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FRÈRES D'UN ENFANT

Sg 2, 12+17-20 ; Jc 3, 16 — 4,3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (19 septembre 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN

Nous sommes frères de Celui qui a dit cette Parole que nous venons d'entendre: "Accueillez-moi comme un enfant. Quand vous m'accueillerez ainsi, ce n'est pas moi que vous accueillerez, mais Celui qui m'a envoyé". Lorsqu'on est envoyé par quelqu'un, on est toujours serviteur. Nous sommes frères de ce serviteur envoyé par le Père, nous sommes frères de cet Enfant bien-aimé de Dieu, Celui qu'Il nous a donné pour que nous puissions grandir dans l'amour de Dieu. Nous sommes frères d'un enfant. Le Christ se soumet dans l'évangile que nous venons d'entendre, à ces deux images, deux figures, deux types que nous connaissez bien, celui du serviteur et celui de l'enfant. Je crois que ces deux types, il faut essayer de les comprendre en les appliquant au Christ, à cause de la Parole qu'Il vient de dire à ses disciples : "Je vais être livré, je vais souffrir, je vais mourir pour ressusciter le troisième jour."

Quel est donc ce visage d'un serviteur et d'un enfant qu'il nous faut ensemble contempler afin qu'il se reflète mieux dans notre cœur et sur notre propre visage ? Le Serviteur, c'est le Serviteur Souffrant, Celui qu'avait annoncé le prophète Isaïe, Serviteur malmené parce qu'Il vient accomplir la justice, provoquant, la réaction de ceux qui se croient sages et justes comme nous le décrivait en première lecture, le livre de la Sagesse (2 12, 17-20), ceux qui veulent tuer le juste à cause de sa justice qui vient à l'encontre de celle de ces sages selon le monde. Serviteur Souffrant qui sera conduit jusqu'à l'abattoir comme une brebis silencieuse et sans défense, Serviteur Souffrant également dont la figure avait été le prophète Jérémie mort en exil, en Égypte lors de la tourmente qui avait détruit le peuple, ses institutions et ses constructions. Voilà comment le Christ se présente comme le plus grand. Sa grandeur c'est d'être Serviteur et Serviteur qui ira, au nom de son service, jusqu'au don de Lui-même et, jusqu'à la mort.

Quant au visage de l'enfant ce n'est peut-être pas aux traits que notre culture véhicule souvent à propos de l'enfant que le Christ se réfère. Pour nous, l'enfant c'est quelqu'un de confiant, de spontané, de tout à fait simple, voire d'insouciant, quelqu'un qui représente l'innocence, mais quelle innocence ? sûrement pas celle du mal ou du péché, car dès que l'enfant entre dans la vie humaine, il est marqué par ce péché d'origine. Cette innocence vous savez, c'est bien souvent un autre nom de l'ignorance. Ce n'est pas ainsi que se présente le Christ, aujourd'hui mais plutôt sous les traits d'un enfant, comme modèle de la faiblesse, de la petitesse, de celui qui ne peut rien par lui-même, de celui qui ne compte pas, même si on n'en parle beaucoup, de celui qui dérange lorsqu'il arrive sans être attendu, de celui que l'on mènera, au nom d'une justice ou d'une sagesse humaines, vers la mort, et celle-ci innocente. Voilà je crois, ce visage de l'enfant que nous présente aujourd'hui le Christ comme un réfléchissement du visage du Serviteur Souffrant. Il a été repoussé, compté pour rien, et rabroué par l'humanité comme ces petits enfants qui allaient vers le Christ et que les adultes repoussaient et rabrouaient. "Celui qui m'accueille, qu'il m'accueille comme un enfant. Celui qui veut être le plus grand, qu'il soit serviteur".

