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LE CHRÉTIEN FACE A L'ARGENT NI COMPROMISSION, NI PEUR, MAIS UNE INTELLIGENCE SURNATURELLE

Am 8, 4-7 ; 1 Tm 2, 1-8 ; Lc 16, 1-13
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C (24 septembre 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 Frères et sœurs, voilà une parabole difficile et qui a donné bien du fil à retordre aux prédica­teurs. Car, enfin, cet intendant malhonnête qui prend l'argent de son maître, que ce maître est obligé de relever de sa gérance à cause de sa malhonnêteté et qui, pour se tirer d'affaire, redouble de malhonnêteté en volant à nouveau son maître, comment cela peut-il nous être donné en exemple ? Voilà une page d'évan­gile qui n'est pas très facile à mettre dans un livre de morale !

Je crois qu'il faut d'abord, si vous le voulez bien, que nous écartions quelques interprétations léni­fiantes ou qui sont à côté de la question, afin de bien cerner le problème dans toute sa difficulté. Une inter­prétation qui a eu cours consiste à dire que cet inten­dant ne fait pas remise aux débiteurs d'une partie de leur dette à l'égard de leur maître, mais simplement de la commission qu'il aurait dû toucher lui-même, et que par conséquent il s'est contenté de renoncer à un avantage immédiat pour avoir un avantage ultérieur. Il est évident que ce n'est pas cela que Jésus a voulu dire, ce serait beaucoup trop simple d'interpréter les choses ainsi.

Je crois qu'il faut prendre cette parabole dans toute sa difficulté, et cette difficulté est voulue, cela fait partie du genre littéraire des paraboles. Les para­boles sont des petits récits dont il ne faut pas chercher à interpréter chacun des détails, mais des récits qui ont une pointe, une pointe particulièrement aiguë qui doit attirer l'attention des auditeurs, les faire réagir. Souvenez-vous d'une autre parabole difficile elle aussi, celle des ouvriers de la onzième heure où il est bien évident que le maître de la vigne, qui donne le même salaire à ceux qui ont travaillé à peine une heure, et encore pas tout à fait, à la fin de la journée, et à ceux qui ont supporté tout le poids du jour et de la chaleur, ce maître de la vigne qui donne le même sa­laire ne nous donne pas un exemple de justice sociale, c'est trop évident. Or Jésus a bien voulu nous choquer exprès. Le but, c'était de nous montrer que le Royaume des cieux n'était pas une affaire de salaire, n'était pas une affaire de récompense. Donc, l'agressi­vité du récit par rapport à nos idées bien établies est volontaire dans la pensée de Jésus. Nous pouvons penser qu'il en va de même ici.

Une deuxième interprétation qui n est pas à proprement parler lénifiante, mais qui pourrait peut-être nous distraire de l'acuité de la parabole, porte sur la dernière phrase du récit, il y a ceci : "Le maître loua cet intendant malhonnête d'avoir agi de façon avisée." Mais si nous lisons de cette manière, comme cela se trouve d'ailleurs dans le lectionnaire le "maî­tre" semble être précisément celui qui avait enlevé à son intendant la gestion de ses biens. Or, s'il s'agissait du maître de l'intendant, il serait tout à fait bizarre et étrange qu'il loue cet intendant de sa malhonnêteté, et puis finalement cela enlèverait à la parabole sa valeur, car toute la malhonnêteté de l'intendant consiste pré­cisément à ce qu'on ne découvre pas sa fraude. Si le maître savait que l'intendant a fait remise d'une partie des dettes à ses débiteurs, l'affaire serait éventée et l'intendant finalement n'aurait pas été aussi habile qu'on veut bien le dire puisqu'il se serait fait prendre. Il vaut mieux traduire, puisque le mot "maître" ici est une des traductions possibles du grec, qui veut dire aussi bien "Monsieur" que "Seigneur", il vaut mieux traduire : "le Seigneur" c'est-à-dire Jésus lui-même, il ne s'agit pas d'une conclusion à l'intérieur du récit, ce n'est pas le maître de l'intendant qui le loue, c'est Jésus qui loue cet intendant d'avoir agi de façon avisée dans sa malhonnêteté. Donc la chose est claire, Jésus nous donne en exemple la malhonnêteté de cet intendant.

