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NOTRE AVENIR ÉTERNEL SE GÈRE AUJOURD'HUI

Am 8, 4-7 ; 1 Tm 2, 1-8 ; Lc 16, 1-13
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C (20 septembre 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Avouez, mes frères, que la répartition des tex­tes liturgiques comporte quelquefois quel­ques injustices. Dimanche dernier, le Frère Michel Pierre avait le pain et le couteau pour nous expliquer dans une très belle homélie qu'au fond la dignité de l'homme était dans le pardon, le pardon comme don de soi à travers la figure des martyrs de septembre et le pardon comme témoignage de la di­gnité humaine face à toutes les dégradations, à toutes les malversations, à toutes les malhonnêtetés de ce qui peut tenter d'avilir et de dégrader l'homme.

Aujourd'hui, je n'ai pas de chance. Il faudrait, à première lecture, que je fasse l'apologie de la filou­terie, de l'indignité, de toutes ces petites combines financières qui permettent effectivement de se trouver des appuis et, si on lit ça, j'allais dire à ras du texte, de se trouver des appuis spirituels grâce à de mauvaises gestions et opérations financières, puisque évidem­ment il faut se faire des amis pour les demeures éter­nelles à travers l'argent de l'iniquité. En réalité, c'est terrible parce que si l'on regarde et surtout si l'on ap­plique ce principe de façon rigoureuse, mais où va-t-on ? C'est la justification de n'importe quoi du point de vue de tous les moyens pour arriver à ses fins. C'est le salut à tout prix, fût-ce à celui de la malhon­nêteté. Si les amis peuvent vous accueillir au paradis selon qu'on leur aura fait de fausses factures, mais alors le paradis, c'est terrible, c'est le rendez-vous de la maffia.

Frères et sœurs, vous comprenez bien que cette page d'évangile ne peut pas être une apologie de la malhonnêteté. Et je crois qu'elle mérite d'être lue d'un peu plus près, à la loupe, car les choses ne sont pas aussi simples que cela en a l'air dans cette histoire.

Regardons d'abord l'intendant. Est-ce qu'il est, comme on dit habituellement, malhonnête ? Eh bien, je n'en suis pas sûr. Je dirais plutôt qu'il est un peu léger, parce qu'il ne regarde pas, il ne contrôle pas les comptes à toutes les fins de mois. Et, entre nous soit dit, cela arrive sûrement à un certain nombre d'entre nous ici. Donc il y a des petites dépenses somptuaires, des petits pots de vin, des choses par ci, par là. La gestion n'est pas très nette. C'est donc flou. Et, si vous regardez de près, le maître lui-même n'est pas tout à fait au clair car il faut que ce soient des calomnies et des ragots qui reviennent pour lui dire : "Tu sais, ton intendant, il n'est pas merveilleux". On voit ça de temps en temps : de la diffamation pour avoir le poste d'un autre, n'est-ce pas. Donc l'affaire est assez mal embarquée. L'intendant n'est pas très honnête, mais il n'est pas non plus franchement malhonnête. La preuve, il n'a même pas à rendre compte de sa ges­tion. On ne lui demande même pas de se défendre, on lui dit : "ça ne va pas, ça ne me plaît plus, ta tête ne me revient plus, ta manière de gérer, ça ne va pas". Et le maître devrait faire un certain examen de conscience puisqu'il a laissé traîner les choses dans un certain flou financier et économique et qu'effectivement sur la base de certains "on dit", il s'aperçoit qu'il faut changer de cadre. Et alors c'est là qu'intervient, à mon avis, toute la question.

