Photos

L'AMOUR DE DIEU : NI PRIVILÈGE NI RÉCOMPENSE, MAIS DON GRATUIT

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20 c-24+27 a; Mt 20, 1-16 a
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (22 septembre 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Frères et sœurs, cette parabole est profondément choquante. Si les chefs d'entreprise traitaient leurs salariés, leurs ouvriers comme le maître de la vigne, il y aurait une révolte immédiate, et justifiée, car n'est-il pas injuste de donner le même salaire à quelqu'un qui n'a travaillé qu'une heure, et à celui qui a travaillé toute la journée. Une justice sociale qui serait fondée sur de tels principes ne pourrait satisfaire ni les intéressés, ni notre sens de la justice. En effet, vous le savez, la manière de compter les heures chez les anciens n'est pas la même que la nôtre. Quand on parle de la onzième heure, il ne s'agit pas de onze heures du matin, mais il s'agit de la onzième heure du jour, en comptant la première heure à partir du lever du soleil. La onzième heure c'est donc vers cinq heures du soir. Autrement dit, les derniers venus ont travaillé à peine une heure avant que le soleil se couche, tandis que les premiers effectivement, avaient subi toute la journée.
Donc, cette parabole nous choque, et cela n'a rien d'étonnant, cela fait partie du genre littéraire de la parabole. Souvenez-vous par exemple de l'intendant infidèle qui vole son maître quand il sait qu'il est ren­voyé, afin de se faire des amis avec ceux qu'il a dis­pensé de payer ce qu'ils devaient à son maître, et il est loué par le Seigneur. Les paraboles donc, sont un genre littéraire qui pique notre curiosité, précisément par un détail inhabituel, anormal, choquant, qui nous invite à aller au-delà des apparences. Si Jésus dit des paraboles, c'est pour nous faire changer d'optique, pour que nous ne regardions pas les choses comme nous le ferions spontanément, mais que nous décou­vrions qu'il y a quelque chose d'autre, que Dieu a quelque chose d'autre à nous dire que ce que nous attendons.
Qu'en est-il de cette parabole ? La parabole des ouvriers de la onzième heure, au premier abord nous semble être, de la part de Jésus, la critique de cette jalousie (le mot est prononcé dans le texte), qui habite notre cœur et qui, en toutes circonstances, nous fait nous comparer les uns aux autres. Jésus dit à celui qui a travaillé toute la journée : "Nous avons convenu d'un denier. Si cela me fait plaisir de surpayer celui qui n'a pas beaucoup travaillé, pourquoi es-tu jaloux parce que je suis bon ?" Voilà le sens immédiat de cette parabole. Ce n'est pas tout à fait suffisant, ce n'est pas tout à fait satisfaisant. Si nous nous en te­nions à cette interprétation, cela voudrait dire que Dieu revendique l'arbitraire de son amour. Il ne lèse pas ceux qui ont travaillé et dont le salaire était convenu d'avance, mais Il veut, en plus, donner da­vantage à quelqu'un qui n'a pas rempli le même contrat. C'est le droit de Dieu de faire ce qui lui plaît ! S'Il veut combler quelqu'un davantage qu'un autre, cela le regarde, et l'autre n'a pas à être jaloux, du mo­ment qu'il reçoit son dû. Est-ce seulement cela que veut dire Jésus ? Est-ce la revendication d'un arbi­traire de la part de Dieu, fut-ce l'arbitraire d'un sur­croît de bonté à l'égard de tel ou tel ? Je crois que cette parabole nous invite à réfléchir un peu davan­tage.
En fait, s'il s'agissait de justice sociale, s'il s'agissait de salaire, ou de quelque chose qui est dû, cet arbitraire de Dieu ne serait pas une réponse tout à fait suffisante. Même si Dieu a le droit de faire ce qui lui semble bon, nous demandons tout de même et à juste titre, qu'Il tienne compte de ce que nous faisons. Que nous ayons longuement travaillé, souffert, ne peut pas être entièrement négligeable, et passer ina­perçu aux yeux de Dieu. D'ailleurs, la Bible regorge de textes où il est dit "qu'il sera donné à chacun selon ses œuvres". Dieu ne méprise pas ce que nous faisons, Il ne laisse pas de côté nos efforts, mais Il en tient compte. Il nous prend suffisamment au sérieux pour ne pas à ce point négliger la part qui nous revient.