Alors quelles sont les significations de cette parabole pour Jésus ? L'évangile s'y reprend à quatre reprises pour nous donner cette signification. La pre­mière conclusion est celle-ci : "Le Seigneur loua cet intendant d'avoir agi de façon avisée, car les fils de ce monde sont plus avisés envers leurs semblables que les fils de la lumière." Jésus veut donc insister sur l'intelligence de cet intendant qui, dans une situation difficile, pour ainsi dire désespérée puisqu'on lui re­tire son métier et qu'il ne sait plus quoi faire pour vivre, il est trop fragile pour pouvoir travailler de ses mains, il est trop fier pour pouvoir mendier, qu'est-ce qu'il va faire eh bien il trouve une astuce. Jésus nous dit : "Soyez intelligents, soyez intelligents comme le sont les gens de ce monde quand il s'agit de leurs affaires, y compris de leurs affaires malhonnêtes". Jésus a donc fait exprès de nous montrer l'astuce de cet intendant pour nous la donner en exemple.

Deuxième conclusion, c'est le verset suivant : "Moi, Je vous le dis, faites-vous des amis avec cet argent malhonnête afin qu'au jour où cet argent vien­dra à vous manquer, ceux-ci vous accueillent dans les tentes éternelles". Il s'agit donc d'une explication sur la manière d'être intelligent avec l'argent : la manière d'être intelligent avec l'argent c'est de le partager. Ce n'est pas de se consacrer à cet argent malhonnête, mais c'est de s'en servir de façon astucieuse, intelli­gente, pour avoir des amis dans l'éternité, c'est-à-dire de partager avec ses frères pour que ces frères soient pleinement frères et qu'ils puissent nous reconnaître comme tels le jour où l'argent viendra à manquer, c'est-à-dire le jour où nous mourrons, nus, comme nous sommes sortis nus de notre mère. C'est la deuxième conclusion qui, vous le voyez, précise la première.

La troisième conclusion semble nous orienter différemment et aller en sens inverse. "Qui est fidèle en très peu de chose, est fidèle aussi en beaucoup, qui est malhonnête en très peu, est malhonnête aussi en beaucoup". Voilà un proverbe qui pourrait faire partie de la bonne gestion bourgeoise des affaires : il faut être honnête dans les petites choses, qui vole un oeuf vole un bœuf. Vous connaissez tous ces proverbes. Et c'est dans les petits riens que se manifeste notre hon­nêteté ou notre malhonnêteté. Alors est-ce que nous sommes revenus à une simple condamnation de la malhonnêteté de l'intendant, comme les auditeurs de Jésus devaient attendre que Jésus le dise, c'est cela qu'ils espéraient : qu'Il allait dire ce qu'ils savaient déjà, ce que vous savez déjà, et nous aimons toujours entendre ce que nous savons déjà parce que ça nous console et ça nous conforte dans nos propres idées. Nous trouvons que le prédicateur parle très bien parce qu'il dit ce que nous avions envie d'entendre. Jésus ne dit pas ce que ses auditeurs avaient envie d'entendre, Il ne dit pas qu'il faut gérer correctement ses biens afin qu'on vous en confie de plus grands. Ce n'est pas une question de bonne gestion de la fortune et des biens de ce monde. Car que dit-Il ? Il ajoute, après ce proverbe : "Qui est fidèle en peu de choses est fidèle aussi en beaucoup, qui est malhonnête en peu est malhonnête aussi en beaucoup, il ajoute : "Si donc vous ne vous êtes pas montrés fidèles en ce qui concerne la gestion de cet argent d'injustice, qui vous confiera votre vrai bien, votre bien véritable ?" Ah quel est ce bien véritable ? sinon, bien entendu, un bien surnaturel, spirituel qui se contre-distingue du bien apparent qui est celui de la richesse, de cet argent symbole de toutes les réalités de ce monde. Si nous ne sommes pas honnêtes c'est-à-dire si nous ne sommes pas droits dans la façon d'user des réalités de ce monde, comment pourrions-nous recevoir les réalités du monde véritable, du monde nouveau, c'est-à-dire les réalités spirituelles, celles de la vie éternelle ? Et Jésus continue : "Si vous n'êtes pas fidèles pour ce bien qui vous est étranger, ce bien qui en fait ne vous appartient pas". Voilà une nouvelle notation : cet argent, les biens de ce monde ne vous appartiennent pas en propre, ce ne sont pas vos biens à vous, ce sont des biens qui appartiennent à vous et à vos frères et c'est pour cela qu'il faut les partager avec eux, si vous ne vous êtes pas montrés fidèles en ce qui concerne la gestion de ce bien qui ne vous appartenait pas, qui vous donnera celui qui vous appartient en propre, c'est-à-dire l'épanouissement éternel de votre être profond ? Comment pourriez-vous recevoir l'épa­nouissement vrai de ce que vous êtes si vous n avez pas été droits dans la gestion de ce qui était simple­ment superficiel, extérieur, de ce qui ne vous apparte­nait pas vraiment, de ce qui en fait appartenait aux autres autant qu'à vous ?

