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DE LA JALOUSIE QUI TUE AU SERVICE DE L'AUTRE

Sg 2, 12+17-20 ; Jc 3, 16 — 4,3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (24 septembre 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Frères et sœurs, la page d'évangile que nous venons de lire marque un tournant décisif dans la vie publique, de Jésus. En effet, jusque-là on peut dire que tout s'est passé à merveille. Les foules étaient dans la stupéfaction devant les miracles de Jésus, et le sommet a été le miracle de la multiplication des pains. Tout cela se passait en Galilée, une région de Palestine où les grands-prêtres de Jérusalem n'avaient pas autant d'autorité qu'à Jérusalem même. Jésus avait un accord profond avec cette foule qui le suivait et s'émerveillait de ses paroles et de ses actes.

Et voici que Jésus commence à annoncer à ses disciples qu'Il doit monter à Jérusalem, qu'Il doit y être persécuté par les grands-prêtres et les scribes, mis à mort, mais après trois jours, Il ressuscitera. Les disciples sont dans la stupeur. Ils ne comprennent pas comment cette merveilleuse aventure de Jésus va se terminer ainsi par la Passion et la mort. Par trois fois Jésus reprend cette annonce, et chaque fois les disciples sont déconcertés. Nous sommes là dans le mystère de l'absence de relation entre Jésus, son message et ceux qui l'écoutent. Il y avait un accord, apparent du moins, et puis les grands-prêtres, les scribes, les pharisiens vont petit à petit fomenter leur complot contre Jésus, et ils arriveront finalement à retourner la foule elle-même, qui juste après les acclamations des Rameaux, criera : "A mort!" C'est le mystère de la fermeture du cœur à un message qui était pourtant un message d'amour. Comment est-il possible que les auditeurs de Jésus aient ainsi systématiquement fermé leur cœur à ce qu'Il leur annonçait ?

Peut-être que les lectures que nous avons faites aujourd'hui peuvent nous éclairer sur ce mystère. Consultons d'abord le livre de la Sagesse, qui, plus d'un siècle à l'avance, annonçait déjà cette Passion du Juste : "Ceux qui méditent le mal se disent en eux-mêmes, attirons le juste dans un piège". Pourquoi attirer le juste dans un piège ? "Parce qu'il nous reproche note conduite. Il s'éloigne de nous, il nous accuse d'abandonner nos traditions". Le texte que nous avons lu n'est qu'une partie du chapitre de ce livre de la Sagesse. Si nous lisons l'ensemble, nous verrons : "Il se flatte d'avoir la connaissance de Dieu. Son genre de vie ne ressemble pas à celui des autres. Il est différent. Ses sentiers ne sont pas comme les nôtres" (Sag. 2, 12-15). Nous voyons donc que finalement ce qui suscite l'animosité des scribes, des grands-prêtres à l'égard de Jésus, c'est le refus de cette différence. Il n'agit pas comme eux, et ils ne peuvent pas le supporter et le lui pardonner. Alors, ils le mettent au défi : "Il se vante d'avoir Dieu pour Père, voyons donc si ses dires sont vrais ? S'il est Fils de Dieu, Dieu l'assistera et le délivrera. Eprouvons-le donc par des outrages et nous mettrons à l'épreuve sa résignation" (Sag. 2, 17-19). Je ne sais pas si vous avez mémoire de ce que seront les paroles de ces mêmes grands-prêtres et de la foule quand Jésus sera crucifié, ce sont exactement les mêmes que celles qui sont annoncées par le livre de la Sagesse : "Il en a sauvé d'autres ! C'est le roi d'Israël, qu'Il descende de sa croix ! Il a mis sa confiance en Dieu, que Dieu le délivre maintenant !" (Mt. 27, 42-43). C'est presque la citation littérale du livre de la Sagesse. "Dieu le délivrera s'Il l'aime puisqu'Il a dit : Je suis le Fils de Dieu" (Mt. 27, 43). C'est donc ce refus d'une différence qui nous appelle plus loin, qui nous appelle ailleurs, qui est à la base de ce soulèvement des grands-prêtres, des scribes et puis bientôt de la foule tout entière contre Jésus.