Mais alors, que veut dire vraiment Jésus ? S'il s'agissait d'une affaire de dette, d'une comptabilité, d'un salaire, d'une récompense, ce ne serait pas ad­missible. Ce que Jésus veut donc dire, c'est que le rapport de Dieu avec l'homme, ici symbolisé par le rapport du maître de la vigne avec ses ouvriers, n'est pas un salaire, n'est pas de l'ordre de la comptabilité : je te dois ceci, je te donne cela. C'est une manière de voir qui nous est spontanée mais que Jésus récuse, de croire que nous agissons de telle et telle manière, et Dieu, selon ce que nous avons fait, nous récompense ou nous punit. C'est notre manière spontanée de voir les choses, Jésus nous invite à aller plus loin. Comme le disait cet oracle d'Isaïe qu'on a lu au début de cette eucharistie : "Mes pensées ne sont pas vos pensées, mes chemins ne sont pas vos chemins, mes voies ne sont pas vos voies". Autrement dit : je ne considère pas les choses comme vous en avez l'habitude, et comme vous avez tendance à les considérer nous-mêmes. Il ne s'agit pas de la part de Dieu, de punir ou de récompenser, même si c'est ce que nous imaginons spontanément. Dieu ne revendique pas l'arbitraire, Il nous affirme que ses relations avec nous ne sont pas de l'ordre du droit et de l'avoir. Ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit.
La relation de Dieu avec nous est de l'ordre de la gratuité. C'est pourquoi Dieu ne se conduit pas comme un chef d'entreprise, comme le propriétaire d'une vigne, Il ne se conduit pas avec nous selon des règnes de justice qui seraient exactement mesurées par les efforts que nous aurions fait. Dieu déploie avec nous une relation d'un autre type, qu'on appelle l'amour, et l'amour est toujours gratuit. Ce qui ne veut pas dire qu'il est arbitraire. La gratuité ce n'est pas la fantaisie, ce n'est pas faire ce qui vous passe par la tête, la gratuité c'est un don qui ne s'explique pas par une mesure calquée sur les efforts. Notre vie de rela­tion avec Dieu ne consiste pas à observer un certain nombre de règles, à accomplir un certain nombre de choses et à recevoir en échange, de Dieu, punition ou récompense. Dieu nous invite à une relation d'un autre ordre, qui est de l'ordre de l'amour, de l'amitié, et donc de l'ordre de la gratuité. Et nous le savons bien déjà dans notre expérience humaine : quand nous aimons quelqu'un, cet amour n'est pas mesuré par telle ou telle qualité que cette personne possède, par tel ou tel service que cette personne nous a rendu, par telle ou telle valeur que cette personne possède. Quand nous aimons, nous aimons parce que nous aimons, et l'amour n'a pas besoin de se justifier par des mesures. L'amour, saint Bernard nous l'a dit : "La mesure de l'amour est d'être sans mesure". Il n'y a pas de mesure à l'amour, c'est un don dans lequel on se donne tota­lement et gratuitement. Nous ne sommes pas aimés de Dieu parce que nous avons fait un certain nombre d'efforts, parce que nous avons fait le bien, accompli les commandements, ou encore parce que nous avons acquis un capital de vertus, nous sommes aimés par Dieu, parce que Dieu est amour.
Alors, il s'agit pour nous de renverser notre façon de voir les choses, et d'entrer dans un univers nouveau qui est l'univers du cœur, de la pensée, de la manière d'être de Dieu. Ce qui est le plus important dans la parabole, ce n'est pas tellement que les ou­vriers de la première heure soient critiqués parce qu'ils sont jaloux, parce qu'ils manquent de miséri­corde, parce qu'ils manquent de bienveillance à l'égard de leurs camarades qui n'avaient pas eu la chance d'être embauchés au début de la journée, et qui par conséquent n'ont commencé leur travail que plus tard, ce n'est pas cela qui est important. La pointe de la parabole, c'est que les ouvriers de la première heure se trompent sur leur relation avec Dieu. Ces ouvriers de la première heure dans ce contexte, c'est le peuple juif, qui a été choisi dès l'origine, qui depuis toujours est élu par Dieu, et qui imagine que le fait d'avoir été choisi au départ, lui donne un privilège, un droit sup­plémentaire, lui permet de requérir une récompense plus grande que ces "cochons de païens" qui ne connaissent pas Dieu et qui ne savent même pas quelle est la Loi de Dieu. Jésus veut dire aux juifs que le choix de Dieu n'est pas un privilège qui met à part et au-dessus des autres. Mais ce privilège est pour le peuple juif, la manifestation, déjà, de la gratuité de l'amour de Dieu, car après tout, si le maître de la vi­gne a embauché les ouvriers de la première heure, ce n'est pas parce qu'ils avaient un mérite supplémen­taire, c'est parce que la chance a fait qu'ils étaient là au bon moment et qu'il les a emmenés à sa vigne. Ceux de la onzième heure, ils le disent bien : "Pour­quoi êtes-vous là à ne rien faire ? - Parce que per­sonne ne nous a embauché". Il y a donc gratuité dans le fait que Dieu ait choisi Israël. Ce n'est pas du tout un privilège, c'est déjà une manifestation gratuite du choix de Dieu. Au lieu qu'Israël prenne son élection comme un privilège, il doit la prendre comme le pro­totype de cette gratuité qui s'adressera à tous, à eux d'abord, c'est évident, mais aussi aux autres qui n'ont pas suivi le même chemin, mais qui sont eux aussi, gratuitement, aimés par Dieu, et qui recevront de Dieu l'amour au même titre. Il n'y a pas de droit à être aimé, il y a simplement cette merveille de recevoir l'amour.