Jusqu'ici cet homme n'était pas honnête et voici que tout d'un coup la perspective d'être mis à pied le fait réfléchir. Et il se dit : "mais qu'est-ce que je vais faire ?" Autrement dit, il avait été un intendant insouciant, il comptait sur la richesse de son maître. Et voici que tout à coup, il devient un intendant, mais vraiment un intendant, c'est-à-dire : "qu'est-ce que je dois faire ? quel est l'avenir ?" C'est ça le propre d'un intendant. Jusque-là, c'était un gentil filou, mais maintenant le voilà remis devant ses responsabilités. Qu'est-ce que ça veut dire : gérer ? Et c'est là que tout change, le comportement de l'homme change. Car au lieu de vivre dans cette espèce d'insouciance au jour le jour : "tout va bien cahin-caha, et puis de toute façon il y a du capital derrière", tout d'un coup l'homme se dit : "mais qu'est-ce que je vais faire ? où est-ce qu'on va ?" On ne se change pas, effective­ment, d'un jour à l'autre. Il utilise des procédés qui ne sont pas très recommandables. Autrement dit, il fait venir les débiteurs et il leur remet une bonne moitié de la dette, pour chacun, de telle sorte qu'il puisse compter sur des appuis, on peut les juger discutables, mais toujours est-il, désormais, quand il sera congédié, il pourra aller retrouver les gens et leur dire : "vous savez si vous n'êtes pas accablés de dettes maintenant, j'y suis peut-être pour quelque chose". Aussi, quand le maître apprend l'affaire, il loue le serviteur, il loue l'intendant. Et pourquoi le loue-t-il ? Précisément, non pas à cause des calculs tordus qu'il a faits, mais je pense parce qu'il est devenu un intendant véritablement responsable. A ce moment-là, il a commencé à être vraiment un intendant, certes aux dépens du maître, mais un véritable intendant pour sa vie. Il est sorti de cette espèce de léthargie, de cette espèce de sommeil, de ronronnement qui consiste à avoir des assurances, sans trop savoir si cela marche ou si cela ne marche pas, pour se poser tout à coup la question : "mais quel est mon avenir ? mais quelle est ma vie ? Mais qu'est-ce que je vais devenir ? Il est sorti de cette espèce d'inconscience de la vie qui va comme ça au jour le jour," et après tout, tant pis si ça va ou si ça ne va pas, et après moi le déluge", pour se dire : "oui, mais après le déluge, qu'est-ce que je vais faire" ? Même si ses procédés sont frauduleux, ce qui compte c'est que cet homme ait véritablement réalisé que vis-à-vis du but ultime de sa vie, il fallait s'en sortir, et qu'on ne pouvait pas vivre dans cette espèce de ronronnement régulier et inconscient, mais qu'il faut un but et une direction fondamentale dans notre vie. Je crois que c'est pour cela que Jésus délibère ensuite directement sur le fait qu'avec le malhonnête argent il faut se faire des amis qui nous accueillent dans les demeures éternelles. Qu'est-ce que cela veut dire ? Jésus nous demande d'être des intendants qui ne gèrent pas d'un coup de tête, qui ne soient pas des esprits étroits, mais que nous sachions prendre en main les dons qui nous sont faits en vue d'un avenir à long terme.

La vie chrétienne est une destination à long terme. C'est cela que l'intendant comprend tout d'un coup. Sa vie n'est pas au jour le jour, n'est pas une espèce d'insouciance béate, mais elle est au contraire le moment où l'on médite devant son avenir : "que dois-je devenir ?" Au fond c'est cela la question cen­trale de la parabole. Evidemment il ne veut pas pio­cher, il n'y a pas 1'ANPE, pour s'en sortir dans cette société-là, il lui faut trouver des appuis et des compli­cités. Mais en réalité, qu'est-ce que ça veut dire ? Même si je me suis bloqué dans une vie sans avenir, sans me poser de questions, qu'en est-il maintenant de mon avenir ? enfin je réalise.

Frères et sœurs, vous voyez que cette para­bole n'est pas du tout une apologie de l'escroquerie ou de la filouterie. Elle exprime simplement la prise en compte de ce qu'est notre existence et notre manière de vivre le temps chrétiens. Qu'est-ce qu'être chrétien ? C'est avoir réalisé que Dieu nous ouvre un avenir, celui qu'Il veut pour nous, mais qu'il est possible pour chacun d'entre nous de vivre comme si nous n'avions pas d'avenir de la part de Dieu, dans une espèce d'in­souciance, alors qu'en réalité ce que Dieu veut pour nous, c'est que, nous confiant des biens, nous les gé­rions pour la vie éternelle, non pas dans des espèces de calculs où l'on note ses points d'avance et ses bons points pour le paradis, (c'est infantile), mais le fait que chaque geste de l'homme, chaque moment de la vie, pour peu qu'il prenne une certaine importance, soit véritablement un moment qui nous ouvre un avenir, l'avenir de notre éternité, ce que l'évangile appelle : "les tentes éternelles", la demeure auprès de Dieu.

