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L'INITIATION A LA GRATUITÉ DE DIEU

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20 c-24+27 a; Mt 20, 1-16 a
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (22 septembre 1996)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, encore une fois dans cette para­bole, Jésus exagère vraiment. Le conseil qu'Il nous donne, si nous le transcrivions aujour­d'hui, équivaudrait à demander que ceux qui touchent le RMI touchent autant que les PDG. Il est évident qu'aucune économie, aucune société ne pourrait tenir fondée sur un tel principe. Même si nous faisons la part de l'exagération orientale, est-ce qu'il est écono­miquement efficace de vouloir que l'on donne à tous une quantité de biens à peu près équivalente sans tenir compte des compétences ni de l'effort fourni. Il y a de quoi ruiner toute initiative. Peut-on traiter de la même façon les ouvriers de la onzième heure, ce qui dans la façon de compter des anciens signifie en gros cinq heures du soir, donc qui ont cessé le travail une heure seulement après l'avoir commencé et les bons ouvriers qui ont trimé toute la journée (la première heure correspond au lever du jour). Et si nous transposons au plan religieux, est-ce qu'il est bon que les convertis de la dernière heure aient la même récompense que ceux qui, depuis leur enfance, s'efforcent avec beau­coup de peine et beaucoup d'efforts à vivre de façon conforme à la volonté et à la Loi de Dieu.

Tout cela est évidemment un peu excessif et d'ailleurs c'est le rôle propre des paraboles que de nous donner au premier degré quelque chose d'exces­sif, voire d'insoutenable pour nous inviter à aller au second degré, voire au troisième, au quatrième degré de compréhension. Et de fait si nous pensons à une parabole encore plus scandaleuse, celle de l'intendant infidèle où Jésus loue cet employé malhonnête qui se fait des amis en volant son maître, en inscrivant frau­duleusement des sommes inférieures à celles que doi­vent les débiteurs de ce maître, il est évident que ce n'est pas en se plaçant sur le plan moral que Jésus nous recommande, dans cette parabole de pratiquer la fraude et la malhonnêteté. Il s'agit en réalité de piquer notre curiosité pour nous inviter à aller plus loin.

Alors, allons plus loin, dans notre lecture de la parabole des ouvriers de la onzième heure. On pourrait, en se plaçant en quelque sorte au second degré, dire que les chrétiens ne doivent pas être mal­veillants avec leurs frères, qu'ils ne doivent pas être jaloux, c'est le mot même qui est dans l'évangile, qu'ils ne doivent pas regarder de travers ceux qu'ils considèrent comme moins vertueux qu'eux, ils doi­vent avoir une charité assez ouverte, assez généreuse pour se réjouir, pour accepter que les autres qui sont, bien entendu, beaucoup moins bien et moins chrétiens qu'eux, arrivent aussi à la joie du Royaume et au Sa­lut.

Mais je crois qu'il faut aller un peu plus loin encore, passer du deuxième degré si vous voulez au troisième. Essayons de creuser un peu plus notre texte qui n'est pas simplement un conseil de bienveillance, de générosité et d'ouverture du cœur. Finalement ce qui est reproché aux ouvriers de la première heure, ce n'est pas tellement de manquer de charité à l'égard de leurs frères, ce n'est pas d'avoir un regard jaloux. Ce qui leur est reproché, c'est beaucoup plus grave. Il y a dans cette parabole une phrase terrible, un moment extrêmement dur : c'est quand le maître de la vigne dit aux ouvriers de la première heure : "N'avons-nous pas convenu d'un denier, tu as ton dû, et bien maintenant va-t-en !"

"Va-t-en !"Autrement dit, Jésus s'adresse à l'ouvrier de la première heure, à celui qui depuis tou­jours s'est efforcé de vivre comme un juste, à celui qui jour après jour, par ses efforts, par ses bonnes oeu­vres, par une certaine manière de discipliner son cœur, sa vie, ses sens, son corps, etc..., a voulu être fidèle à la Loi, Jésus lui dit : "et bien va-t-en !". C'est quand même un peu fort ! Si nous allons jusqu'au bout de cette parabole, il faudrait dire que nous qui sommes ici ce matin avec toute notre bonne volonté, la conviction que nous sommes à notre place, que nous sommes bien dans la maison du Seigneur, qu'il est normal que le Seigneur nous donne sa grâce que nous avons fait tout ce qu'il fallait pour avoir le droit d'être bon chrétien et reconnus comme tel, nous n'avons plus qu'à partir d'ici !

