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DEVENIR COMME UN ENFANT

Sg 2, 12+17-20 ; Jc 3, 16 — 4,3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (22 septembre 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN

"De quoi discutiez-vous en chemin ?" De quoi parlez-vous tout au long de votre vie humaine ? Les disciples n'osaient pas répondre à cette question, peut-être que nous non plus, ce matin, car comme eux, nous passons beau­coup de temps à savoir qui est le plus grand, comment pourrais-je moi-même devenir plus grand, plus im­portant, dans les différentes instances de la vie de ce monde. Et si nous nous posons cette question, Jésus placera au milieu de nous un enfant. Cet enfant, Il ne viendra peut-être pas le chercher parmi ceux qui sont ici avec nous, mais Il s'arrangera pour nous montrer que cet enfant, c'est Lui-même. C'est Lui-même l'en­fant du Père éternel, Celui que, dans la foi, nous ap­pelons le Fils, le Fils Bien-Aimé, Celui qui est venu parmi nous comme le plus petit, Lui qui est le plus grand, Celui qui est venu parmi nous comme un ser­viteur, Lui qui est pourtant l'unique maître. Le visage du Christ-Enfant transparaît dans l'ensemble de l'Écriture et je voudrais que nous le contemplions un moment pour comprendre à quelle exigence Il nous appelle lorsque, à plusieurs reprises dans l'évangile, Il nous dit : " Si vous ne redevenez pas comme un enfant, vous n'entrerez pas dans le Royaume de Dieu." Si vous ne redevenez pas comme Moi qui suis l'enfant du Père, vous n'entrerez pas dans le royaume du Père. C'est une phrase un peu mystérieuse et un peu dure. C'est une condition sine qua non, c'est sans nuance, c'est sans appel, il n'y a pas moyen de trouver autre chose. D'ailleurs Jésus disait aussi : "La porte est étroite". Pourquoi est-elle étroite la porte qui conduit au Royaume ? Vous ne vous êtes jamais posé la question ? C'est parce qu'elle est faite pour les enfants et que les grandes personnes n'y passeront pas, parce que leur taille ne le leur permettra pas.

Nous sommes donc conviés, par le Fils du Père, au retour à l'enfance. Ce n'est pas une expres­sion très moderne que ce retour à l'enfance, ce n'est pas non plus très enthousiasmant pour des jeunes qui n'ont pas du tout envie de revenir à l'enfance, mais qui, au contraire veulent vivre le plein épanouisse­ment de leur être, devenir adultes, homme parmi les hommes, enfin soi-même. Et pourtant, le Christ étant enfant, nous demande de retourner à l'enfance. Pour­quoi retourner ? Parce que nous n'y sommes pas, et parce que nous n'y avons jamais été. Car la logique de la vie spirituelle est à l'inverse de la vie physique. Nous autres, nous naissons jeunes, nous naissons en­fants, nourrissons, puis nous allons grandir, nous for­tifier, nous épanouir, puis nous allons nous rider, vieillir et enfin mourir. Dans la vie humaine, c'est normal : on naît petit enfant et l'on meurt, en principe, vieillard. Dans la vie spirituelle c'est le contraire. Imaginez-vous que l'on naît vieillard, et qu'il nous faut mourir enfant. Pourquoi ? Parce que cette vieil­lesse, ce n'est pas celle de l'âge, ce n'est pas celle des cheveux blancs ou des souffrances de l'âge terminal. Cette vieillesse avec laquelle nous naissons et qui fait que nous sommes dès notre naissance, comme dit saint Paul, "un vieil homme", cette vieillesse c'est celle du péché. Ce péché qui a fait faire à Adam ce dont les apôtres discutaient en chemin : "être le plus grand", être aussi grand que Dieu, être comme Dieu. Voilà notre péché, voilà notre vieillesse, voilà cette maladie qui ride nos cœurs qui affaiblit notre regard et qui nous empêche d'entendre la parole de Dieu. Nous sommes, face à l'évangile, comme des vieil­lards.

