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UN ESCROC PREVOYANT …

Am 8, 4-7 ; 1 Tm 2, 1-8 ; Lc 16, 1-13
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C (23 septembre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

En clair, c'est la parabole des fausses factures. C'est bien la preuve que ce n'est pas le monde moderne avec ses extrêmes complications de paperasseries et de facturations qui a inventé le système, c'est pratiquement vieux comme le monde. Les problèmes de fausses factures ont autant de retentissement et de succès dans la société à l'époque de Jésus qu'à notre époque. La preuve, c'est que la plupart des interprètes de l'évangile de saint Luc pensent que Jésus s'est inspiré directement d'un fait divers. Ce n'est peut-être pas lui qui a inventé la parabole, mais un peu comme le fait divers de Pilate qui a fait exécuter des juifs au moment d'une petite révolte dans le temple, ou de la tour de Siloë qui s'est effondrée sur dix-huit personnes innocentes, dans cette parabole, Jésus s'est directement inspiré de cette actualité.

Contrairement à ce que disent toutes les traductions, le moment décisif c'est : "Et le Seigneur loua cet escroc". Cette parabole fait tellement peur qu'on dit toujours "le Maître" , comme si c'était le maître de l'intendant de la parabole. Ce n'est pas vrai ! Luc emploie ici exprès la dénomination qu'il applique à Jésus seul : Jésus raconte l'histoire et approuve l'escroc, Il le loue.

Revenons sur cette parabole, car comme vous le pressentez, cela a été tellement ressenti de façon injuste qu'on a tout inventé pour essayer de la rendre lisse, morale et conforme aux droits des affaires. Or, il faut bien le dire, elle ne l'est absolument pas. Il faut bien comprendre sur quoi elle porte. N'oubliez pas que nous sommes à l'époque dans un processus d'insertion de la Palestine dans le courant de la mondialisation, donc ce n'est plus la structure de la petite propriété, mais c'est la structure de la grande propriété avec un maître et un intendant, nous dirions un PDG. Le maître, le propriétaire du domaine agricole a licencié son intendant, son CDI est révoqué. Faute professionnelle, on ne nous dit pas laquelle, mais faute professionnelle c'est certain, et d'autant plus grave que l'intendant ne cherche pas à nier, il ne cherche pas à se défendre, et d'autre part, il avait agi dans le dos de son maître, puisque cela lui revient en pluie fine par des ragots de couloir.

Le problème ne touche donc pas à la culpabilité, on ne sait pas exactement ce qui s'est passé. Il y a eu probablement des malversations, mais à la limite on pourrait même penser que ce sont des faux bruits. Le problème n'est pas là. Dès que cet homme sait comme on dit aujourd'hui, viré de l'entreprise, il prend tout de suite les mesures pour s'en tirer honorablement. C'est là où l'on touche du doigt la façon dont saint Luc a rédigé la parabole, au moment où l'on annonce à l'intendant que c'est fini, on raconte le discours intérieur qu'il se tient se demandant ce qu'il va envisager comme solution. Toute la pointe du récit se trouve dans cette réflexion de l'intendant qui se dit : je suis paresseux comme une couleuvre, je ne sais pas tenir ni une pioche ni une bêche, ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer à travailler, je ne suis plus dans la catégorie d'âge qui peut bêcher de façon efficace. Très mauvais pour un réemploi ! Mendier ? c'était un métier très courant à l'époque, mais il aurait honte, il ne veut pas dépendre. Mais il sait ce qu'il veut faire : être accueilli par d'autres. Mais comment ? Pour lui qui a une mentalité d'intendant (il est escroc jusqu'au bout des ongles), il se dit qu'il a vécu aux crochets de son maître, tout le problème est de continuer à vivre au crochet de quelques autres ? Ce n'est pas un enfant de chœur (pardon pour les enfants de chœur !), c'est un personnage redoutable, il s'est fait pincer et il faut en sortir. Il s'en sort de façon géniale en remettant une partie de la dette aux débiteurs.

Là encore, on a tellement voulu moraliser la parabole que certains interprètes ont dit : en réalité, il ne vole pas son maître, simplement, il s'arrange pour récupérer ses indemnités de licenciement qu'il aurait dû recevoir. En fait, quand il demande à ce qu'on raie une partie de ce qui est dû, c'est comme si on lui donnait les indemnités de licenciement, cela n'existait pas à l'époque bien sûr, mais il était ingénieux il avait déjà pensé à ce système. Mais en fait, ce ne sont pas des indemnités de licenciement, il remet par l'entremise de fausses factures la dette que doivent un certain nombre de débiteurs. Et ce qui nous est décrit se passe en douce, sous le manteau : "Assieds-toi et écris vite … désormais tu ne craindras rien."

Il faut suivre la logique de la parabole jusqu'au bout, il est foncièrement faux de traduire à la fin : "Et le maître loua l'intendant". On a l'impression que c'est le maître qui se fait gruger qui est obligé de reconnaître que l'intendant a bien fait. Or, comme je vous le disais tout à l'heure, "maître" c'est Kyrios, c'est le Seigneur, le nom de Jésus. C'est Jésus qui loue l'intendant d'avoir agi de la sorte. De fait, le maître pour sauvegarder le bon ordre de la parabole ne doit pas connaître la combine, sinon ce serait pire que tout. Il pourrait alors le traîner en jugement pour malversations et fausses facturations. Ce n'est pas le maître de la propriété qui loue l'intendant, c'est Jésus qui ayant raconté l'histoire du fait divers dit : je loue cet intendant parce qu'il a été avisé parce qu'il s'est permis de se faire de l'argent pour être accueilli. Dans le récit, il est dit : "Les fils de ce monde sont plus habiles que les fils de la lumière. Faites-vous des amis avec l'argent trompeur afin que le jour où ils ne seront plus là, ils vous accueillent dans les demeures éternelles".

