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JÉSUS EST SEIGNEUR

Sg 2, 12+17-20 ; Jc 3, 16 — 4,3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (18 septembre 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
A propos du film "La dernière tentation du Christ" de Martin Scorsese

 

Un mot, un seul mot de l'évangile selon saint Marc peut nous ouvrir des portes étonnantes sur le mystère même de la personne du Christ, c'est le mot "autorité". Fréquemment l'évan­géliste saint Marc rapporte que le Christ enseignait ses apôtres, ses disciples et la foule qui le suivait avec autorité et la foule en restait comme stupéfaite, souvent silencieuse. C'est aussi le cas des apôtres qui, dans ce passage de l'évangile, restent en silence de­vant les affirmations du Christ et attendent que le Christ Lui-même daigne expliquer ce qu'Il vient de dire, quand ils sont à la maison. Derrière les affirma­tions du Christ, ils continuent à ergoter les uns les autres pour savoir qui sera le dernier ou qui sera le premier. Il leur faut comme un long cheminement, mais devant la parole du Christ, quelque chose en eux se tait, car Il parle avec autorité. A ce mot on peut en ajouter d'autres qui sont l'étonnement, qui sont la stu­péfaction, mais qui sont aussi la foi totale, immédiate des apôtres qui vont suivre le Christ, et laissant leurs filets vont le suivre sur les chemins, ou aussi la haine, ou aussi le cynisme de ceux qui vont Lui demander : "Avec quelle autorité fais-Tu cela ?". Et le Christ de répondre : "Je ne vous dis pas avec quelle autorité je fais cela". Le mot d'autorité nous met sur la trace du mystère de la communion incroyable qu'il y a entre sa divinité et son humanité. Comment pouvons-nous comprendre ce "quelque chose" que l'évangile semble dire avec peu de mots, presque faiblement, discrète­ment, quelque chose que rien ne peut traduire, qui aurait été la rencontre entre chacun de nous et le Christ, à cause de sa nature divine et de sa nature hu­maine, quelque chose qui aurait tellement frappé notre cœur que nous aurions choisi soit le camp de la stupé­faction, soit celui de l'étonnement aussi, soit celui de la haine, soit celui de la foi.

Et je dis cela parce que j'ai eu l'occasion de voir ce film dont beaucoup parle en ce moment, avant qu'il ne paraisse en France et qui s'appelle : "La der­nière tentation du Christ". Outre que ce film est très mauvais sur un plan cinématographique, il fait l'erreur totale de confondre l'humanité du Christ et notre hu­manité. Si nous voulons accrocher le Christ par les turpitudes ou les misères de notre humanité, il est évident que nous faisons fausse route, si nous voulons attirer à Lui, attirer à nous ce que nous vivons mal dans cette vie, à cause du péché dans lequel nous sommes, c'est évident que nous créons là un person­nage purement imaginaire et qui n'a rien à voir avec l'autorité dont l'évangile nous parle. Il y a dans la per­sonne même du Christ quelque chose que l'évangile, dans sa discrétion, nous dit, mais que nous ne pou­vons entendre que pédagogiquement dans la foi. Il est évident aussi que le Christ a totalement vécu toute l'humanité, mais qu'Il ne l'a pas vécue dans le péché, car Il l'a vécue pour écraser le péché. Il est évident aussi que le Christ a été tenté et qu'il est logique de parler de tentation ou même de dernière tentation, et qu'il n'y a rien de choquant en soi d'imaginer que sur la croix, alors que le Christ vit l'ultime tentation de l'abandon de Dieu, avant celle de la mort, que le Christ ait été, une dernière fois, tenté. Et lorsqu'on lit ce qui est mis en exergue du livre de Kazantzakis dont Scorsese s'est inspiré, il y a là de leur part une volonté généreuse de rendre aimable le Christ, et de croire qu'en le mettant à notre niveau, nous aurions plus d'amour pour Lui. Mais comment comprendre cette autorité ? Peut être en essayant de se mettre avec cette foule qui le suivait, parfois en silence, se demandant mais qui est-Il vraiment ? car dans son cœur, elle savait déjà ou commençait à savoir même faiblement.

Mais plus encore, frères et sœurs, il y a dans ce film, outre cette grave faute théologique, un autre défaut dont j'aimerais vous entretenir aujourd'hui. On ne peut pas regarder la sainteté en face. Il y faut comme un clair-obscur, comme un regard un peu de biais, afin que notre regard n'écrase cette chose Si fragile, Si subtile, qu'est la sainteté, mais qu'elle l'at­teigne doucement de façon que nous soyons comme imprimés à l'intérieur d'humilité pour pouvoir la dé­couvrir, dans toute sa fragilité et sa force. Et le grand défaut, cela dit, je ne dis pas c'est une erreur à condamner que de vouloir faire des films sur Jésus Christ, mais le grand défaut souvent des cinéastes qui veulent faire un peu leur chef-d'œuvre en mettant en scène l'évangile, c'est de nous imposer avec autorité leurs imaginations, et je crois qu'elles risquent de salir ou d'abîmer notre propre imagination. Nous avons, nous aussi, une histoire avec l'évangile, nous l'avons par couru plus ou moins bien, plus ou moins longue­ment, plus ou moins fidèlement, il est évident que notre propre imagination fonctionne, se crée des ima­ges afin d'arrêter par-ci par-là des visions propres à la vie quotidienne du Christ pour pouvoir nous les ren­dre plus présentes, plus quotidiennes, plus réelles pour nous. Et nous savons aussi nous défier de ces imaginations en essayant de les corriger incessam­ment. Mais le grand défaut au cinéma peut être de nous l'imposer avec une espèce d'autorité qui finit pas abîmer notre propre imagination, au point que des images perpétuelles du Christ "hippie" semblent être permanentes dans le cinéma lorsqu'on veut représen­ter le Christ.

