Imprimer

ACCEPTER LA GRATUITÉ DE L'AMOUR DE DIEU

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20 c-24+27 a; Mt 20, 1-16 a
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (19 septembre 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Parabole déroutante, parabole capitale; sa signi­fication est centrale par rapport au message de l'évangile. Un bon nombre de détails de cette parabole sont faciles à traduire : le propriétaire de la vigne est évidemment Dieu Lui-même. Sa vigne, c'est le monde dans lequel nous avons à travailler, à œu­vrer. Le salaire promis, c'est la récompense, c'est le ciel. Mais qui sont ces ouvriers que le Seigneur vient chercher ? Il en trouve dès la première heure du jour c'est-à-dire la première heure du jour dans la manière de compter d'autrefois, cela veut dire six heures du matin, le moment où le jour se lève. D'autres à la troi­sième heure, entendons neuf heures du matin. Et puis ainsi de suite jusqu'à la onzième heure c'est-à-dire presque la fin de l'après-midi, quand le soleil va bientôt se coucher. Les uns ont travaillé toute la jour­née c'est-à-dire tout au long de l'histoire du monde ou de leur histoire personnelle. Les autres n'ont travaillé qu'un tout petit peu de temps, ils n'ont participé que très peu à la construction du Royaume dans ce monde.

Au sens premier tel qu'il semblait évident aux auditeurs de Jésus, les ouvriers de la première heure, ceux qui ont été appelés dès l'origine de l'his­toire du monde, c'est le peuple juif, c'est le peuple élu, le peuple choisi, celui que, dès les commencements de l'histoire du salut, Dieu en Abraham a appelé et dont Il n'a cessé d'être proche et de le préparer jour après jour à la mission qu'Il voulait lui donner. Et par com­paraison les ouvriers de la onzième heure, ce sont les nations païennes qui ne sont appelées qu'à la dernière heure c'est-à-dire quand Jésus vient sur la terre, ce qui était pour ses contemporains comme la fin de l'his­toire, comme la fin du temps. Les ouvriers de la troi­sième ou de la neuvième heure n'ont qu'une impor­tance secondaire. D'ailleurs à la fin de la parabole ils ne jouent pas un rôle décisif, ils sont là simplement pour étoffer l'histoire. C'est donc le sens premier que Jésus veut donner à cette parabole : après les juifs, toutes les nations seront appelées et elles recevront le même héritage, comme dit saint Paul, la même promesse, le même Royaume, la même participation au Royaume de Dieu.

Tel est le sens premier de la parabole. Mais il est évident qu'elle n'est pas valable pour les seuls au­diteurs immédiats de Jésus et que cette parabole se démultiplie à travers le temps, qu'elle s'adresse à nous aussi et que de même qu'il y a une opposition possible entre les juifs qui ont été appelés depuis le début de l'histoire et puis les nations païennes qui n'ont rien connu de Dieu pendant des siècles et des siècles, de même il peut y avoir une opposition entre ces chré­tiens de naissance que nous sommes, nous qui avons été baptisés dès l'aurore de notre vie, qui sommes allés au catéchisme, nous qui avons appris sur les genoux de nos parents la foi chrétienne et puis ceux qui ne savent rien, ceux qui n'ont pas été enseignés dans la foi, ceux qui se trouvent étrangers à l'Église et qui, un jour peut-être, peut-être sur leur lit de mort, se convertissent tout à coup et découvrent le Seigneur. L'opposition est analogue et nous pouvons tout à fait nous appliquer à nous aujourd'hui cette parabole comme les auditeurs de Jésus, les Juifs, devaient se l'appliquer à eux-mêmes.

Mais alors quelle est la signification de cette opposition entre les ouvriers de la première heure et ceux de la onzième heure ? Au premier abord, nous serions tentés, et on le fait souvent, de donner à cette parabole un sens purement moral. Il ne faudrait pas que les chrétiens de souche, comme nous, ou que les Juifs soient jaloux de ce que Dieu appelle aussi les païens, de ce que Dieu appelle aussi ceux qui ne sont pas nés dans la foi. Ce serait contraire à l'évangile, contraire à la charité que nous voulions garder comme un privilège notre appartenance à l'Église, notre ap­partenance au Seigneur comme les juifs étaient tentés de garder comme un privilège le fait d'être le peuple élu et comme, par exemple, le prophète Jonas refusait d'aller évangéliser la ville païenne de Ninive parce qu'il estimait que le peuple juif dont il faisait partie avait droit au salut et que ces mauvais païens de Ni­nive ne méritaient pas qu'un prophète leur soit envoyé pour les convertir. C'est donc, si vous voulez, une interprétation au ras du texte, si j'ose dire, qui nous inviterait à une certaine ouverture du cœur, à un cer­tain accueil vis-à-vis de l'étranger, vis-à-vis de celui qui ne fait pas partie de la communauté chrétienne, vis-à-vis de celui qui n'a pas eu la chance, comme nous, de recevoir l'annonce de l'évangile à l'origine de sa vie. Cette interprétation est vraie mais elle ne fait qu'ébaucher et effleurer la parabole.