Voilà une manière brutale certes, mais peut-être efficace de nous interroger. Pourquoi Jésus dit-Il une parole aussi sévère à ces ouvriers de la première heure qui ont, de fait, travaillé toute la journée, qui ont supporté le poids du jour et de la chaleur ? Pour­quoi leur dit-Il : "va-t-en" ? Je crois que nous allons maintenant accéder à la signification la plus profonde de la parabole. "Va-t-en, parce que ta manière de réagir montre que nous n'avons plus rien à faire ensemble. La façon dont tu réagis n'est pas simplement un manque de charité, un manque d'ou­verture du cœur à l'égard de ton frère, c'est le signe que tu n'as rien compris. Tu ne comprends absolu­ment rien à ce dont il est question". Précisément la parabole est faite pour cela. Jésus exprès a pris comme point de comparaison une question de justice sociale distributive pour montrer que le Royaume de Dieu n'est pas une question de répartition équitable à vues humaines, n'est pas une question de récompenser ceux qui ont fait des efforts et agi selon la Loi et de punir ceux qui n'ont pas été assez vertueux. Le Royaume des cieux n'est pas une affaire de comptabi­lité morale. Si nous croyons cela, nous n'avons plus qu'à sortir parce que le Royaume des cieux est un mystère beaucoup plus profond. Non pas parce que Dieu nous le refuserait en méprisant nos efforts, mais parce que notre manière trop humaine de la conce­voir, notre aveuglement nous en excluent par le fait même. Nous ne comprenons pas de quoi il est ques­tion dans les rapports entre Dieu et l'homme. Les rap­ports de Dieu et de l'homme ne sont pas des rapports de comptabilité, des rapports de droit et d'avoir, ne sont pas des rapports de punition et de récompense. Il n'est pas question que Dieu nous donne parce que nous avons peiné ou que Dieu nous donne moins parce que nous avons moins travaillé, ou nous donne plus parce que nous avons peiné davantage. Il n'est pas question d'une équivalence entre ce que nous donnons et ce que Dieu nous donne. Le Royaume des cieux, c'est tout autre chose. Et c'est à cela que Jésus veut nous inviter par cette parabole.

En réalité le Royaume des cieux, c'est le Royaume de l'absolue gratuité. Dieu nous invite, non pas à une chose à quoi nous aurions un droit, d'une manière ou d'une autre, de quelque manière que ce soit, Dieu nous invite non pas à recevoir un sucre d'orge pour notre bonne conduite. Dieu nous invite à un mystère qui nous dépasse de toutes parts, qui n'a aucune espèce de commune mesure avec ce que nous pouvons faire ou avoir fait. Il n'y a rien dans ce que nous faisons, quels que soient nos efforts, qui puisse peser en face de ce qu'est le Royaume des cieux. Il y a disproportion, nous sommes entièrement dépassés par ce don de Dieu, il est sans commune mesure. En effet, ce Royaume des Cieux, c'est l'invitation que Dieu nous fait à entrer dans sa vie, dans son bonheur, dans sa joie, dans sa gloire, dans ce qui nous dépasse tota­lement. C'est, comme le dit saint Paul, "ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est jamais monté au cœur de l'homme, ce que Dieu a préparé pour ceux qu'Il aime". Pour ceux qu'Il aime, Dieu a préparé quelque chose que nous ne pou­vons même pas imaginer, quelque chose qui est la plénitude de l'amour, la plénitude de l'entrée dans la vie la plus intime, la plus profonde, la plus person­nelle de Dieu. Dieu nous invite à une amitié de per­sonne à personne, à une relation d'une profondeur et d'une tendresse que nous ne pouvons même pas dési­rer, même pas imaginer parce que cela dépasse ce qui peut monter à notre cœur, ce qui peut monter à notre imagination, à notre esprit.

