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IL Y A DU TRAVAIL POUR TOUS

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20 c-24+27 a; Mt 20, 1-16 a
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (19 septembre 1999)
Homélie du Frère Yves HABERT

C’est une quasi situation de plein emploi qui est relatée dans cet évangile : six fois douze, soixante-douze heures, la semaine. Quasi situation de plein emploi puisque le maître de la vigne envoie son intendant chercher encore quelqu’un à la onzième heure, à cinq heures du soir, c’est donc la parabole des embauchés de la onzième heure. D’ailleurs, ils ne sont pas forcément des débauchés, ce n’est pas parce qu’ils sont là à ne rien faire qu’ils sont des débauchés, ce n’est pas la parabole du fils prodigue, c’est une parabole qui nous parle d’une embauche à toutes les heures du jour, et il y a deux explications traditionnelles, du moins, deux explica­tions qui me plaisent. La première, celle de notre Frère Jean-Philippe, qui consiste à dire que c’est la parabole de l’injustice de Dieu, puisque Dieu ne rétri­bue pas suivant les mérites, mais Dieu donne à chacun le denier convenu, parabole de la miséricorde. Une autre explication traditionnelle, c’est celle de saint Grégoire le Grand qui voit dans cette parabole l’appel à tous les âges de la vie, l’appel des cheveux blonds, des cheveux châtains, mais des cheveux gris et des cheveux blancs. Moi je n’ai pas envie aujourd’hui de rajouter une troisième explication, mais j’ai plutôt envie de vous dire ou d’essayer avec vous de voir pourquoi ils n’ont pas répondu. Pourquoi ces person­nes qui ont été embauchées ne sont-elles pas venues tout de suite ? Tous les textes en ce moment nous parlent de l'Église, tous les textes avec ce grand cha­pitre dix-huitième de Matthieu, nous parlent de notre façon d’être insérés dans l'Église, de vivre en Église, de nous couler dans l'Église, je dirais presque de nous compromettre dans l'Église, tous les textes nous par­lent de notre façon de nous insérer dans ce mystère, d’une Église qui a besoin de nos yeux, d’une Église qui a besoin de nos vies, de nos chairs, mais d’une Église qui pourrait très bien se passer de nous. Nous croyons en l'Église, mystère qui nous dépasse, depuis la fin août, on n’arrête pas de parler de l'Église, c’est en quelque sorte providentiel pour tous les curés de France et de Navarre parce que c’est l’occasion de lancer à chaque dimanche un nouveau sermon : "J’embauche pour les services, j’embauche pour les aumôneries, j’embauche pour les mouvements, j’embauche pour faire tourner ma paroisse". Mais je crois que cet appel lancé : "j’embauche", risque de tomber complètement à côté s’il n’est pas précédé par une sorte de révolution copernicienne dans le cœur de ceux qui entendent cet appel : j’embauche. Une ré­volution du même ordre que celle de Copernic, qui lui hésite entre le quinzième et le seizième siècle, qui est un religieux, un chanoine, qui est polonais et qui va chercher toute sa vie et publier sur le tard, de crainte des représailles, tout un nouveau système qui fait passer d’un géocentrisme où tout l’univers tourne autour de la terre à un héliocentrisme. Il n’apporte pas beaucoup de preuves, Copernic, (Galilée en appor­tera), mais il opère vraiment un tournant dans la pen­sée, sa thèse sera même condamnée par Paul V en 1616.