La parabole ne veut pas simplement nous in­viter à une ouverture du cœur, à la générosité, à la disponibilité, à l'accueil des autres. Cette parabole va beaucoup plus loin, elle n'a pas seulement une portée morale, elle a une portée dogmatique. Non seulement Jésus veut dire que les juifs ne sont pas seuls appelés au Royaume, mais que toutes les nations, toutes les nations païennes seront aussi appelées à participer au salut, non seulement Jésus veut dire cela, mais Il veut dire qu'il y a dans l'attitude des ouvriers de la pre­mière heure quelque chose qui d'une certaine manière contredit la logique même du Royaume. Vous le comprenez bien, comme dans toutes les paraboles, Jésus fait exprès de choquer ses auditeurs, il est évi­dent qu'il serait tout à fait anormal en économie que l'on paye le même salaire à ceux qui ont travaillé une demi-heure ou une heure et à ceux qui ont travaillé six heurs, huit heures, une journée entière. Ce serait scandaleux et Jésus a fait exprès de choisir un exem­ple scandaleux pour nous faire pressentir qu'Il veut nous inviter à autre chose qu'à la surface de sa petite histoire, de ce conte qu'Il nous exprime.

Les ouvriers de la première heure croient que la récompense, le don que le maître de la vigne va leur faire est un salaire. Et si c'était un salaire, ils au­raient raison de vouloir gagner davantage que ceux qui n'ont pas travaillé autant. Et c'est là précisément ce que Jésus veut nous faire comprendre, c'est qu'il ne s'agit pas d'un salaire. Ce qui dans le cas du maître de la vigne est injustice, dans le cas de Dieu devient la loi profonde, la logique profonde du Royaume parce que précisément la récompense qui est l'entrée dans le bonheur de Dieu n'est pas le salaire de notre travail, n'est pas proportionné aux efforts que nous avons faits, ne correspond pas à ce que nous avons imaginé que nous donnions. Ce n'est pas une question de pro­portion entre nos vertus, entre nos efforts, entre tout ce que nous mettons de nous-mêmes à essayer d'ob­server la loi de Dieu, ce n'est pas une proportion entre cela et puis le don que Dieu veut nous faire. Si nous voulons rester dans cette logique d'un salaire, d'une récompense qui serait proportionnée à nos efforts ou d'une punition qui serait proportionnée à nos refus, nous sommes en dehors de la logique du Royaume, nous nous situons comme les ouvriers de la première heure, nous faisons fausse route. Et c'est cela la signi­fication la plus profonde de la parabole.

Les ouvriers de la première heure n'ont pas le tort de manquer de générosité, de ne pas être assez accueillants pour leurs compagnons qui cependant sont venus avec bonne volonté, même si c'est pour peu de temps. Ce n'est pas cela le tort des ouvriers de la première heure, le tort des ouvriers de la première heure, c'est d'imaginer qu'il s'agit d'un salaire, que ce que Dieu veut leur donner correspond, si j'ose dire, colonne pour colonne comme dans un livre de comp­tabilité à la somme d'efforts qu'ils ont accomplis. Et cela, frères et sœurs, nous sommes souvent tentés de le penser, je dirais même que c'est la toile de fond de la morale courante, y compris de la morale qu'on en­seigne couramment au catéchisme ou dans les églises. Nous imaginons volontiers que nous sommes sur la terre pour accomplir un certain nombre d'œuvres, pour remplir un certain nombre d'obligations, pour acquérir un certain nombre de vertus, pour faire un certain nombre d'efforts, moyennant quoi, au terme de la vie de cette terre, Dieu nous dira : "puisque tu as fait ceci, puisque tu as fait cela, puisque tu as répondu à mon appel, puisque tu as été de bonne vo­lonté, puisque tu as acquis telle vertu, puis telle autre, puisque tu t'es privé d'un certain nombre de jouissan­ces et de plaisirs faciles, puisque tu as renoncé à un certain nombre d'actes qui auraient été contraires à la loi, en récompense, en équivalence, Je vais te donner une part de mon bonheur. Tandis que celui-là qui a péché, celui-là qui n'a pas entendu ma voix, celui-là qui ne s'est pas soucié de la loi de Moïse ou de celle de l'évangile, celui-là qui n'a pas appliqué les commandements, celui-là, en punition Je vais le priver de la participation au bonheur qui est le mien". Nous avons souvent cette vision des rapports entre la vie de cette terre et la vie future, la vie du Royaume.

Jésus par cette parabole nous dit qu'il n'en va pas ainsi, il n'en va pas du tout ainsi. Et celui qui n'a pas entendu d'abord la parole du Seigneur, celui qui n'a pas fait d'efforts mais qui, en quelque sorte au dernier moment de sa vie, saisi tout à coup par l'appel de Dieu, émerveillé par quelque chose qu'il n'avait pas voulu entendre, qu'il n'avait pas su reconnaître, se convertit in extremis (pensons au larron sur la croix), celui-là entre dans le Royaume de plain-pied au même titre que celui qui, toute sa vie, a vécu dans l'effort sans cesse recommencé. Alors vous me direz : "c'est injuste". Si vous pensez que les choses sont injustes, c'est que vous vous conduisez comme les ouvriers de 1a première heure, c'est que vous imaginez que le Royaume est un salaire, que le Royaume est un récompense, que le bonheur de Dieu c'est donnant-donnant. Non, il ne s'agit absolument pas de cela. Le Royaume de Dieu, c'est le débordement gratuit de l'amour de Dieu.

