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LOI ET GRÂCE, RÉGULATEURS DE LA VIOLENCE RELIGIEUSE

Sg 2, 12+17-20 ; Jc 3, 16 — 4,3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (21 septembre 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Le Fils de l'Homme sera livré aux mains des hommes".

Frères et sœurs, on pourrait dire qu'aujourd'hui les textes que nous avons lu ont tous un point commun. A travers des situations très différentes, ils nous ramènent à un des problèmes centraux de notre conscience religieuse d'aujourd'hui : comment se fait-il que les religions soient tellement liées à la violence ? Il est certain que dans l'actualité, ce sont des événements comme le onze septembre 2001, qui ont subitement réanimé cette question au fond de la conscience mondiale. Il est certain que la plupart des événements que nous vivons aujourd'hui qui ont donné le ton à l'actualité, sont marqués d'une manière ou d'une autre par des remous, des vagues de fond, des lames de fond de violence religieuse. Cela nous inquiète, cela nous préoccupe, on a comme l'impression que le fait de dire que toutes les religions c'est : aimez-vous les uns les autres, cela ne marche pas ! En réalité, dès qu'une identité religieuse veut s'affirmer, elle a toujours tendance à s'affirmer "contre", et au détriment d'une autre.

Que faut-il penser de tout cela ? Je voudrais simplement attirer votre attention ce matin sur quelques points, je ne prétends pas épuiser la question, elle est inépuisable. La première chose, c'est qu'il est tout de même surprenant de voir comment la révélation judéo-chrétienne a été dès le départ avertie de ce problème du lien étroit qui existe entre la violence et la religion, et d'une certaine manière pour le dénoncer. On pourrait tourner dans tous les sens le récit du péché originel, personnellement, il me semble qu'il y a derrière ce récit une sorte de dévoilement, qu'à partir du moment où l'homme doit se situer par rapport à Dieu, l'argument pour arriver à faire tomber l'homme, c'est ceci : "vous serez comme des dieux". C'est-à-dire, si vous arrivez par vos propres forces, votre propre pouvoir, à vous affirmer contre Dieu et à lui tenir tête, et résister à ce qu'Il vous a dit, si vous arrivez à "mettre la main", le mot grec qui traduit le péché de l'homme qui met la main sur le fruit c'est "arpagô" Harpagon, c'est-à-dire ce geste qui consiste à s'emparer de ce que Dieu avait réservé pour Lui. Autrement dit, dans la tradition juive, on est extrêmement averti que la violence est au cœur même, et est le danger majeur de notre relation avec Dieu. Il ne faut pas se fermer les yeux, ni avoir une vision "pâtisserie" de la religion, parce qu'en réalité, la religion n'est pas quelque chose de doux, elle peut à tout moment déchaîner des comportements incroyables.

Dans le texte que nous avons lu tout à l'heure, des impies qui s'attaquent au juste, on est un siècle à peine avant Jésus-Christ, le judaïsme essaie de s'affirmer dans le monde païen, et il est en butte à la résistance de ceux qu'il appelle les impies. Ce sont ceux qui essaient d'observer et de vivre selon la Loi, qui tout d'un coup, alors qu'ils ne veulent pas de mal aux autres, déchaînent la haine et la violence : "Les impies se disent, il nous fait la morale avec sa Loi", peut-être que le bonhomme qui est la victime ne fait pas de grands sermons, "mais son comportement comme tel est une manière de nous mettre en cause, on ne supporte pas". Et les impies, remarquez-le, ne sont pas des athées, ce ne sont pas des gens qui sont contre Dieu, ils sont contre le juste parce qu'il propose d'avoir une certaine relation avec Dieu, et eux n'en veulent pas. Cela aboutit à une sorte de conflit inextricable, celui de la mort.

A l'intérieur de la communauté, saint Jacques dénonce le comportement des frères entre eux : vous vous entre-tuez, vous péchez les uns contre autres, vous avez un don qui est le don de Dieu et qu'en faites-vous ?

Jésus lui-même, vous l'avez entendu, quand Il annonce sa Passion dit : "le Fils de l'Homme va être livré aux mains des hommes". Il faut comprendre ces morts : "livré aux mains" d'une façon extrêmement réaliste. Il faut le comprendre comme le Fils de l'Homme qui va devenir le jouet, l'objet de manipulations, parce qu'il s'est révélé comme Fils de l'Homme ce personnage mystérieux qui vient d'ailleurs, on va le manipuler. Si vous relisez les récits de la Passion, c'est très étonnant : Il est livré par Judas, livré aux mains du pouvoir du Sanhédrin. Le pouvoir du Sanhédrin le livre à la manipulation de Ponce-Pilate, et Pilate le présente à la foule pour qu'Il soit manipulé par cette foule. Le divin, contrairement à ce qu'on pense, n'est pas toujours quelque chose qui suscite de l'admiration, de la sympathie et de la révérence, mais le divin peut être cette chose qui taraude tellement le cœur de l'homme qu'à certains moments, il a envie de jouer avec, de le déconsidérer, de la manipuler, d'en faire son jouet.

Plus proche de nous, on fête cette semaine le quarantième anniversaire de la mort de Jules Isaac et de Jean XXIII. Comment se fait-il que les deux courants religieux les plus proches de toute l'humanité, le judaïsme et le christianisme en soient arrivés à certains moments à des rapports de haine, de violence aussi cruels et aussi inadmissibles ? Jules Isaac n'était pas croyant, simplement en regardant l'histoire, il s'est posé la question : comment est-ce possible qu'on en soit arrivé là ?