Alors si nous nous imaginons que, parce que nous avons fait ceci ou cela, parce que nous avons été fidèles en ceci ou en cela, nous avons droit au Royaume des cieux, si nous imaginons que nous avons payé le ticket d'entrée, alors nous sommes complètement à côté de la plaque. Et si Dieu veut nous inviter, il faut que nous puissions répondre à son invitation. Mais si nous n'avons pas ce sens de la gratuité du don, (et vous le comprenez pour recevoir un don gratuit, il faut avoir un cœur gratuit), si notre cœur n'est pas ouvert à cette merveille de la gratuité, à ce qu'on fait pour rien, à ce qu'on fait sans raison, à ce qu'on fait non pas parce que ceci ou parce que cela, mais à ce qu'on fait simplement parce qu'on aime (et quand on aime, on aime parce qu'on aime, et non pas pour telle ou telle raison), si nous n'ouvrons pas notre cœur à ce mystère de la gratuité, Dieu ne peut pas nous forcer, il ne peut pas nous faire comprendre ce à quoi nous sommes appelés. Nous nous enfermons dans notre interprétation à nous de la vie humaine, de la vie morale, de la vie éternelle qui n'est pas celle de Dieu. Alors comment voulez-vous que Dieu nous introduise dans une dimension que nous ne voulons pas comprendre ? C'est ça le drame de notre aveugle­ment.

" Tu ne veux pas comprendre que Je t'aime" nous dit Dieu." Que puis-Je faire d'autre ? Je veux te donner quelque chose, et toi tu t'obstines à chercher autre chose. Alors comment pourrions-nous nous rencontrer ? Comment pourrais-Je te rendre heureux si toute la vie est construite sur des principes qui ne sont pas ceux que Je veux te donner ? Ce que Je veux te donner, c'est une chose que tu ne peux pas acheter, que tu ne peux pas mériter. Et finalement par rapport à ce don indescriptible que Je veux te faire, ta vertu, tes efforts, toutes tes bonnes oeuvres, tes bonnes ac­tions, c'est très bien, tant mieux, car bien sûr Je ne suis pas contre", dirait Dieu. Je suis même heureux que tu les fasses, mais ce n'est pas foncièrement diffé­rent de celui qui n'a pas su faire de bonnes œuvres, qui n'a pas su faire des efforts, qui n'en a pas eu le courage, qui n'en a pas eu la force. Ce n'est pas fon­cièrement différent parce qu'il y a une distance telle entre nos pauvres œuvres humaines, nos pauvres efforts et puis cet extraordinaire don que Dieu veut nous faire, que nous devrions non pas nous dire du haut de notre vertu : "Je me penche avec bienveillance sur mon frère pécheur", mais nous devrions nous dire : "pécheur ou pas, nous sommes tous à peu près pareils". C'est cela la vérité, nous sommes tous à peu près pareils par rapport à l'incandescente sainteté de Dieu, et nous n'avons aucun droit à l'amour de Dieu, nous n'avons aucun mérite à faire valoir qui puisse véritablement nous préparer de façon efficace à cet amour de Dieu. Il faut que Dieu envahisse notre cœur, qu'Il fasse craquer toutes nos conceptions humaines, qu'Il nous introduise dans un mystère qui nous dé­passe de toutes parts. Et c'est tellement merveilleux que nous ne pouvons qu'être éblouis par cet amour de Dieu et éblouis que notre frère qui à vues humaines n'est peut-être pas aussi bien que nous, que notre frère soit lui aussi pris dans cette fête. Alors si nous avions pris conscience, frères et sœurs, de la plénitude de ce que Dieu voulait nous donner, nous n'aurions même pas la tentation d'aller nous comparer aux autres, de rechercher une équivalence entre notre conduite et le don de Dieu. Nous serions transportés d'émerveille­ment et de gratitude, transportés dans un monde nou­veau où tout est grâce. Voilà ce que Jésus nous dit.

Voilà, frères et sœurs, ce n'est pas une invita­tion à ne rien faire, une invitation à un manque d'ef­forts, c'est une invitation à comprendre que si nous nous efforçons de vivre selon les commandements, selon la Loi, selon ce qui est bon, c'est seulement une tentation (peut-être pas très réussie, mais enfin pleine de bonne volonté) de répondre si peu que ce soit à cet amour gratuit que Dieu nous donne. Bien sûr, nous essaierons de faire de notre mieux parce que, quand il s'agit de liens d'amour, on ne peut pas être indifférent ou négligent, on ne peut pas tourner le dos à Celui qui nous aime de façon aussi merveilleuse et nous ne pouvons qu'essayer de lui répondre.

Que cette parabole nous invite aujourd'hui à dépasser tous nos calculs, toutes nos médiocres conceptions, pour nous laisser fasciner par Celui qui nous offre sa Vie, qui s'offre Lui-même à nous, au-delà de tous nos désirs. Telle est notre vocation, telle est notre gloire.

 

AMEN

 

 

 
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