Dieu n'est pas un juge qui proportionne ré­compense et punition à ce que nous avons fait ou pas, Dieu est un Père, Dieu est un Père qui nous a façon­nés, chacun d'entre nous, avec amour et qui don nous aime tellement qu'Il veut par-dessus tout notre bon­heur et qu'Il veut partager son bonheur qui es l'unique bonheur avec nous. Et Il veut que chacun d'entre nous, nous parvenions à entrer dans ce bonheur et Il ne cesse de nous appeler à ce bonheur, Il ne cesse de frapper à la porte de notre cœur pour que nous enten­dions sa voix. Et ce qui compte pour Lui, ce n'est pas le nombre d'efforts que nous avons accompli ce n'est pas les qualifications dont nous nous sommes revêtus, ce qui compte c'est qu'enfin nous entendions cet ap­pel, que nous acceptions de dire oui, et peu importe que nous ayons dit oui au début de notre vie ou à la fin, peu importe que nous ayons passé des années et des années à accomplir la vertu ou que nous nous y venions au dernier moment. L'important aux yeux de Dieu, c'est que nous répondions son appel. Et il suffit que nous ouvrions notre cœur à cet appel pour que son amour nous envahisse de la tête aux pieds et qu'il nous remplisse de cet élan d'amour qui vient de son cœur qui rejaillit et rebondit dans notre cœur pour le tourner vers le sien. Voilà ce que Dieu veut. Mais son amour est infini et la puissance de cet amour est incommensurable avec nos pauvres efforts qui sont, avouons le, bien ridicules et bien modestes et bien médiocres. Même les meilleurs d'entre nous, qu'est-ce que valent nos pauvres vertus que nous accomplissons cahin-caha avec tellement de ratés, tellement d'erreurs tellement de rejets et de refus finalement ? Nous sommes tous pécheurs que nous ayons commencé à nous exercer à la vertu très tôt ou que nous commencions plus tard, aux yeux de la sainteté de Dieu, cela ne fait pas de différences tellement considérables. Si nous étions un peu lucides sur nous-mêmes, nous saurions bien que nous sommes très loin d'être ces gens parfaits que nous imaginons à certains moments Nous sommes très loin d'être des chrétiens accomplis. Et même s'il y a vingt, quarante, cin­quante, quatre-vingts ans que nous nous efforçons à le devenir, nous sommes toujours au commencement, nous somme toujours des débutants, toujours des handicapés spirituels. Alors il faut bien que nous nous rendions compte que nos mesures par lesquelles nous nous contre-distinguons les uns des autres sont des mesures courte vue qui n'ont pas beaucoup de prise sur le réel de notre cœur et sur le réel du cœur de nos frères.

Aux yeux de l'amour de Dieu, tout cela est relativement peu de chose. Par contre que nous ac­ceptions que cet amour nous envahisse, nous prenne tout entiers et nous prenne gratuitement, non païenne comme un salaire, non pas comme une récompense, mais comme un don qui n'a pas de répondant ou plu exactement qui va créer en nous cette réponse, qui va susciter en nous, faire jaillir en nous cette réponse dont nous serions bien incapables par nous-mêmes. Si nous acceptons que ce soit cela le don de Dieu, que ce soit cela le bonheur auquel Dieu nous appelle, alors à ce moment-là nous partagerons les sentiment qui sont dans le cœur de Dieu et ce sera avec une joie im­mense et comme quelque chose de tout à fait naturel qu'à l'image de Dieu nous attendions jour après jour, que nous nous réjouissions de ce que nos frères qui n'avaient pas encore entendu cet appel, tout d'un coup l'entendent, fut-ce au dernier moment. Tant mieux, ils ont entendu que Dieu les aimait, ils ont découvert que Dieu les aimait, ils se sont ouverts à cet amour, ils sont sauvés.

Alors, frères et sœurs, comprenons. Cette pa­rabole est centrale parce que c'est tout le message de l'évangile. Comprenons que l'évangile est un don gratuit et que, quels que soient nos mérite apparents, c'est bien au-delà de ces mérites que nous sommes sauvés. Et comprenons que, quels que soient nos ef­forts, il n'y a rien de comparable entre ces pauvres petits efforts et puis l'immensité de l'amour et du bon­heur que Dieu veut nous donner. Alors soyons les uns pour les autres dans une action de grâce infinie, car l'amour de Dieu veut atteindre le cœur de chacun d'entre nous, l'amour de Dieu veut sauver chacun de nos frères. Et c'est cela la joie qui doit remplir notre cœur.

 

 

AMEN