Cette multitude d'exemples nous montre à quel point toujours la religion peut déchaîner le rapport de violence entre les hommes. C'est très intéressant, car à travers la multitude des exemples qui pourraient nous être offerts sous les yeux, je crois qu'il y a deux choses dans cette violence. Il y a la violence que le comportement religieux suscite chez ceux qui ne sont pas d'accord, chez ceux qui vont devenir les adversaires. Pourquoi ? Je pense que la racine du comportement religieux se trouve dans cette réflexion : celui-là a prise sur quelque chose que nous ne connaissons pas et cela suscite la jalousie. C'est une chose extrêmement déroutante que de voir l'homme s'attaquer à un autre simplement parce qu'il a un comportement religieux, et l'on ne veut pas en fait qu'il puisse avoir accès à un domaine auquel moi-même je n'ai pas accès. C'est la forme la plus courante du comportement religieux : toi tu prétends connaître Dieu et avoir une relation avec Lui ? Moi je ne veux pas, parce que moi, je n'en ai pas ! A ce moment-là, immédiatement, c'est le comportement de la jalousie. C'est Caïn et Abel. Qu'y a-t-il dans le cœur de Caïn ? C'est qu'il voit qu'Abel a un comportement religieux auquel lui ne se sent pas capable d'accéder et il ne peut pas le supporter. C'est la forme de violence anti-religieuse qui aboutit généralement à la persécution. Toutes les grandes traditions religieuses ont connu cela d'une manière ou d'une autre. Le pire, c'est quand la violence naît au cœur des religions. C'est peut-être la grande interrogation de notre temps. Ce n'est pas simplement qu'un comportement religieux suscite la jalousie, la violence et la haine de celui qui ne l'a pas, mais c'est qu'à l'intérieur même d'une tradition religieuse, peut naître un comportement violent. C'est beaucoup plus déroutant. Effectivement, cela s'explique difficilement, sinon par le fait que c'est une sorte de crise à l'intérieur du comportement humain. Le jour où j'ai Dieu dans ma poche, ou sur mon ceinturon, je peux faire n'importe quoi. A ce moment-là le divin légitime apparemment n'importe quel comportement. Si j'ai une relation avec le divin, alors, je suis plus fort que tout, et donc, je peux user de tout, même de la violence. Il est évident que cette racine, et je crois que là nous touchons au cœur même de l'existence humaine comme possibilité de rapport avec Dieu, cette racine est minée de l'intérieur par ce péché, par cette violence. On a toujours dit cela, on ne veut pas le reconnaître, mais c'est vrai qu'aucune expérience religieuse n'est absente d'une tentation de péché, de mal et de violence.

Comment réagir à cela ? Simplement deux petites pistes. La première, c'est le grand message de la révélation juive, c'est la Loi. Quand Dieu se révèle comme le Dieu de son peuple choisi, et le peuple certes, bénéficie d'une grâce d'élection, de prédilection de la part de Dieu, mais il lui dit : il y a des lois, tu ne peux pas dépasser les bornes Toute existence religieuse qui voudrait s'affranchir des lois, est une existence religieuse d'emblée vouée à la perte, soit de somme, soit des autres. La Loi, c'est le premier stade par lequel une expérience religieuse s'autorégule. Par conséquent, nous autres chrétiens, ne nous considérons pas trop facilement au-dessus de la loi. La Loi est au cœur de toute expérience religieuse comme ce régulateur qui dit : tu ne peux pas aller au-delà.

La deuxième chose, c'est je crois, l'apport propre du christianisme, c'est que la religion, c'est "aussi" la grâce. La religion, c'est le don. Ce n'est pas l'emprise que j'ai sur Dieu, c'est le fait que Dieu se donne. Et si Dieu se donne, c'est vrai qu'il peut se donner et que l'homme peut récupérer les choses en manipulant, comme Jésus le dit : "Le Fils de l'Homme va être livré" et manipulé par les hommes, si nous l'accueillons avec humilité comme des enfants, à ce moment-là cela change tout. Au fond, il n'y a que deux freins pour qu'une expérience religieuse reste dans la vérité même de ce qu'elle doit être : la Loi, comme une limite : tu ne peux pas franchir, et la grâce comme le retour à la source : ce n'est pas toi qui a conquis Dieu, c'est Dieu qui a séduit ton cœur. C'est pour cette raison que Jésus quand Il veut expliquer quelle soit être l'attitude des disciples, vous le remarquerez, dès que les disciples sont entre eux, ils ont des rapports de violence : qui est le plus grand, qui est le plus fort, qui a les meilleures relations avec Dieu ? Et Jésus prend alors un enfant et leur dit : regardez l'enfant, ce n'est pas l'innocence, on n'a pas lu Rousseau dans l'évangile, l'enfant c'est la réceptivité, l'accueil, c'est l'expérience religieuse comme un don, comme un accueil.

Ce matin, nous avons l'extraordinaire chance de pouvoir faire encore cette expérience religieuse d'un don et d'un accueil. Quand on va baptiser Guilhem, Sixtine, Clémentine et Théo cela doit nous rappeler la source même de notre comportement religieux. Eux, ils accueillent comme des enfants, comme un enfant boit au jour le jour l'amour de ses parents, aujourd'hui, ils commencent à accueillir, à se laisser saisir par l'amour de Dieu. Le baptême, c'est un saisissement, ce n'est pas le fait d'avoir prise sur Dieu, mais c'est Dieu, son Esprit qui s'empare du cœur de l'enfant et qui en fait son fils.

Que cette célébration du baptême nous rappelle ces exigences fondamentales de notre comportement et de nos attitudes religieuses, et puissions-nous en être de véritables témoins.

 

 

AMEN

 

 
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