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PARTAGE ET RÉCOMPENSE

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20 c-24+27 a; Mt 20, 1-16 a
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (23 septembre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"Mes pensées ne sont pas vos pensées", dit le Seigneur. Et encore : "Faut-il que tu sois jaloux ?", ou plus exactement : "faut-il que tu me regardes d'un œil mauvais parce que je suis bon ?"

Nous sommes, je crois, de très mauvais ouvriers de la vigne du Royaume. Nous avons une très mauvaise mentalité. Je crains même que nous n'ayons une mentalité pire encore que les ouvriers de la première heure : lorsque nous lisons cette parabole, nous sommes choqués dans une premier moment et nous pensons que, pour ce qui est du Royaume de Dieu, ce n'est pas la peine de nous donner trop de mal, puisque de toute façon tout le monde finit par y arriver : on y arrive d'ailleurs dans des conditions d'injustice aussi voyantes et aussi flagrantes qu'après tout il vaudrait presque mieux pour nous flâner très longtemps sur la place publique, puisque de toute façon au moment du salaire, nous aurions encore quelques ressources grâce à l'énergie que l'on n'a pas épuisée sous le soleil ardent et sous le poids du jour. Pire encore : nous aurions parfois tendance à tirer des conséquences un peu douteuses sur la justice de Dieu ou, plus exactement, sur l'injustice de Dieu, laquelle serait en totale contradiction avec la justice des hommes.

Nous sommes habitués à ce que nos échanges économiques, nos prestations sociales soient rémunérés selon des barèmes établis et surtout selon certaines lois de proportion, et par conséquent, lorsque nous voyons Dieu contrevenir si ouvertement à ces conventions qui fondent les rapports de justice entre nous, nous avons envie de penser que, Dieu est profondément injuste : "Ses pensées ne sont pas nos pensées". Dès lors, à quoi bon s'en faire ? On verra bien ce qui arrivera.

Ceci peut être lourd de conséquences : on peut en venir à prêcher une justice de Dieu qui irait ouvertement contre la justice telle qu'on la conçoit habituellement. Cela s'est dit parfois : non seulement Dieu ne respecte pas les revendications syndicales de la C.G.T, mais il n'est même pas comme le plus libéral des patrons : généralement, un patron, pour garder ses ouvriers, essaie de les rémunérer selon les prestations qu'ils effectuent. Or dans notre parabole, le Maître de la vigne va à l'encontre de bon sens. Un tel comportement pour payer les ouvriers, ne donnera sûrement pas grand-chose en fin de compte ! Il y a même certains pays que l'on peut soupçonner de pratiquer la même politique de rémunération du travail, mais ce ne sont pas des exemples en matière de prospérité économique.

En réalité nous sommes pires que les ouvriers de la première heure, parce que nous lisons cette parabole comme une histoire de récompense. C'est là notre grand tort. Si le Royaume était une récompense, ce serait, à la limite, insupportable. Mais alors, qui a bien pu nous glisser dans la tête que le Royaume de Dieu serait une récompense ? Est-ce simplement parce que nous ne travaillons jamais que de façon intéressée en nous disant : "Soit, actuellement on n'a pas toutes les jouissances et toutes les satisfactions qu'on pourrait désirer ! Mais attendons un peu, quand nous serons de l'autre côté, nous verrons la belle récompense que nous aurons ! Evidemment, on porte aujourd'hui le poids du jour et de la chaleur, mais après, la situation sera totalement inversée !"

Dans une telle perspective, je ne vois pas en quoi cette parabole peut faire autre chose que de cultiver en nous le ressentiment vis-à-vis de cette vie, et plus encore le ressentiment dans l'autre monde. Car si nous commençons, dans cette vie, à cultiver le ressentiment, où se trouve la vérité de notre situation face à un Dieu qui nous a fait la faveur de travailler à sa vigne. Déjà le malentendu est total.

Si travailler dans la vigne, c'est-à-dire entrer dans le Royaume dès maintenant par l'Église, constitue un motif de revendication, si c'est une peine alors il ne faut pas y rester. Si les faveurs gratuites que Dieu nous fait dès maintenant, nous paraissent tellement peu agréables, alors, mieux vaut lui dire tout de suite : "Je retourne sur la place publique et je vais paresser jusqu'à 17 heures".

Et si l'on a modelé son cœur dans cette atttude de ressentiment, comment voulez-vous qu'au moment où tout le monde sera admis dans le Royaume de Dieu, nous ne recevions pas à contre-cœur la récompense ? Effectivement, nous serons à ce moment-là comme les ouvriers de la première heure ! Ou peut-être pires que ces ouvriers : ils n'ont éprouvé du ressentiment qu'à la fin, au moment de la distribution du salaire, tandis que nous, nous sommes souvent tentés d'avoir du ressentiment dès maintenant, et de calculer et de compter avec Dieu dès ici-bas.