Je crois qu’il nous faut passer nous aussi dans notre vie de chrétiens, dans notre vie de baptisés à une véritable révolution copernicienne, une véritable ré­volution du même ordre que celle qui a été lancée du côté du haut Moyen-âge et de la Renaissance, parce que nous héritons tous d’une certaine mentalité, nous sommes baignés dans cette société de consommation que tout le monde critique, mais dans laquelle on est bien content d’être, cela nous permet de choisir notre dentifrice et notre brosse à dents, et nous héritons d’une histoire au sein de l'Église où le prêtre faisait tout, le prêtre est celui qui faisait même jusqu’à la quête. Et donc, nous héritons d’une certaine mentalité de consommateur. Mais cette époque est révolue, elle est dépassée, et je crois qu’elle ne reviendra jamais. Sans doute qu’on ne manquera jamais de prêtres, mais je crois que du fait de circonstances qui sont les nô­tres, du fait sans doute aussi d’un approfondissement, du fait de la redécouverte comme on dit ici très sou­vent, du sacerdoce baptismal, et de la place que doi­vent légitimement prendre les baptisés dans l'Église, je crois que cette période ne reviendra pas, et qu’il nous faut passer d’une certaine mentalité où ce qui est premier c’est ce que m’apporte l'Église, ce qu’elle m’apporte pour mon confort spirituel, pour mon équilibre, pour mon mariage, pour mon baptême, pour ma vocation, d’une certaine mentalité comme celle-là, il faut passer à travers cette révolution copernicienne, non plus tout tourne autour de moi, parce qu’on n’arrivera jamais à composer une communauté de ce type, on fonctionnera comme une communauté d’ermites, juxtaposés, comme des petites cellules de chartreux, qui se réunissent une fois par semaine à l’église et au réfectoire, il faut passer de cette com­préhension à une autre compréhension, c’est-à-dire ce que j’apporte à l'Église, ce que mon insertion dans l'Église, ce mouvement auquel j’appartiens, ce que ce mariage que je célèbre, ce baptême que je célèbre, cette vocation qui est la mienne, ce que cela apporte à l'Église, non plus l'Église qui tourne autour de moi, comme l’univers tournait autour de la terre, mais ma planète qui tourne dans l'Église et qui est participante de ce mystère de l'Église, et à ce moment-là on com­prend que le mariage que je célèbre devient le signe de l’amour de Dieu pour l’humanité, que le mouve­ment ou le service auquel j’appartiens manifeste cette présence, cette tendresse de Dieu, cette proximité de Dieu. Vous voyez qu’il nous faut passer d’une com­préhension pré-copernicienne à une compréhension qui est sans doute plus proche de la réalité de l'Église que Dieu veut.

Mais on va me faire une objection : on va me dire que si l’on me suit bien, l’homme risque de dis­paraître, si je ne suis plus le centre, si je ne suis pas l’aune, la mesure, à ce moment-là je ne vais plus être le centre et je risque de disparaître, de me dissoudre dans les espaces interstellaires. Mais je crois que ce n’est pas vrai, parce qu'on nous dit que notre grandeur c’est d’être consommateurs pour pouvoir être et para­ître davantage, mais je crois que notre grandeur, ce n’est pas d’être consommateurs, mais bien d’être ac­teurs, notre grandeur, c’est de jouer un rôle, notre grandeur, c’est de participer à cette dramatique divine et d’être pleinement participants de la pièce qui est en train d’être jouée. Et le problème se pose de la même manière pour vous comme pour moi : je ne suis pas frère ou prêtre d’abord pour moi, pour mon confort spirituel, pour ce que cela peut m’apporter, mais je suis frère, prêtre pour ce que je peux apporter à l'Église, signifier du mystère de l'Église. Et le pro­blème est le même pour vous, votre appartenance à l'Église ce n’est pas tout d’abord pour ce qu’elle vous apporte, pour votre confort spirituel, pour des tas de choses, pour les services qu’elle peut vous rendre, mais d’abord pour ce que vous allez apporter à l'Église, par votre simple présence, votre prière fidèle, vos engagements. Et l'on comprend bien que tous les discours que l’on fait à cette époque de l’année, où l'on dit : "j’embauche, j’embauche, j’embauche", s’il n’y a pas une sorte de pré-compréhension qui est l’œuvre de la grâce est inutile.

Je vais prier pour cela, nous allons prier pour cela, s’il n’y a pas d’abord cette pré-compréhension de se dire que ce qui est premier et ce qui importe, c’est d’abord ce que j’apporte à l'Église, tous les dis­cours sur "j’embauche, j’embauche", tomberont com­plètement à côté de la plaque. Et ceux qui hésitent encore, ceux qui se disent qu’il est peut-être trop tard, j’ai déjà l’âge des cheveux blancs, ceux qui hésitent encore peuvent se dire que ceux qui ont été embau­chés à la onzième heure ont reçu autant qu’à la pre­mière heure. Alors pourquoi attendre ?

 

AMEN