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JE SUIS CET INTENDANT MALHONNÊTE

Am 8, 4-7 ; 1 Tm 2, 1-8 ; Lc 16, 1-13
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C (18 septembre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Voici une parabole difficile à interpréter et qui a donné bien du mal aux commentateurs, aux exégètes et aussi aux prédicateurs. Comment le maître peut-il louer cet intendant malhonnête qui a dilapidé ses biens par une mauvaise gestion et qui ensuite, pour se rattraper, achève de ruiner son maître en diminuant la dette de tous ses débiteurs ?

Bien entendu nous savons que les paraboles ne sont pas des traités de morale et que le Christ n'a pas voulu nous inviter à la malhonnêteté et au vol. Nous savons aussi que ces paraboles ne sont pas allégoriques et qu'on ne doit pas chercher à ce que tous les détails correspondent de manière chiffrée à un discours spirituel qui serait seulement illustré mot à mot par la parabole. Les paraboles sont des contes dans lesquels Jésus veut faire passer un message. Il se sert pour cela d'un certain nombre de paradoxes et de détails piquants qui doivent attirer l'attention, sans pour autant faire partie structurellement du message enseigné.

Alors on se contente en général de gloser un peu les derniers mots de cette parabole : "les enfants de la lumière doivent être aussi avisés que les enfants de ce monde", c'est-à-dire : "Soyez intelligents dans votre manière de rechercher le Seigneur. Ne vous contentez pas d'attendre que le salut vienne tout seul, faites marcher votre imagination. L'amour aussi doit être imaginatif". Et nous pourrions effectivement nous en tenir à ce commentaire qui serait d'ailleurs déjà assez précieux, car il est vrai que les chrétiens s'imaginent parfois qu'ils arriveront à se sauver et à sauver le monde en se laissant simplement guider par le cœur, sans y mettre leur intelligence. Et l'expérience montre, hélas que cela est notoirement insuffisant.

Mais je voudrais vous proposer une interprétation plus spirituelle de cette parabole qui nous mènera à ce qui est l'essentiel de l'évangile, à cette compréhension profonde de la vraie relation de l'homme avec Dieu. Je pense que cet intendant malhonnête n'est pas un personnage de fiction, mais qu'il est en vérité chacun d'entre nous. Et le maître que nous volons par notre mauvaise gestion de ses biens, ce maître, c'est évidemment Dieu, Dieu qui nous a confié sa fortune, c'est-à-dire le trésor de sa grâce, le trésor de son amour, le trésor de cette infinie miséricorde que Dieu répand dans nos cœurs et voudrait, à travers nos mains, répandre aussi sur nos frères et sur le monde entier. Il est bien certain que chacun d'entre nous qui avons reçu et recevons sans cesse de Dieu ce trésor extraordinaire de sa tendresse et de sa douceur, nous en faisons un très mauvais usage. Nous sommes de très mauvais gestionnaires de l'amour de Dieu. Dans notre propre vie, que l'indifférence, de lâcheté, d'égoïsme ! Nous opérons un véritable détournement de cette miséricorde, par notre méconnaissance et notre négligence, mettant à sa place nos intérêts, voire nos antipathies ou même nos haines.

Mais alors, si nous nous reconnaissons dans ce mauvais intendant, nous devons comprendre ce que le Christ veut nous dire par cette parabole. Au moment où il faut rendre des comptes, c'est-à-dire au moment où nous prenons conscience de cette présence de Dieu dans notre vie et de péché par lequel nous refusons de nous servir comme il faudrait du trésor de sa grâce, au moment de la conversion, quand nous voulons faire le point et remettre les choses en place, ou plus encore au moment de notre mort quand nous serons mis face à face avec toutes cette quantité infinie de grâce qui avait été mise entre nos mains et que nous n'avons pas su utiliser, que nous n'avons pas su mettre au service de nos frères. Nous sommes dans la même situation que cet intendant à qui son maître demande de rendre compte de sa gestion. Or ce que Jésus nous dit, c'est qu'à ce moment-là, il ne s'agit pas de chercher dans notre fortune personnelle, dans ces mérites, hélas ! bien dérisoires, de quoi rembourser la dette qui vient de notre mauvaise gestion. Ce que le Christ nous dit, c'est qu'au moment où des comptes nous sont demandés, nous devons puiser encore dans le trésor de la miséricorde de Dieu, car ce trésor peut seul nous tirer d'affaire et il nous est toujours ouvert et c'est un trésor infini. Quand Dieu nous appelle pour nous demander : "Qu'as-tu fait de toutes ces grâces que j'avais mises entre tes mains, à ta portée ?" nous devons nous jeter dans son amour plus profondément encore que nous n'avions su le faire auparavant, il n'y a pas d'autre solution que d'aller plus loin encore dans cet océan de tendresse et de bonté qui, seul peut nous sauver. Et si notre cœur, tout à coup, en regardant notre vie, est tenté de désespérer, si nous sommes tentés de nous condamner, c'est encore vers l'amour de Dieu que nous devons nous tourner pour y puiser à pleines mains, car Dieu en réalité n'est pas un maître qui, jalousement, garde son trésor pour en profiter tout seul. La fortune de Dieu, c'est la richesse de son amour, et, à la différence des richesses matérielles, l'amour ne cesse de se multiplier. Plus on l'utilise, plus on le dilapide, plus on le donne, plus l'amour grandit. C'est pourquoi Dieu n'est pas jaloux de cette richesse, au contraire Il voudrait que nous sachions nous en servir, que nous sachions y puiser toujours davantage. Et si nous nous rendons compte que nous avons mal su utiliser cet amour il n'y a rien d'autres à faire que d'y puiser plus largement encore.