Quatrième et dernière conclusion : "Nul ne peut servir deux maîtres, ou bien on préférera l'un et l'on sera méprisant ou négligent à l'égard de l'autre, ou bien on s'attachera au second et dans ce cas-là c'est le premier qui sera moins bien servi". Encore une fois, un proverbe, une réalité d'usage courant, mais Jésus tout d'un coup donne l'affirmation, la conclusion qu'Il en tire : "Si vous ne pouvez pas servir deux maîtres à la fois, vous ne pouvez pas servir au sens fort : être les esclaves à la fois de Dieu et de l'argent".

Il y a donc une première attitude à l'égard de l'argent qui est clairement condamnée dans ce texte, ne parlons pas de la mauvaise gestion, de la malhon­nêteté ce qui est condamné c'est d'être esclave de l'ar­gent. L'argent, symbole de tous les biens matériels, symbole de tous les biens de ce monde, symbole de tous les biens que nous pouvons accaparer, posséder, faire nôtres, sur lesquels nous nous imaginons pou­voir mettre notre propre estampille, tous ces biens-là, symbolisés par l'argent, peuvent nous réduire en es­clavage. Si nous devenons les esclaves de tous ces biens matériels, alors nous ne sommes plus au service de Dieu, car on ne peut pas avoir le cœur soumis à la fois à deux maîtres. Si nous suivons l'appel des biens matériels, l'appel de l'argent, en définitive l'appel de nous-mêmes, de notre propre satisfaction, même si c'est une satisfaction illusoire, comme dit Jésus, même s'il s'agit d'une simple apparence de satisfac­tion, si nous suivons la recherche de notre plaisir, de notre intérêt, de notre confort, de notre jouissance, si nous nous recherchons nous-mêmes, nous ne pouvons pas être au service de Dieu, nous sommes les esclaves de ces biens et nous nous mettons à leur service, nous nous subordonnons à eux. C'est cela le grand danger de toutes les réalités qui brillent à nos yeux, qu'il s'agisse de l'or ou de tout autre intérêt ou avantage ou plaisir, c'est que le brillant de ces réalités peut nous fasciner, nous attirer et nous réduire en esclavage. On peut être esclave de plusieurs manières, on peut être esclave de l'argent en campant sur son tas d'or, comme l'avare, comme l'oncle Picsou, et on peut aussi être esclave de l'argent en le dépensant à pleines mains et pour cela en ayant toujours besoin d'en trou­ver d'autre. Ce sont deux manières d'être esclave, on peut être esclave dans la misère apparente et en dor­mant sur son tas d'or, on peut être esclave aussi bien dans la prodigalité sans fin qui appelle, comme un appel d'air incessant, le besoin d'emmagasiner de nouvelles sommes d'argent. Cela c'est l'esclavage vis-à-vis de l'argent.