Saint Jacques va nous éclairer lui aussi sur ce drame. Il nous dit, vous l'avez entendu : "La jalousie, la rivalité mènent à toutes les actions malfaisantes. D'où viennent les guerres ? D'où viennent les conflits entre vous ? N'est-ce pas justement de tous ces instincts qui mènent leur combat en vous-même ? Vous êtes pleins de convoitise et vous n'obtenez rien, alors vous tuez" (Jc. 3, 16+4, 1-2) Ces paroles de saint Jacques sont d'une force extrême : "vous êtes remplis de convoitise, vous ne pouvez pas obtenir ce que vous désirez, (et le raccourci est saisissant) alors vous tuez !" Prenons-nous conscience de ce que notre désir, notre convoitise qui nous pousse à jalouser l'autre pour ce qu'il est, pour ce qu'il a et que nous n'avons pas, que cette jalousie qui naît dans notre cœur peut nous conduire à la haine, à tuer les autres, à la guerre. saint Jacques nous dit que les guerres viennent de là, et nous le savons bien. Ce qui est vrai à une petite échelle dans notre cœur est vrai dans les peuples, ils se jalousent, ils se reprochent leurs différences, ils se haïssent, ils n'obtiennent pas ce que les autres possèdent, alors ils font la guerre et ils tuent.

Voilà donc que la Passion du Christ est comme le prototype de toutes ces passions qui s'accumulent dans l'histoire des hommes. Car c'est toujours le même moteur qui est en quelque sorte une traduction de ce que nous pourrions appeler le péché originel, c'est cette sorte de jalousie intérieure qui s'oppose à l'autre parce qu'il est différent, et qui nous conduit à la convoitise, à la haine et puis finalement au meurtre et à la guerre. C'est exactement de cette manière qu'au début de l'humanité, Caïn en est arrivé au meurtre de son frère Abel (Gen. 4, 3-8). Jésus au milieu de l'histoire se présente comme le résumé et la récapitulation en lui de toutes ces haines, de tous ces meurtres, de toutes ces injustices, de toutes ces conséquences de la convoitise dans notre cœur, de ces désirs mauvais et de ces instincts dont parle saint Jacques.

Jésus nous invite à devenir comme lui le serviteur des autres. Ce serviteur qu'Il évoque dans l'évangile : "Si quelqu'un veut être le premier, qu'il se mette le dernier et sois le serviteur de tous", ce serviteur, c'est lui-même Jésus qui est le Serviteur par excellence. Dans un autre passage du même évangile de saint Marc, Il nous dira : "Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir et pour donner ma vie en rançon" (Mc 10, 45). Le service va jusqu'à donner sa vie. Non pas tuer par jalousie, mais donner sa vie pour le service des autres. Et cela évoque certainement dans nos cœurs, cet admirable chapitre cinquante troisième d'Isaïe où il décrit le Serviteur Souffrant de Dieu qui porte sur lui le péché des multitudes, qui accepte d'être mis au nombre des criminels pour sauver ceux-là même qui le persécutent en portant sur lui le poids de leur péché. Jésus serviteur, Serviteur Souffrant, Il nous invite à être nous aussi les serviteurs les uns des autres, à ne pas chercher à accumuler les satisfactions de nos désirs et de nos convoitises, nos instincts, mais à nous mettre au service les uns des autres et par là même au service de Dieu pour que chacun puisse, non pas être l'objet de la convoitise de l'autre, mais puisse épanouir sa vérité dans l'amour fraternel et l'amour de Dieu.

Frères et sœurs, que ce tournant dans la vie de Jésus, ce moment où on passe de l'enthousiasme facile à la critique facile, ce moment où la différence, la jalousie des grands-prêtres, la versatilité de la foule vont aboutir à la mort de Jésus sur la croix, que ce tournant nos invite à accepter aussi qu'il y ait dans notre vie un tournant, et que nous passions de l'intérêt exclusivement porté à nos besoins et à nos désirs, à l'intérêt porté à nos frères que le Christ nous confie pour que nous soyons au service les uns des autres.

 

AMEN

 

 

 
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