Or heureusement, je crois, cette parabole ne nous parle pas du Royaume de Dieu comme d'une récompense, car dans ce cas, le Royaume de Dieu que le Christ est venu nous annoncer serait grevé d'une tare parce qu'il déchaînerait dans notre cœur une telle attitude qu'il nous serait impossible d'avoir le cœur prêt à accueillir ce Royaume.

D'ailleurs, si vous y réfléchissez bien, vous verrez combien ces premiers ouvriers sont habiles. Quand ils voient la distribution du denier du Salut, ils pensent par devers eux : "normalement on devrait toucher plus", mais, vous l'avez remarqué, ils se gardent bien de le dire au maître de la vigne. Là encore, ils sont plus habiles que nous. Nous avons envie de "râler", mais eux disent avec astuce : "comment se fait-il que tu aies traité ceux-là de la même manière que nous ?" Vous voyez bien, ils ne demandent pas une augmentation à la mesure de ce qu'ils ont donné. D'ailleurs le maître leur fait sentir immédiatement : "de toute façon, c'était de cela que nous avions convenu". Mais la véritable critique des ouvriers de la première heure, consiste à dire : "ceux-là, pourquoi tu les traités comme nous ? Pourquoi les derniers deviennent-ils les premiers ?'' Voilà la grande récrimination des ouvriers. Et quelle est la réponse du maître ? D'une part, éliminer l'objection en disant : "effectivement, nous avions convenu de tel salaire, par conséquent vous ne devriez même pas vous plaindre !" Mais la deuxième réaction du maître, encore plus significative constitue la clef de la parabole, : "Faut-il que tu me regardes d'un oeil mauvais parce que je suis bon ?" c'est-à-dire : ton péché, le voici parce que toi tu as été appelé, tu crois que les autres ne seraient pas appelés. Ton péché, c'est de ne pas admettre que d'autres soient embauchés aussi à la vigne. Ton péché, c'est de croire simplement qu'il s'établit une hiérarchie dans le Royaume de Dieu en fonction du moment où les hommes y ont été appelés.

Vous voyez comment la pointe de cette parabole s'adresse sans doute à l'auditoire pharisien de Jésus. Eux ont été appelés dès la première heure, ils ont été appelés en Abraham, ils ont été appelés à vivre la Loi en Moïse, ils ont été appelés à vivre la Promesse en David. Mais, petit à petit, ce droit qu'ils avaient reçu, d'être intégré au dessein du Salut, de travailler à la Vigne du Seigneur, ils l'ont transformé en exclusive : "Pourquoi faut-il que ceux-ci soient venus plus tard et qu'ils soient traités aussi bien que nous ?" Autrement dit, le problème n'est pas d'abord la récompense, le problème n'est pas d'abord que la justice de Dieu irait à l'encontre de la justice humaine, le problème c'est une exigence radicale de justice que le maître rappelle de façon catégorique Il dit : "faut-il que toi tu regardes de travers les ouvriers de la dernière heure, alors que moi je les regarde avec un œil bon ?" Cette réflexion veut dire tout simplement ceci : "mon cher ami, toi qui as travaillé dès la première heure, tu n'as pas compris que mon cœur était si grand qu'il voulait inviter tout homme à travailler dans la Vigne. Je ne me place pas moi, le Maître de la Vigne, au plan de la récompense que je donne, je me place au plan de la relation que j'ai avec chaque homme. Je considère chaque homme qui est sur la place publique c'est-à-dire qui ne fait pas encore partie de la Vigne, comme un appelé potentiel à travailler à la Vigne. Et si je passe à plusieurs reprises sur la place, c'est précisément dans ce souci d'inviter chaque homme à entrer dans le Royaume de Dieu. Or toi, tu regardes le Royaume de Dieu, non pas comme le lieu où tout homme est invité, mais uniquement, sous l'angle du profit que tu pourrais en tirer, pire encore, sous l'angle des désavantages que ceux qui sont arrivés plus tard pourraient subir par rapport à toi. Au lieu de regarder la récompense avec un œil mauvais, pourquoi ne regardes-tu pas ton frère avec cet œil bon avec lequel moi-même je le regarde comme un frère appelé au Royaume de Dieu ?

Vous voyez toute l'actualité que peut avoir cette parabole dans notre propre existence. Comment regardons-nous le Royaume de Dieu ? Comment regardons-nous le maître de la vigne ? et surtout, comment regardons-nous nos frères ?