Je vois dans cette parabole un plaidoyer pour le temporel. "On aurait mieux fait de se référer à des valeurs un peu plus morales et honnêtes" allez-vous me dire. Tant pis, j'allais dire, si Jésus a pris cette image parce qu'elle lui venait à l'esprit. Mais c'est un plaidoyer pour le temporel. Pourquoi ? parce que la dignité de l'homme dont nous parlait Frère Michel, est certes manifestée principalement par le pardon, mais la dignité de l'homme, demande tous les jours non pas les actes héroïques du pardon et du martyre, mais à certains moments, au jour le jour, les exigences de la vie quotidienne. Ici Jésus a pris le registre de la gestion, mais nous pouvons le transposer dans tous les registres de notre vie. L'ouverture au Royaume de Dieu se fait dans chaque instant présent. Et l'ouverture au Royaume de Dieu se fait à tout moment où le Christ nous dit : "mais comment veux-tu entrer dans les demeures éternelles ? comment veux-tu vivre en étant un intendant et non pas un insouciant ?"

Frères et sœurs, en ce début d'année, c'est peut-être la question qui nous est posée. Comment vivons-nous notre temps ? comment avons-nous prévu de vivre cette année ? Est-ce que nous la vi­vrons dans l'insouciance d'un intendant qui compterait sur la bonté et la miséricorde de Dieu comme un fonds inépuisable que l'on peut galvauder ? Ca n'a pas d'importance si on le défigure, si on le caricature, si on le transforme, si on le laisse aller dans tous les sens. Ou bien est-ce qu'au contraire nous réalisons que ces richesses qui nous sont données, nous en sommes véritablement les intendants ? Or l'intendant a une responsabilité. Et c'est pour cela que, quitte à passer pour jésuite, je dirais que finalement l'exemple de Jésus est assez bien choisi. Car finalement que fait le filou ? Il essaie maladroitement de manifester vis-à-vis des débiteurs la même miséricorde que son maître. Son maître avait été bon pour lui en l'employant comme intendant, il lui avait confié ses richesses. Certes l'intendant n'est pas merveilleux, et je dois dire que pendant toutes ces années il a dû prendre de mauvaises habitudes. Mais au moment où il s'aperçoit qu'il faut trouver, coûte que coûte, des moyens, eh bien ce sera la remise de dettes. C'est l'une des dernières demandes du Notre Père. Donc sans le vouloir, l'intendant devient le témoin, l'image de la miséricorde qui lui a été faite. D'une certaine manière, de même qu'il a vécu dans l'insouciance sur l'infinie richesse de Dieu, il se rend compte tout d'un coup, même si ce n'est pas très honnête, qu'il peut devenir à son tour témoin de cette miséricorde de Dieu en remettant la dette des débiteurs de son maître.

Voilà, frères et sœurs, nous-mêmes il ne faut pas nous faire d'illusions avec la miséricorde de Dieu, nous sommes un peu tous défigurés. Et je crois que même dans les actes les plus vertueux, dans les actes les plus généreux, bien souvent nous oublions que la générosité dont nous sommes le témoignage n'est encore que l'œuvre de Dieu en nous. Et nous avons à tout moment la tendance à récupérer cette générosité comme si elle était nôtre. Alors avant de juger l'inten­dant comme malhonnête, je dirais presque à le rejeter, essayons de l'imiter, essayons de voir au moins sur deux points comment nous pouvons prendre en compte le temps qui nous est donné pour le vivre pour l'avenir d'éternité qui nous est offert, et deuxièmement comment nous pouvons prendre ces capitaux de misé­ricorde et de générosité que Dieu nous a donnés pour en faire bien maladroitement souvent, mais finale­ment dans le désir de ressembler à notre Maître, le moyen de miséricorde et de pardon pour tous nos frères.

 

 

AMEN

 

 
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