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LE SECRET DU BONHEUR : SE FAIRE SERVITEUR DE L'AUTRE

Sg 2, 12+17-20 ; Jc 3, 16 — 4,3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (21 septembre 1997)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Frères et sœurs, cette page d'évangile comporte deux parties au premier abord indépendantes l'une de l'autre. D'une part l'annonce par Jésus de sa Passion, c'est la deuxième fois, dans l'évangile de saint Marc, que Jésus tourne ses disciples vers la croix, vers la Pâque, et ils ne comprennent pas. Leur esprit ne saisit pas le mystère dont Il leur parle, ce mystère d'humiliation, de souffrance et de mort.

Et puis il y a une deuxième partie, arrivé à la maison, Jésus interroge les disciples sur leur conver­sation en chemin. Et voici que cette conversation portait sur les préséances, sur les priorités, les privilè­ges : "qui est le plus grand ?" Et Jésus ayant dit que le plus grand est le plus petit, Il prend un enfant, le met au milieu d'eux et l'ayant embrassé, détail plein de tendresse, que saint Marc est seul à nous rapporter ici et dans les passages parallèles, Il leur dit : "Il faut devenir comme ce petit enfant pour entrer dans le Royaume des cieux".

En réalité si ces deux passages sont côte à côte dans l'évangile de saint Marc, ce n'est pas par hasard. Et c'est bien dans la manière de l'évangéliste que de les mettre en lien l'un avec l'autre, sans expli­citer ce lien. Un peu plus tard, dans le même Évangile de saint Marc, au chapitre suivant (10,35-45), après que les fils de Zébédée auront demandé à être assis dans le Royaume, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, Jésus reviendra sur ce point et Il l'explicitera : "Vous savez que ceux qu'on regarde comme les chefs domi­nent en maîtres et que les grands font sentir leur pou­voir, il ne doit pas en être ainsi parmi vous, celui qui voudra devenir grand sera votre serviteur". Et voici l'explicitation du lien avec Jésus : "Aussi bien le Fils de l'homme, Lui-même, n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et pour donner sa vie en rançon pour une multitude".

Voilà donc que cette priorité renversée : "ce­lui qui veut être grand doit se faire petit" est bien explicitement lice à la façon dont le Christ est venu nous sauver, Lui qui est venu non point par la puis­sance, mais par la déréliction et l'humiliation, Lui qui a accepté d'être non pas servi, comme Il aurait pu le revendiquer en tant que Maître et Seigneur, mais de servir les autres et d'aller jusqu'à mourir sur la croix. C'est donc bien la Pâque du Christ qui est le prototype de ce que Jésus dit à ses disciples sur la vraie gran­deur selon l'évangile.

Nous pourrions nous contenter, et la page que nous venons de lire irait dans ce sens, d'une opposi­tion dialectique entre "grand" et "petit". Celui qui veut être grand ne doit pas chercher la grandeur humaine, la grandeur selon le monde, c'est-à-dire les honneurs, les richesses, le pouvoir, que sais-je encore, il doit se faire petit. Et réciproquement celui qui accepte de n'être rien, d'être petit, lui trouvera la grandeur vérita­ble. Ce serait un peu cette règle de "à qui perd gagne" qui est un des ressorts de la prédication évangélique.

Mais je crois que le texte, celui que nous ve­nons de lire et celui que je viens de vous citer en pa­rallèle, nous indiquent que la pensée de Jésus va plus loin, Il ne dit pas simplement : "Celui qui veut être grand doit se faire petit", mais Il dit : "Il doit se faire petit et serviteur". "Si quelqu'un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous". Et dans l'autre passage, celui qui suit la requête des fils de Zébédée : "Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur, celui qui voudra être le premier sera l'es­clave de tous, aussi bien le Fils de l'Homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude".

Il ne s'agit donc pas simplement de choisir l'humilité et la petitesse pour parvenir à la grandeur. Ce n'est pas une méthode qui, à la faveur d'une cer­taine modestie, nous permettrait d'accéder à la vraie grandeur. Il y a plus que cela, être serviteur, qu'est-ce que cela veut dire ? Être serviteur, cela veut dire : « consacrer ses forces, son intérêt, toute la dynamique de sa vie, sa mission, à l'autre, à celui dont on est le serviteur pour que celui dont on est le serviteur soit grand, pour qu'il soit premier. Autrement dit la ma­nière d'être premier et d'être grand, et il n'y en a pas d'autre d'après l'évangile, c'est de faire en sorte que l'autre soit premier, que l'autre soit grand. C'est dans la mesure où nous cherchons l'accomplissement, la perfection, la grandeur, le bonheur, la plénitude de l'autre que nous devenons nous-mêmes grands par lui et à travers lui. C'est en consacrant toutes nos forces au service de notre frère, à la promotion de notre frère, en faisant en sorte qu'il passe devant nous, qu'il soit plus que nous, que d'une manière mystérieuse nous deviendrons nous-mêmes plus nous-mêmes et plus membres du Royaume de Dieu. C'est en donnant qu'on reçoit, c'est en consacrant sa vie à l'autre, aux autres, que l'on devient soi-même pleinement, il n'y a pas d'autre chemin.

Alors on attribue souvent ces textes à une sorte de spiritualité du ministère, particulièrement du ministère sacerdotal, et je crois que c'est très vrai. Il est très vrai que les prêtres, les diacres, les évêques, tous ceux qui reçoivent le sacrement de l'Ordre se définissent par le service, ils sont serviteurs. Souvent on a dit "serviteurs de Dieu", ce qui n'est pas faux bien sûr, mais ce qui a l'avantage d'éviter la comparai­son avec les autres. Être au service de Dieu, c'est "le plus haut service", etc..., et cela permet de redorer son blason tout en employant les mots évangéliques. Dans l'évangile, il n'est pas d'abord question d'être serviteur de Dieu, mais serviteur de ses frères, serviteurs de Dieu, nous le sommes tous, serviteur de ses frères, c'est la fonction spécifique du prêtre, de l'évêque, du diacre. Par conséquent c'est bien vrai que tous ces passages, et il y en a d'autres, où Jésus insiste sur ce renversement qui fait des premiers les derniers et des derniers les premiers, visent très particulièrement ceux qu'Il appelle au ministère du service.

