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ÉCRIS VITE ... MISÉRICORDE

Am 8, 4-7 ; 1 Tm 2, 1-8 ; Lc 16, 1-13
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C (23 septembre 2001)
Homélie du Frère Yves HABERT

Nous venons d'entendre cette parabole un peu particulière du gérant malhonnête. L'évan­gile, c'est cette puissance de dynamisme, cette puissance qui nous conduirait vers le bien, et tout d'un coup, voici que l'évangile ressemble aux pieds nickelés, Croquignole, Ribouldingue et Filo­chard, dans cette petite bande dessinée de trois es­crocs. Tout d'un coup l'évangile s'invite au milieu des escrocs, tout d'un coup l'évangile s'invite chez un gé­rant qui traficote. Et qui nous rapporte cette parabole ? C'est Jésus Lui-même. Ma théorie, c'est que Jésus la tient d'un de ces pécheurs avec qui Il mangeait, puis­qu'Il avait l'habitude de partager le repas des pé­cheurs, et un jour, un pécheur Lui a raconté cela, et Jésus nous le rapporte. Sans doute que Jésus en nous rapportant cette parabole veut nous introduire plus loin, sans veut-Il nous conduire vers quelque chose qui va dépasser le sens littéral, dépasser simplement la première lecture. Bien sûr, à la fin de cette parabole il y a deux petites notes de morale que nous venons de regarder, mais avant de voir un second sens à cette parabole, il faut d'abord s'attarder à sons sens premier.

Donc, nous sommes en face d'un homme ri­che à qui l'on rapporte que son gérant gaspille les biens. On lui rapporte, parce qu'il ne s'est rendu compte de rien. Il y a deux solutions, soit il est effec­tivement très riche, et le gérant a traité quelques obli­gations de père de famille que l'homme riche ne sui­vait pas beaucoup, préférant suivre des actions plus juteuses, ou, autre solution, l'homme riche a une confiance éperdue, aveugle envers son intendant. Per­sonnellement, je pense qu'il a cette grande confiance en son intendant puisqu'il est dit que cet intendant gaspille les biens, donc il a dû y aller franchement. Il y a là une provocation, un audit, des conseillers finan­ciers, on épluche les comptes, on épluche la gestion jusqu'au dernier centime, convocation, on remet les comptes de la gestion à cet intendant, et devant cette situation, l'intendant ne dit rien ! C'est très intéressant qu'il ne dise rien, car cela veut dire qu'il n'est pas si innocent que cela, il ne cherche pas à se défendre. Ce n'est pas le silence de celui qui se sait coupable puis­qu'il est dit dans le texte que c'est le silence de la ré­flexion. Lorsqu'on lui rend les comptes de sa gestion, il réfléchit à ce qu'il va pouvoir faire de plus. Il a une réflexion assez pragmatique : qu'est-ce que je vais bien pour faire ? Travailler la terre devenir indépen­dant me confier à mes forces physiques ? devenir indépendant par rapport à cet homme riche ? Autre solution : mendier ! là, c'est tomber dans une dépen­dance encore plus grande que celle qu'il avait par rapport aux comptes de l'homme riche et dépendre de la générosité des personnes. D'un côté il n'a pas la force, et de l'autre il a honte. Alors, il trouve le moyen de se faire des amis, c'est-à-dire de ne dépendre de personne, mais de s'adresser aux personnes qui dé­pendent de lui. Il se permet avec cette petite ruse d'avoir des débiteurs. Il les fait venir un par un, il ne veut pas que ce soit un rassemblement de plusieurs personnes, il veut faire vraiment "ami-ami", il va re­garder chacun de ses débiteurs, il y en a un qu'il fait asseoir, preuve qu'il veut vraiment entrer dans un nouveau style de relation de confiance, le traiter d'égal à égal. Remarquez aussi qu'à l'un il dit : "Écris vite". Il ne veut pas être accusé de faux en écriture, c'est donc le débiteur qui va traficoter, et ainsi, ce débiteur va passer du côté de l'intendant malhonnête, devenant voleur comme lui. Il n'y a pas plus de belle amitié qu'entre voleurs ! Vous avez remarqué aussi qu'à l'un qui doit cent barils d'huile, il dit : "Écris vite cinquante". C'est un gros débiteurs, car vous savez que l'huile (je ne connais pas le cours du marché sur les places financières de l'époque), vaut plus cher que le blé. A l'autre il dit : "Écris vite quatre-vingts". Il y a des amis plus proches que d'autres, qui veulent ren­trer plus avant dans la combine. C'est quand même assez gratiné si on regarde bien ces pieds nickelés !

