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LE SALUT DE DIEU EST LE DENIER OFFERT A TOUS LES OUVRIERS DU ROYAUME

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20 c-24+27 a; Mt 20, 1-16 a
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (20 septembre 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Frères et sœurs, nous connaissons bien cet évangile. Mais il n'en reste pas moins qu'il est toujours quelque peu agaçant, surtout si nous voulons l'entendre comme un évangile traitant de la justice. Et, de fait, souvent l'évangile a l'habitude de nous prendre en défaut. Et même dans nos meilleures idées ou nos bons sentiments, nous nous sentons tou­jours pris comme en flagrant délit d'incompréhension du mystère de Dieu, comme si le Christ passait son temps à chasser au fond de notre cœur et de notre intelligence, ce qui pourrait faire obstacle à une véri­table découverte de ce Royaume de Dieu. Et c'est un peu vrai que nous restons aveugles quant au Royaume de Dieu.

Mais j'aimerais aujourd'hui non pas nous ren­dre plus intelligents, mais tenter de nous approcher davantage de ce Royaume de Dieu. En effet, vous entendez dans l'évangile "il en va du Royaume de Dieu comme," ou "le Royaume de Dieu est comme." Il s'annonce à l'horizon, dans l'aurore du matin, avec cette brume matinale qui ne permet pas de distinguer facilement. Pourtant le Christ dira à plusieurs occa­sions que le Royaume, de Dieu est déjà là, mais on parle souvent de son avènement, qu'Il va arriver, que ses prémices ont déjà été semées ici-bas, mais qu'Il n'a pas encore éclaté au grand jour. De fait le Royaume de Dieu, s'Il est déjà là comme dans sa pré­paration, comme dans son intuition, Il attend le grand jour pour se révéler et faire éclater au monde cette grande nouvelle du salut que le Christ est venu nous apporter. Ainsi nous devons parler de l'avènement du Royaume de Dieu, comme d'un évènement qui va se produire.

Alors pourquoi parlons-nous d'un avènement? si ce n'est, bien sûr, parce que le moment n'est pas encore venu du déploiement total de ce Royaume, mais aussi pour une autre raison, et en fait pour une double raison. La première : les Juifs avaient raison, la distance entre Dieu et les hommes est une distance irréductible, la distance entre l'être créé et l'Etre incréé est absolument irréductible et il y a entre Dieu et les hommes un abîme insondable. Là les Juifs avaient parfaitement raison. Et c'est ce qu'ils voulaient dire quand ils disaient au Christ : "Comment peux-tu par­ler ainsi Toi qui n'es qu'un homme". Dans le Christ même qui réunissait deux natures, l'abîme en quelque sorte persiste. Et il nous faut comprendre tout à la fois que Dieu reste transcendant, totalement transcendant et que nous sommes, nous, en face de cette transcen­dance dans une autre consistance. Quand on dit que Dieu est transcendant, ça ne veut pas dire que nous sommes, nous, inconsistants puisque nous tenons à notre être de Dieu Lui-même. Dire que Dieu est trans­cendant, c'est le mettre à sa place, c'est le contempler là où Il est, et c'est nous dire aussi où nous sommes, nous, réellement. Lorsque nous parlons du Christ, lorsque nous disons qu'Il est Dieu et homme, nous ne nions pas d'une part la transcendance de Dieu, ni d'autre part la consistance de la nature humaine. Les deux sont présents constituant la personne unique du Christ. Mais en Lui, persiste la distance irréductible qui est l'abîme entre l'infini et le fini.

Alors, frères et sœurs, quand nous parlons de l'avènement du Royaume, de cette chose qui doit arri­ver, nous devons comprendre que cette distance est toujours là. Alors si nous essayons de comprendre cette distance avec nos sentiments d'hommes, notre analyse humaine, de justice, de vérité et de bonté, c'est que nous essayons de réduire la distance qu'il y a entre cet infini et ce fini. Et le Christ nous invite à ouvrir nos yeux d'une autre façon afin de conserver cette distance pour atteindre vraiment la vérité du Royaume.