Mais je crois qu'en réalité cela va beaucoup plus loin. Bien sûr Jésus adresse habituellement cet enseignement à ses disciples, voire même à ses apô­tres, donc à ceux dont les successeurs sont effective­ment les évêques, les prêtres, les diacres. Mais il s'agit d'un enseignement beaucoup plus général, et je ne crois pas que le service de l'autre ou, d'une façon plus générale, le fait de consacrer l'essentiel de sa vie à faire de l'autre un premier, de tous les autres des pre­miers, soit l'apanage de ceux qui sont revêtus du sa­cerdoce ministériel, je crois que c'est vrai de tout le monde.

Et, pour prendre un exemple, qu'est-ce que le mariage ? qu'est-ce que l'amour humain ? sinon cette volonté profonde, délibérée, de faire que l'autre, le conjoint, soit premier, soit lui-même, soit pleinement réalisé. C'est cela qui est le nerf même de la vie conjugale. Sans cela il n'y a qu'une sorte d'association ou de juxtaposition. L'amour, pour être vrai, suppose que l'on pense à l'autre de telle sorte que cette pensée soit tellement prédominante qu'elle seule importe à nos yeux et que seule la promotion de l'autre, l'épanouissement de l'autre, la plénitude de l'autre nous tiennent véritablement à cœur.

Et qu'est-ce que c'est que d'être parents ? si­non pour un homme et une femme, de faire passer la vérité, la plénitude de leur enfant ou de leurs enfants avant leur propre plénitude, avant leur propre réalisa­tion, que de mettre le bonheur de cet autre qu'est l'en­fant au premier plan, à la première place dans le souci qui habite notre cœur.

Autrement dit, ce que les ministres de l'Église vivent à l'égard de la communauté chrétienne, chaque conjoint le vit à l'égard de son conjoint et tous les parents le vivent à l'égard de leurs enfants. Et nous pourrions multiplier les exemples. Et quelle que soit la situation dans laquelle nous nous trouvons, il n'y a de vérité qu'à consacrer tout ce que nous sommes à faire de l'autre un premier par rapport à nous, un pre­mier dans la vie.

Je crois que cela est extrêmement important, parce que nous avons spontanément un souci priori­taire de notre propre bonheur, ce qui est tout à fait légitime, et de notre propre épanouissement. Et, bien sûr, la vraie morale est une morale du bonheur, est une morale de l'épanouissement, seulement il faut aussi comprendre que ce bonheur, cet épanouissement ne consistent pas à rapporter toute chose à soi-même, mais à se rapporter soi-même à autrui et à l'univers.

Le frère Daniel aime bien, à propos de la vo­cation religieuse, dire qu'il y a un moment dans l'évolution d'une vocation, vocation naissante ou en formation, où d'un souci prioritaire de savoir si on est fait pour cela, si on trouvera dans cette vocation l'épa­nouissement de ce que nous sommes, l'accomplisse­ment de ce que nous sommes, on bascule dans une autre considération qui consiste à se demander si ce que l'on fait dans cette vocation religieuse n'est pas suffisamment prioritaire pour appeler toute notre vie et tous nos efforts. Bien sûr c'est cela qui nous com­blera, c'est cela qui nous épanouira, mais ce n'est plus le motif que l'on recherche, ce qu'on recherche c'est la réalisation de ce qui nous est proposé, et non pas de savoir si cela sera pour nous, ou non, un épanouisse­ment.

Je crois que c'est ici la même chose. Il n'y a d'amour conjugal que le jour où l'on ne se demande plus si le conjoint sera exactement celui qui nous rendra parfaitement heureux et qui comblera tous nos vides et sous nos manques de telle sorte que nous puissions nous accomplir grâce à lui, mais où l'on se préoccupe tellement de son accomplissement, de sa perfection que la nôtre, d'une certaine manière, n'est plus en cause, n'est plus cherchée pour elle-même. Et c'est à ce moment-là qu'on la trouve. Il n'y a d'épanouissement, il n'y a d'accomplissement que dans l'abandon de la recherche de son propre épa­nouissement et de son propre accomplissement au profit de la recherche, de l'épanouissement, de l'ac­complissement de l'autre et des autres. Et c'est à ce moment-là que, mystérieusement, le bonheur nous advient, c'est à ce moment-là que nous devenons grands, que nous devenons premiers, que nous deve­nons, je dirais sans le savoir, malgré nous, pleinement nous-mêmes. Nous le deviendrons quand nous aurons entièrement consacré notre attention, notre désir, no­tre vérité la plus profonde à faire que l'autre soit vraiment lui-même, soit pleinement l'enfant de Dieu que Dieu veut qu'il soit.

Alors vous le voyez, ce ne sont pas seulement les prêtres qui sont concernés, c'est vous tous, chacun dans le lieu propre de son existence et de sa vie. Nous sommes appelés à l'évangile et l'évangile, c'est très exactement cela, l'évangile, c'est très exactement d'aimer assez pour ne plus chercher à être soi-même, mais pour se trouver dans ce don qui n'est pas préoc­cupé du retour, qui n'est pas préoccupé de sa propre réalisation et qui, par là même, l'obtiendra, car il n'y a de vérité de nous-mêmes que dans le don et non pas dans la captation.

 

 

AMEN