Deux leçons de morale. La première : il ne faut pas être des chrétiens naïfs, car dans les affaires la naïveté n'est pas de mise. Il n'y a pas de raison parce qu'on est chrétien, on soit plus naïf que si on était simplement dans les affaires. Deuxième leçon : il y a un argent malhonnête, on le sait autant en faire profiter les autres, autant s'acquérir des amis, et les amis dont parle Jésus ce sont les pauvres qui pourront vous accueillir, non plus dans les palais de la terre, mais dans les tentes éternelles. Si vous voulez faire du camping pour l'éternité, il faut en donnant ses biens, s'acquérir des amis pour la vie éternelle, en offrant son argent aux pauvres. Et la semaine prochaine c'est le pauvre Lazare et le riche, donc, on continuera dans ce thème-là. Voilà pour le sens premier.

Mais je crois que Jésus veut nous introduire un peu plus loin. Si cela c'est le texte qui est noté, il faut aller voir du côté de la trame, comme avec une sorte d'encre sympathique, aller voir ce qui se cache derrière, car n'y a-t-il pas un sens caché derrière cette parabole ?

L'homme riche, celui qui ne connaît pas l'étendue de ses biens, celui qui n'a même pas un re­gard sur l'infinité de son champ, c'est Dieu qui est infiniment riche en miséricorde. Dieu qui a une confiance absolue, totale, une confiance de nature envers son intendant : le Christ. Le Christ est l'inten­dant des mystères de Dieu, Il possède non seulement tout ce qu'a Dieu, mais aussi "est" tout ce qu'est Dieu. Non seulement il possède cette miséricorde, mais "Il est" la miséricorde. Le Père dans une confiance aveu­gle a tout remis à son Fils, c'est-à-dire qu'Il a encore pris plus de risques que l'homme riche de la parabole. Le Père a tout remis à son Fils. Que va faire le Fils ? Il va faire comme l'intendant : il va gaspiller, dilapi­der les biens de son Père. Il va passer son temps à faire des chèques. A l'un Il dit : "Mon ami, viens, je veux demeurer chez toi". C'est Zachée ! ( Luc 19) A une autre, la femme en Jean 8, la femme adultère : "Qui t'a condamnée ? Moi non plus je ne condamne pas. Va et désormais ne pèche plus !" En Luc 7, de cette femme qui verse tout son parfum, Il dit : "Parce qu'elle a beaucoup aimé tous ses péchés sont pardon­nés". Voilà, Il n'arrête pas de signer des chèques sur la miséricorde, Il n'arrête pas, Il n'arrête pas !

Il est dénoncé, Il gaspille les biens de Dieu : "Qui peut pardonner les péchés sinon Dieu seul ?" Donc on le dénonce. Et là l'homme riche, contraire­ment à la parabole (cela ne colle jamais tout à fait dans l'allégorie, il faut avoir un peu de souplesse), là le Père se tait. L'intendant, le Christ est dénoncé, mais l'homme riche, le Père se tait, Dieu se tait. "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" A ce moment-là, on Lui demande de rendre compte de sa gestion. On le met sur une croix, et que dit le Christ sur la croix : "que vais-je faire ? Travailler ? je n'en ai plus la force, la croix est plantée en terre, maintenant, il faut laisser faire l'instrument, je suis-moi, comme un oiseau de nuit cloué sur la porte d'une grange, maintenant, c'est la croix qui va, telle une charrue, faire que cette terre devienne un peu le ciel. Maintenant il faut que la croix agisse par son propre fait, je n'ai plus la force. Mendier ? Si Tu es Fils de Dieu ... Mendier, mais non, j'aurais honte ! Et pour­tant, je vais quand même mendier parce qu'il convient que le Fils de l'Homme aille jusqu'au bout par amour des hommes. "J'ai soif". Que vais-je faire?"