Mais le trésor de son amour que Dieu ouvre si largement à chacun d'entre nous, même si nous sommes pécheurs, surtout si nous sommes pécheurs, nous devons nous en servir non pour nous seulement, mais pour le partager avec les autres, comme cet intendant qui, avec les richesses de son maître remet les dettes des débiteurs qui venaient là pour s'en acquitter. La tendresse de Dieu ne nous est pas donnée seulement pour nous, pauvres pécheurs mais aussi pour tous ces pécheurs qui nous entourent, pour tous ces frères pécheurs qui sont à côté de nous et qui comme nous, plus que nous parfois, ont besoin de pardon.

Frères et sœurs, nous sommes dans l'année de la rédemption et le Pape Jean-Paul II demande que nous vivions intensément ce mystère par lequel nous avons été rachetés, rachetés par le trésor infini de la tendresse et la miséricorde de Dieu mis à notre disposition dans la chair du Christ offerte en sacrifice, sa chair crucifiée et ressuscitée. Nous sommes invités à vivre cette rédemption en nous réconciliant avec Dieu et en nous réconciliant les uns avec les autres, c'est-à-dire en constatant notre pauvreté, en constatant la médiocrité de la gestion de notre propre vie, et en nous jetant dans les bras de Dieu pour aller puiser davantage encore dans le trésor de sa tendresse.

Le sacrement de la réconciliation est le lieu privilégié de cette rencontre avec la bonté de Dieu, avec les richesses infinies qui nous sont toujours proposées. N'ayons pas peur de nous présenter devant Dieu les mains vides, de nous présenter devant Dieu pauvres et misérables, avec notre égoïsme, notre péché, avec toutes nos misères, notre orgueil nos haines, notre dureté. N'ayons pas peur de venir nous plonger dans cette source qui, seule peut transformer les pécheurs que nous sommes en enfants de Dieu, des enfants en qui Dieu pourra reconnaître son image et mettre sa présence. Et si nous allons à ce sacrement pour nous réconcilier avec Dieu, pour nous laisser réconcilier par lui, c'est aussi pour nous réconcilier les uns avec les autres. Car les deux mouvements sont inséparables : "pardonne-nous comme nous pardonnons", demandons-nous chaque jour dans le Notre Père. Pardonnons à nos frères, réconcilions nous avec nos frères. Que nous sachions transmettre cette douceur et cette miséricorde de Dieu, que ce trésor de sa tendresse passe à travers nos mains, à travers nos cœurs et notre regard, à travers toutes ces rencontres pour que nos frères, eux aussi soient atteints par ce mystère de paix, de joie, qui fait revivre, qui redonne la dignité et le bonheur à ceux qui ne peuvent pas les trouver en eux-mêmes, parce qu'ils se rendent bien compte que leur pauvreté est trop grande.

Frères et sœurs, ne laissons pas passer cette grâce qui nous est offerte, que faisons-nous de la miséricorde de Dieu ? Seigneur, même si je n'ai pas su la reconnaître, comme tu le voulais pour mon bonheur, aujourd'hui, je viens à toi. J'ai oublié et gaspillé ton amour, mais j'en appelle à ton amour car toi seul peux combler ce vide dans mon cœur.

 

AMEN