Mais alors quelle est l'attitude que nous de­vons avoir à l'égard de l'argent pour ne pas en être esclaves ? Il y a une attitude à laquelle nous pense­rions tout de suite qui consisterait à répudier l'argent, cet argent malhonnête et sale, il ne faut pas s'en oc­cuper, il faut vivre comme s'il n'existait pas, il faut le laisser de côté. Mais ce ne serait pas être intelligent à l'égard de l'argent. C'est peut-être une des attitudes possibles. Je ne crois pas qu'ici Jésus parle du vœu de pauvreté que font les religieux, par lequel ils renon­cent à toute possession. Ce qui est certain, c'est que même pour des religieux qui renoncent à la posses­sion et à la gestion de l'argent, ce ne peut pas être simplement en fermant les yeux comme l'autruche et en faisant comme si l'argent n'existait pas parce que si, de peur de nous salir les mains, nous faisons comme s'il n'existait pas d'argent au monde, à ce mo­ment-là nous laissons la gestion de l'argent aux mains des fils de ce monde qui eux sauront s'en servir, ils sauront s'en servir pour leur intérêt et certainement pas pour l'intérêt de leurs frères.

Alors ce que Jésus nous demande, c'est d'être intelligent, c'est d'être astucieux, c'est d'être perspi­cace, c'est-à-dire non pas d'être rusé et malhon­nête, mais de savoir percevoir le vrai sens de l'argent, le vrai sens des biens de ce monde, le vrai sens des réalités matérielles. Ces réalités matérielles, elles sont faites non pas pour que nous en soyons les esclaves, mais pour qu'elles soient à notre service, et non pas à notre service à nous égoïstement, individuellement, mais au service de nous et de tous nos frères, au ser­vice commun de l'humanité. Il faut donc que toutes ces réalités matérielles et l'argent qui les symbolise, nous sachions les faire fructifier, les faire se dévelop­per et se déployer, mais non pas pour ramener cela stupidement à nous, comme un tas d'or dont nous ne saurions plus quoi faire, mais pour les distribuer lar­gement. Il faut faire fructifier les biens de ce monde pour que tous les hommes, nos frères, puissent en profiter et qu'ainsi les partageant largement, nous soyons tous amis et frères pour pouvoir ensuite nous réjouir des biens véritables qui sont les biens spiri­tuels. Il faut que les biens de la terre soient un chemin vers les biens du ciel, il faut que toutes les réalités terrestres et l'argent qui en est le signe et le symbole soient mis au service du Royaume de Dieu. Voilà la véritable attitude chrétienne en face de l'argent : ni l'esclavage, ni l'ignorance de l'argent fermant les yeux comme s'il n'existait pas, mais une attitude intelli­gente, lucide, qui sait mettre chaque chose à sa place, qui sait donner sa vraie valeur aux réalités de ce monde comme aux autres, mais leur vraie valeur c'est-à-dire en les mettant à une place subordonnée, utile pour le Royaume de Dieu, car le moyen d'arriver au Royaume de Dieu, c'est d'abord de faire fructifier ces réalités afin de les partager avec nos frères.

Frères et sœurs, ne soyons pas, devant l'ar­gent, fascinés par sa séduction, ne soyons pas non plus horrifiés comme s'il s'agissait d'une chose mau­vaise en soi, soyons lucides, soyons intelligents comme Jésus nous le demande, mais d'une intelli­gence surnaturelle qui n'est pas seulement celle d'un gestionnaire d'affaires humaines, mais qui est celle du gestionnaire des affaires de Dieu et qui consiste à découvrir que le vrai usage des choses, c'est de les partager pour que tous puissent en profiter dans un bonheur véritable.

 

 

AMEN