Il fait venir ses débiteurs de son Maître, un par un. "Pour nous c'est justice", dit l'escroc de la parabole, "parce que nous avons fait le mal. Mais Lui, Il n'a pas fait le mal. Pour nous c'est justice, nous payons nos actes, mais Lui Il n'a rien fait de mal". - "Écris vite : Aujourd'hui tu seras avec Moi en Para­dis". Il fait venir sa Mère qui est sauvée, qui fait par­tie du peuple des sauvés, et lui dit :"Écris vite : prends chez toi le disciple". Il fait venir le disciples et Il dit : "Écris vite : prends chez toi ma Mère". Il nous fait venir chacun : "Mon ami, combien dois-tu ? - Cent barils d'huile. - Écris vite : cinquante. Parce qu'avec les cinquante autres tu baptiseras les bébés, tu guériras les malades avec cette huile, tu consacre­ras les prêtres." Tous les sacrements sont nés de la croix, on le sait bien. Un autre : "Mon ami, combien dois-tu ? - Cent sacs de blé. - Écris vite : quatre-vingts. Parce qu'avec les vingt autres sacs de blé, tu offriras l'action de grâces pour ton Dieu et Père".

"L'huile qui fait briller les visages et le pain qui fortifie le cœur de l'homme" comme le dit le mer­veilleux psaume 103.

Vous voyez comment la parabole nous en­traîne dans quelque chose de différent. Je crois que l'intendant n'a pas été assez malhonnête. Le Christ Lui, Il a tout gaspillé. L'intendant n'est pas parti avec les meubles, il n'a pas mis son maître riche sur la paille. La Christ Il a tout donné, toute sa miséricorde. La leçon d'une telle lecture, c'est que si le mal, si l'es­croquerie (et en ce moment, on est servi), si le mal a des bornes, a des rives, des limites, même si cela se déchaîne, même si le fleuve passe parfois de l'autre côté des rives, même si à certains moments on croule quand on est confronté à des images d'une violence insoutenable, je crois que la bonté de Dieu, elle, n'a aucune rive, aucune limite. Il y a quelqu'un qui l'a dit mieux que moi, c'est saint Jean Chrysostome qu'on pourrait proclamer docteur de miséricorde. "Ne dé­sespérez pas, gardez-vous du désespoir. Je le répéte­rai mille fois, si vous péchez tous les jours, faites pé­nitence tous les jours. Oui, tu seras sauvé, parce que le Seigneur a pour les hommes une grande bonté : mon espoir n'est pas fondé sur ta pénitence, car la pénitence ne peut effacer tes crimes, mais bien la clémence de Dieu qui s'y joint aussitôt, qui n'a pas de mesure et qu'aucune parole ne peut expliquer. Ta malice est celle d'un homme, (on pense à l'intendant et à son habileté), elle est bornée, limitée, la miséricorde qui pardonne est celle de Dieu, elle n'a pas de bornes, elle est infinie. La malice de l'homme est à la bonté de Dieu ce qu'une étincelle tombant dans l'océan est à l'océan. Non, moins encore, l'océan a des rives, la bonté de Dieu n'en a aucune".

Si devant une telle miséricorde notre cœur ne peut pas craquer, offrons les vingt pour cent de blé qu'Il nous a donné pour les partager et en faire une Eucharistie, une Eucharistie pour notre Dieu et Père.

 

 

AMEN

 

 
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