Mais si cette parabole vise les juifs dans le contexte immédiat dans lequel Jésus l'a prononcée, elle est valable aussi bien aujourd'hui que dans le moment où Jésus la disait. Aujourd'hui, ce n'est pas tellement des juifs qu'il s'agit, mais c'est de nous. Nous, les bons chrétiens, nous qui avons la chance d'avoir connu le Christ dès le début de notre vie, nous qui nous efforçons de venir à la messe le dimanche, nous qui nous efforçons de vivre conformément aux commandements de Jésus, ce n'est pas un droit qui nous mettrait au-dessus des autres, ce n'est pas quelque chose que nous pourrions revendiquer comme un privilège. Nous sommes ici, non pas parce que nous sommes meilleurs que les autres, mais parce que Dieu nous a fait la grâce de se faire connaître à nous, de nous prendre dès notre naissance dans une famille chrétienne, de nous élever dans la foi, et de nous convertir jour après jour, de telle sorte que nous obéissions à ses commandements. Obéir aux com­mandements de Dieu, ce n'est pas un privilège, ce n'est pas un mérite, ni un droit à obtenir une récom­pense, c'est une grâce. Si nous sommes ici, c'est par pure grâce. Et ceux qui n'y sont pas n'ont pas reçu cette grâce, mais ils en reçoivent d'autres, et nous devons nous réjouir que cette gratuité qui nous permet de connaître Dieu, de l'aimer et de vivre en chrétien, nous devons nous réjouir que cette gratuité s'adresse aussi aux autres, et que les autres, par des chemins différents qui ne sont pas les nôtres, mais qui sont connus de Dieu aussi bien que notre propre chemin, que les autres aussi soient rejoints par la gratuité de l'amour de Dieu. Nous devons changer entièrement notre mentalité. Il ne s'agit pas de droit, ni de salaire, ni de récompense, mais il s'agit de nous ouvrir à ce don que Dieu nous fait et qu'Il fait aussi aux autres, même s'Il le fait différemment. Ceux parmi nous qui se sont convertis à cinquante ans, ou soixante ans, ou plus tard encore, savent, aussi bien que ceux qui sont nés dans l'Église, que tout est grâce. Voilà le sens de cette parabole. Ce qui est la pointe de la parabole, c'est quand Jésus dit aux ouvriers de la première heure : "Puisque vous ne comprenez pas, que vous ne saisissez pas que vous êtes là par grâce, et que mon amour est gratuit, et que ce n'est pas un droit ni un salaire, et que par conséquent, vos frères bénéficient de cet amour au même titre que vous, même si c'est autrement, si vous ne comprenez pas cela, vous n'avez rien compris ! Prenez votre denier et allez vous-en !" Voilà le moment le plus grave de la parabole : celui qui ne comprend pas que l'amour de Dieu est affaire de gratuité, celui-là se met lui-même en-dehors du Royaume, et il ne comprend rien.
Frères et sœurs, laissons convertir notre cœur. C'est dans cette gratuité que les enfants vont recevoir le baptême maintenant. C'est dans cette gratuité que Victor, Edouard, Aloïs, Quentin, vont être plongés dans la vie du Christ. Ils n'y ont aucun mérite, mais Dieu leur donne sa grâce, comme Il l'a donnée à cha­cun d'entre nous, comme Il la donne à tous les hom­mes, parce qu'il veut nous rassembler dans cette fête gratuite qui est celle de son amour éternel.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public