Quand est-ce que nous pourrons voir un Christ qui parle avec autorité, devant qui les foules restent stupéfaites et étonnées ? et quand est-ce que nous cesserons de voir décrit le Christ comme un homme en conflit avec lui-même, un peu hystérique, et même mièvre ? Imaginez-vous que dans ce film, le Christ est dans un tel conflit avec lui-même que c'est Judas qui le console, que c'est ce dernier qui lui ex­plique quelle est sa mission. Il n'y a pas à s'affoler de ce film. Nous pouvons très facilement le réfuter.

Il n'y a pas à s'inquiéter de ce que ce film pa­raisse sur les écrans. Par contre nous pouvons nous inquiéter que notre imagination propre ou l'imagina­tion de ceux qui connaissent mal l'évangile puisse être abîmée par celui qui, par une générosité quelque peu trop naïve, a voulu faire son chef-d'œuvre en mettant en scène l'évangile. Et je voudrais prendre comme contre-exemple un autre film pour vous prouver là que le cinéma peut dire quelque chose du mystère même de Dieu et de la sainteté, il s'agit du "Complot" qui passe en ce moment sur nos écrans, à Aix.

Le complot retrace donc l'histoire du Père Po­pieluzko, de son arrestation et de son martyre. Et le film est construit sur deux personnages le premier étant Popieluzko et le second étant un officier secret, de la police secrète polonaise, qui sera amené par des circonstances personnelles à arrêter Popieluzko. Et il est vrai que dans une première approche du film, il semblerait que le premier héros est l'officier polonais. Mais c'est la façon générale dont la cinéaste polonaise a voulu traduire avec délicatesse comment nous pou­vons approcher la sainteté d'un homme, non pas di­rectement, mais indirectement, comme dans un clair-obscur, car on ne peut pas braquer l'imagination di­recte ou les phares du cinéma ou les phares de la litté­rature, directement ou sur le Christ ou sur la sainteté, il faut le voir de biais de façon à ce que nous soyons comme invités, comme de l'intérieur, à nous incliner devant une chose qui nous dépasse infiniment. Et c'est la que "le complot", ce film réussit sa mission de nous inviter à suivre pas à pas ce que peut être la sainteté d'un homme, comme l'était celle du Père Popieluzko. Sans grande fanfare, avec beaucoup de discrétion et de délicatesse, nous sommes invités comme à méditer sur ce qu'un homme saisi par Dieu peut devenir sem­blable à Dieu.

Alors, frères et sœurs, nous avons entendu l'évangile : "le Fils de l'homme doit être livré aux mains des pécheurs", ce qui veut bien dire qu'Il n'est pas pécheur, ce qui veut bien dire qu'Il descend de ce qu'Il est afin d'ensemencer ce que nous sommes.

Il est vrai que nous ne pouvons pas rejoindre l'humanité du Christ par notre humanité, mais que nous devons comprendre ce que nous sommes comme humanité à cause de la divinité du Christ, et non pas l'inverse. Et c'est en cela que le film de Scorsese est une perversité, en ce sens qu'il fait le chemin inverse et qu'il veut traduire l'humanité du Christ à travers la nôtre, ce serait oublier la première phrase de la Ge­nèse, dans le premier chapitre de la Genèse "l'homme est créé à l'image de Dieu". La seule façon de parler de l'homme, c'est de parler de Dieu, la seule façon de définir ce que l'homme doit être, parce qu'il est appelé "enfant de Dieu", la destinée de gloire à laquelle Dieu l'a appelé, c'est de parler de Dieu, et non pas de parler de la misère dans laquelle il est plongé.

Alors, frères et sœurs, je vous déconseille d'aller voir ce film pour toutes ces raisons. Mais par contre je ne pense pas qu'il y ait de quoi s'affoler quand des cinéastes veulent s'emparer de ce sujet, car nous savons et pouvons affirmer à cause de l'évangile qui Il est réellement : cet homme qu'on appelle le Christ. Mais il est vrai que le cinéaste comme le ro­mancier ont voulu remplir le vide de l'évangile, nous donner tous les détails biographiques sur lesquels Marc, Mathieu, Luc et Jean sont muets. Mais ce fai­sant ils font un contre évangile. Ils inventent un autre thème, pur fruit de leur imagination. S'il n'est pas faux ou indécent de parler de tentation, ni de dernière ten­tation, encore faut-il s'entendre sur ces "tentations". Dans les évangiles, elles sont le lieu de l'affirmation messianique de Jésus. Jésus est Seigneur. C'est là notre foi et notre espérance. En toute fermeté et toute paix.

 

AMEN