Dans cet évangile, nous sommes un peu aga­cés parce qu'il n'est pas très juste que ceux qui ont travaillé toute la journée finalement gagnent moins que ceux qui n'ont a travaillé qu'une heure. Et pour­tant le Christ est le propriétaire, si c'est le Christ, était bien clair au début, il s'agissait d'un denier. Donc jus­tice est accomplie puisque tous reçoivent, même ceux de la onzième heure, ce même denier. Ainsi il y a une sorte de contradiction interne dans le texte par rapport à une espèce de logique humaine qui voudrait que, ou l'on ait avantagé ceux qui ont travaillé toute la journée par rapport au contrat préétabli, ou alors on ait donné moins d'un denier à ceux qui n'ont travaillé qu'une heure.

Le problème c'est que le Christ donne égale­ment à ceux de la onzième heure comme à ceux de la troisième heure, parce qu'Il se donne Lui-même. Et ce denier, il est le symbole d'un don total qu'Il fait de sa vie, il est le symbole d'une révélation qu'Il a voulu, sans réserve, donner à chaque homme quelle que soit l'heure à venir. Ainsi qui que nous soyons, quelle que soit l'heure à laquelle nous venons, nous serons tous récompensés de la même façon par la résurrection, par la totalité de la révélation de la personne de Dieu qui nous est donnée qui que nous soyons en totalité à chacun. Car le salut est offert à tous les hommes. Et c'est bien ca que signifie ce denier. Mais il n'en est pas moins que ce don de la révélation, de la résurrec­tion, de cette révélation totale, en plénitude de Dieu ne nie pas cette distance qu'il y a entre Dieu se révé­lant et nous. Il nous faut avancer non pas avec nos propres raisonnements, avec notre propre jugement, mais il faut y entrer autrement de façon vraiment à contempler cette distance pour vraiment contempler Dieu.

Et je crois que là il faut savoir qu'il y a tou­jours dans la vision que nous aurons de Dieu et de son Royaume comme une obscurité, comme une brume matinale puisqu'elle est encore comme dans un en­fantement. Donc loin de vouloir comprendre exacte­ment ce qu'est la bonté : "N'es-tu pas jaloux parce que je suis bon ?" comme le dit le propriétaire à la fin de l'évangile, loin de vouloir comprendre nous avons à y rentrer et à accepter qu'i y ait comme une obscurité qui plane sur cette compréhension, sur cet avènement du Royaume.

Et ainsi, frères et sœurs, nous avons, nous, dans notre condition humaine, à accepter que les cho­ses de Dieu soient entourées d'une certaine obscurité, d'une certaine opacité. Et elle n'est pas là pour nous cacher les mystères de Dieu, mais elle est là pour nous faire fléchir le genou, pour nous faire entrer l'intelligence au niveau du cœur afin que nous y en­trions par l'adoration, par la contemplation. Ainsi nous n'aurons pas la tentation de ramener les raison­nements de Dieu à notre raisonnement humain, d'es­sayer de comprendre la justice de Dieu par ce que nous comprenons de la justice humaine, mais d'ac­cepter qu'il y ait une distance infinie, irréductible en­tre nous et Dieu. Et pour y rentrer il faut accepter que notre amour, que ce que nous comprenons de l'amour soit si petit par rapport à l'infini de l'amour de Dieu. Il faut accepter que dans cette obscurité que nous avons même de Dieu souvent et des affaires de la foi, eh bien dans cet abîme même, c'est Dieu qui se révèle totalement et qui se livre totalement dans un amour infini que nous nous ne pourrons jamais contenir.

Et c'est pour cela que ces choses sont encore voilées pour nous aujourd'hui, et c'est pour cela que le Royaume est encore en préparation afin de nous mo­deler, de nous préparer, jour après jour, à la rencontre avec cette plénitude, avec cet éclatement total que notre cœur ne pourrait contenir et pour lequel nous sommes faits.

 

AMEN

 

 

 
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