Comment regardons-nous le Royaume de Dieu ? Y voyons-nous une source de profit, de récompense ou bien le fait d'avoir été invités par grâce à travailler à la vigne ? Et même s'il y fait chaud de temps en temps, et même s'il faut travailler en plein midi, nous ne devons pas perdre de vue que le denier de la résurrection ne peut pas être partagé ni fragmenté. A partir du moment où l'on est appelé à la résurrection, on est appelé à recevoir un denier, c'est-à-dire que tout notre être soit ressuscité, pleinement rénové par la bonté et la générosité de Dieu. Et comment pourrions-nous vouloir que d'autres soient ressuscités à moitié, ou au quart, ou au douzième ? Ce n'est pas possible. Si nous pensons ainsi c'est que nous n'avons rien compris au Royaume de Dieu et au plan de Dieu.

Et nous ne comprenons rien au Maître de la Vigne si nous considérons simplement que nous sommes liés avec Lui par un contrat, contrat que nous pourrions répercuter sur les autres à notre fantaisie. Le regard du maître de la vigne est plus global, total, absolu sur chacun d'entre nous. Comment pourrait-Il, Lui qui est bon, proposer des demi-récompenses à ceux qui sont entrés plus tard ? S'il se situe non pas au plan de la récompense, mais au plan de la plus profonde justice qui est de considérer un homme comme un homme, comme un appelé au Royaume de Dieu, comme un appelé au salut, comment voulez-vous qu'Il fasse et qu'Il partage en demi-portions la splendeur de sa résurrection ? Le maître de la vigne ne peut pas vouloir autre chose que la plénitude de son Royaume. Voilà comment notre œil est jaloux et méchant.

Et enfin comment regardons-nous nos frères ? Comment regardons nous nos frères déjà dans cette Église, qui est l'Église de Dieu ? Est-ce que, trop souvent, nous ne les regardons pas en nous disant : "Ah ! oui, s'il ne fait que cela, eh bien moi qui en fais plus, quelle place ou quel fauteuil d'orchestre n'aurai-je pas de l'autre côté ? Et puis surtout les frères du dehors, comment les regardons-nous ? Les regardons-nous comme des amis que Dieu vient embaucher sur la place publique ? Effectivement, d'une certaine manière ils sont désœuvrés, de certaine manière ils peuvent parfois faire un peu pitié, dans la mesure où ils sont là à traîner toute la journée sur la place publique. Mais il ne faut pas que cette pitié se transforme en condescendance, ni surtout que le fait de les regarder à ne rien faire, développe en nous un réflexe d'exclusive du genre : "Puisque nous sommes dans la Vigne, ce n'est pas la peine qu'ils y entrent, car de toute façon, nous faisons le travail".

Cela, nous n'avons pas le droit de le dire, de le penser ou d'agir de cette manière. Nous devons regarder notre frère comme quelqu'un qui, virtuellement, est appelé à être embauché à la vigne du Seigneur. Et cela est si vrai que le Seigneur, pour guérir l'Église et les croyants de toute tentation de ce point de vue-là, nous demande d'être des messagers du Royaume de Dieu. Dieu a prévu un remède contre cette tentation permanente d'exclure les autres de l'embauche à la vigne et au Royaume : et ce moyen, c'est que l'Église soit apostolique. Depuis que le Christ a embauché les ouvriers de la première heure puis de la troisième et de la onzième heure, nous sommes effectivement à la fin du jour. Je dirais même que le soir commence à tomber et que, cependant, le maître ne cesse d'appeler des ouvriers pour les embaucher à sa vigne : mais aujourd'hui, c'est nous que le maître envoie, c'est la meilleure façon de ne pas tomber dans un privilège qui créerait des exclusives vis-à-vis de nos frères. Si nous sommes vraiment des messagers de l'évangile, au lieu de calculer sans cesse le denier de récompense que nous avons à recevoir, nous irons à la rencontre de nos frères et nous serons la bouche du maître de la vigne, nous serons la bouche du Seigneur en proclamant : "Venez travailler avec nous à la Vigne, venez recevoir avec nous le denier de la résurrection". Et si véritablement, nous avons ce souci d'être les témoins de l'évangile, des témoins du cœur de Dieu qui veut accueillir chaque homme clans son Royaume, alors au lieu de penser jalousement à une récompense, notre vraie récompense sera de voir s'accomplir en nous et en nos frères, quelle que soit l'heure de l'embauche, la plénitude du Royaume de Dieu.

 

AMEN