Le Christ envoyé du Père, Fils Bien-Aimé de Dieu se présente et à la contemplation de notre cœur comme Serviteur Souffrant et comme enfant rejeté par l'humanité soi-disant, adulte et responsable, voilà comment il faut le recevoir, parce que si nous ne le recevons pas ainsi, sa Parole sera vaine pour nous aujourd'hui : "Celui qui m'accueille, qu'Il m'accueille comme un enfant". Cela a deux conséquences pour nous : la première nous sommes devenus des enfants à son image, à sa ressemblance, filiation qu'Il nous a obtenu avec Dieu, nous sommes frères de ce frère, premier-né d'entre les morts. Nous sommes cette Église composée d'enfants de Dieu, enfants marqués par la faiblesse, enfants désireux de purification et d'innocence. L'Église d'aujourd'hui, comme celle d'hier et comme celle de demain ne peut pas ne pas avoir les traits du Serviteur Souffrant et de l'enfant fragile et rejeté qui aux yeux du monde, ne compte plus. Si l'Église avait d'autres traits, je crains fort qu'elle aurait trahi. Il nous faut accepter que l'Église que nous sommes et que sont nos frères chrétiens , ait dans le monde d'aujourd'hui le visage du Serviteur Souffrant. Cela, je crois que nous l'acceptons assez bien. D'ailleurs les évènements de ces derniers mois sont là pour nous rappeler cette nécessité pour l'Église d'avoir sur son visage les traits du Serviteur Souffrant, portés par ceux qui sont rejetés parce qu'ils viennent annoncer une autre sagesse que celle que le monde, dans ses ténèbres et son péché, veut leur imposer. Mais, vous le savez bien les forces de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. Il nous faut aujourd'hui croire et accepter que l'Église ne soit, dans le monde qu'un serviteur, qu'un serviteur souvent jugé inutile, mais c'est lorsque vous serez inutiles que vous serez vraiment serviteurs. Un serviteur rejeté, une Église que l'on n'écoute plus à laquelle on ne croit plus, et une Église qui dans certains pays, est rejetée et conduite à la mort, dans le silence, car elle ne peut plus s'exprimer comme son Seigneur qui gardait le silence. Il nous faut croire en cette Église qui est toujours, et peut-être bien plus l'Église du Christ quand elle souffre et quand, apparemment aux yeux du monde, elle ne sert plus à rien. Ces images un peu triomphales d'une Eglise puissance au milieu du monde, ces images se sont brisées. Derrière cette brisure apparaît le vrai visage de l'Église celui que son Seigneur annonçait, sa Passion et vivant dans son corps qui est l'Église cette Passion.

Deuxième conséquence : si à l'image du Christ nous sommes enfants, c'est-à-dire fragiles dans ce monde, faibles, repoussés, ignorés, nous sommes cependant appelés à grandir. Car l'avenir de l'enfant, c'est l'homme et l'avenir de l'Église, c'est d'être un jour la récapitulation du monde entier. L'avenir du Christ sur la terre, c'était sa mort et sa Résurrection. Notre avenir, en tant que chrétiens, c'est notre mort et notre résurrection. C'est cela pour nous, pour nous chrétiens, enfants de Dieu, l'âge adulte. Il n'y en aura pas d'autre. Nous ne l'obtiendrons qu'après notre mort, que lorsque nous serons passés par la Passion et la Résurrection, rejetés par la vie, ignorés, dans le silence. Nous n'avons pas d'autre avenir que la gloire de Dieu. Et peut-être qu'en tant que chrétiens, nous sommes parfois un peu trop attachés à grandir selon les valeurs du monde, à se faire une place au soleil, à devenir adultes, à être reconnus, à gouverner. Le Christ nous a simplement dit : "Celui qui veut être le plus grand, se fera le serviteur". Nous n'avons pas d'autre statut dans le monde que celui d'un enfant, puisque c'est celui-là même que le Christ a choisi pour sauver le monde.

Que ce visage du Christ Serviteur Souffrant, dans la faiblesse et la fragilité de l'enfant, nous aide à retrouver notre visage de chrétiens dans le mystère même de Dieu, dans le mystère de la création et de son développement, dans le mystère de la croissance de ce monde qui va à la mort, s'il ne s'enfonce pas dans la croissance même de la grâce de Dieu qui est notre seul avenir, qui est notre seul âge adulte d'homme achevé dans la plénitude de l'homme nouveau.

 

AMEN