu n'est pas du côté de celui qui manipule la puissance et la force contre le faible, il est d'emblée du côté du faible. C'est parce que Dieu est du côté du faible que cela peut encore attiser davantage la violence et le déchaînement du mal.

Que ces textes nous aident dans la figure du juste dans le livre de la Sagesse, nous aident chacun d'entre nous à mieux réaliser ce que nous disons et ce que nous pensons lorsque nous parlons du bien et du mal.

 

AMEN