Et le Seigneur vient nous appeler à son en­fance car il s'agit de mourir enfant. Cette enfance, Lui-même vient nous la donner, et elle commence petitement mais réellement à naître et à grandir en nous au jour de notre baptême, lorsque la vie divine de cet enfant qui est le Christ commence à couler sur notre peau, commence à inonder notre cœur, marqué, endurci par le péché d'origine, ce péché qui ne cesse de s'originer encore en nous. Lorsque nous recevons cette eau baptismale, voici que la sécheresse de notre terre humaine commence à s'humidifier, à "mouiller à la grâce", à la grâce de Dieu, à la jeunesse éternelle de Dieu. Et notre marche de chrétien, c'est de fait de servir notre vie humaine et de la faire grandir selon l'âge, mais c'est avant tout de faire en sorte que cette grâce nous travaille et refaçonne sur notre visage le visage selon lequel nous avons été créés, qui est un visage d'enfant, puisque nous sommes faits "à son image et à sa ressemblance." Voilà notre destinée d'homme véritable, voilà notre identité véritable, celle d'un enfant, c'est-à-dire quelqu'un qui sait pertinem­ment que sa vie ne dépend pas de lui, qu'il ne peut rien faire seul, qu'il a toujours besoin de son Père, quelqu'un qui saura toujours retrouver, au seuil de la maison, l'amour, le pardon, la tendresse. L'enfant, c'est ce petit qui n'a pas trop envie d'être grand parce qu'il connaît tous les risques de l'âge adulte. L'enfant, c'est celui qui se nourrit, chaque jour, et même quand il dort, de la présence pacifiante de Celui qui l'a en­gendré et qui veille continuellement sur lui.

Oui, frères et sœurs, si Dieu, pour venir chez les hommes, a pris d'abord le visage d'un enfant, c'est pour nous rappeler que c'est à cela que nous sommes profondément destinés et que si nous n'acceptons pas que Dieu Lui-même nous donne cette identité d'en­fance et de jeunesse, nous n'entrerons pas par la porte étroite dans le Royaume de Dieu. Ou alors, pour y entrer, ce sera tellement difficile que nous aurons beaucoup à souffrir, parce que si nous arrivons au Royaume comme des gens sérieux, comme des gens infatués d'eux-mêmes, comme ces "grands" qui veu­lent tout gouverner, nous aurons beaucoup de mal à nous faire à ce moment-là, tout petit. Alors il vaut mieux commencer très tôt, pour entrer dans ce Royaume sans trop de souffrances ni de difficultés. Et puis, dans ce monde où les grands ne cessent de se jalouser les uns les autres, d'entretenir entre eux des sentiments de convoitise sur la domination du monde, ne cessent de se faire la guerre, si nous autres chré­tiens nous ne venons pas révéler à ce monde que ceci n'est pas sa véritable destinée, qui le fera ? Et le monde continuera à vieillir sans cesse et à s'enterrer lui-même dans sa fausse grandeur, dans un pouvoir illusoire, dans un avenir qu'il ne peut pas maîtriser, dans un avenir qui le détruira lui-même, car il n'en est pas le maître.

Alors, ce retour à l'enfance ce n'est pas d'être au milieu de ce monde des chrétiens un peu bébêtes ou naïfs, des gens qui ne s'intéresseraient pas à ce qui se passe. Non ! Cette enfance au milieu du monde que nous devons représenter c'est l'avenir du monde, c'est la véritable identité du monde, c'est la jeunesse de ce monde qui ne cesse de vieillir et de s'enfouir dans son vieillissement. Mais pour retrouver en permanence cet âge éternel de Dieu, il nous faut fréquenter, il nous faut aimer, il nous faut écouter, il nous faut vivre avec Celui qui est enfant de Dieu et qui est venu parmi nous comme frère, pour entraîner à sa suite une mul­titude de frères, et les frères, les uns par rapport aux autres, sont toujours des enfants. Le Christ est sim­plement l'aîné qui nous entraîne vers le Père.

C'est l'écrivain Montherlant qui disait un jour : "La véritable actualité c'est l'éternel !" L'âge vérita­ble, c'est la jeunesse dans la grâce de Dieu. Tout le reste est immédiatement voué à la destruction et au périssement. Alors, puisque Jésus, aujourd'hui, vient au milieu de nous comme un enfant, comme un enfant qui s'est fait serviteur, esclave, jusqu'à être détruit par les grands, jusqu'à être mis à mort par tous ceux qui n'acceptaient pas ce retour à l'enfance, que cette pré­sence du Christ nous rappelle, à nous aussi, ce à quoi nous sommes destinés, ce à quoi nous sommes appe­lés, dés aujourd'hui. Et si notre désir de conversion, si notre espérance, si notre capacité d'émerveillement n'arrive pas, à cause de notre paresse ou de notre fai­blesse, à se laisser rajeunir par la grâce du Fils Bien-Aimé, alors, il ne nous reste qu'une seule chose à faire : demander à Dieu d'avoir pitié de notre âme de vieil­lard.

 

AMEN