Le but de la parabole est de montrer que cet homme a été capable d'assurer son avenir auprès d'autres amis. Jésus ne dit pas qu'il ferait bien de se méfier, mais il a réussi son coup.

Pourquoi Jésus loue-t-il un tel comportement car il s'agit bien d'une escroquerie. ? Comment agit cet homme au moment où il est destitué de sa fonction ? Il ne se plaint pas, il ne se lamente pas sur le malheur des temps et que la société est injuste, qu'il ne touchera pas d'indemnités, etc … il ne se plaint pas. Devant le fait de sa situation il s'interroge afin de savoir ce qu'il va faire : prendre les décisions en vue de l'avenir. C'est la fine pointe de cette parabole, et c'est pour cela que l'intendant est loué. Il se trouve dans une situation rocambolesque, apparemment, il n'y a plus d'espoir, mais même avec du mauvais argent il est capable de rebondir.

C'est la parabole de l'escroc, du rebondissement. L'intendant ne se laisse pas abattre, il veut trouver les moyens pour vivre avec cet argent, de rebondir et de continuer son chemin. Jésus le compare à ses disciples, parce qu'il dit : regardez comme cet homme dans une telle situation est capable de rebondir. Pourquoi ? Parce qu'il sait que la décision qu'il prend va engager son avenir. L'intendant l'a très bien compris, en prenant tout de suite les bonnes décisions, il sait qu'il se sortira de la situation dans laquelle il s'est mis. Moralement, elles ne sont pas très bonnes, mais ce n'est pas le but de Jésus de prêcher la morale avec cette parabole.

Jésus pose la même problématique à ses auditeurs : vivez dans le présent mais en prenant les bonnes décisions pour l'avenir. C'est un enseignement spécifiquement chrétien, car chaque décision que vous prenez dans l'aujourd'hui de l'histoire, dans le maintenant de votre vie compte pour l'avenir. C'est une parabole dans laquelle Jésus demande d'être avisé, c'est le mot qu'Il emploie puisqu'Il vient de parler d'une parabole d'argent, soyez astucieux, débrouillards, mais Il le transpose en disant : soyez avisés pour l'avenir en vue du Royaume de Dieu.

C'est tout l'intérêt de cette parabole. Elle est une des premières tentatives, et il y en a beaucoup chez saint Luc, dans lesquelles Jésus, à travers des exemples de la vie la plus quotidienne et la plus familière des gens de l'époque, car ce genre de situation devait arriver plus souvent qu'on ne le pense, Jésus explique que l'avenir de chaque homme se joue maintenant. Cet avenir ne se joue pas uniquement sur des questions religieuses, mais il se résout dans les problèmes avec lesquels on est confronté jour après jour. L'audace de cette parabole, c'est d'avoir l'exemple maximum de l'escroc pour montrer qu'un acte et une décision peuvent engager un avenir, mais qu'il faut bien choisir l'avenir. La plupart du temps, quand on gère son argent, on fait comme l'escroc, on cherche des amis pour la sécurité. Mais Jésus accepte que même avec ce malhonnête argent, on se fasse des amis pour que le jour où cet argent fera défaut, ces amis nous accueillent dans les demeures éternelles. C'est assez fort, mais cela semble être quand même le jugement de Jésus sur ce problème.

Dans les réalités apparemment les plus difficultueuses et suspectes comme le domaine de l'argent, votre avenir peut vraiment se jouer. Comment ? par rapport à l'hospitalité des demeures éternelles, c'est-à-dire pour entrer dans le Royaume des cieux.

Pour Luc, c'est très clair, il l'insère dans son évangile, et il est le seul d'ailleurs, il traite cette question de l'aumône spécialement dans les communautés. A la fois par la parole de Jésus et par le commentaire de Luc, c'est une des premières paraboles sur la communion des saints. Si vous avez aidé votre frère durant cette vie, même avec du malhonnête argent dont la destinée est toujours plus ou moins compliquée à déchiffrer et dont l'origine n'est pas toujours tout à fait blanchie, vous créez des liens avec les demeures éternelles. Si Luc présente cette parabole, c'est parce qu'il commence à voir que l'organisation des premières communautés a besoin qu'on explique aux frères des nouvelles communautés que leur nouvelle foi n'est pas une sorte d'abstention de la vie séculière dont l'argent est un peu l'emblème. C'est pour cela qu'il l'appelle "Mammon", on traduit souvent malhonnête argent, parce qu'on considère que les chrétiens d'aujourd'hui ne comprennent plus ce que veut dire Mammon, ce qui est la figure un peu idéalisée de l'argent mais au mauvais sens du terme, l'argent idole. Luc dit : même avec cet argent-là dans les communautés, il faut arriver à ce qu'il serve pour le Royaume, pour la communion des saints, et pour l'entraide des uns des autres, non seulement dans l'entraide présente de l'aumône, mais dans l'entraide future qui est d'être accueilli dans le Royaume des demeures éternelles.

Frères et sœurs, comme vous le voyez, ce n'est pas tout à fait une parabole de la mauvaise conscience. Même si des générations et des générations de chrétiens ont cherché à moraliser cette parabole pour essayer de lui donner un air le plus lisse possible, Jésus pour intéresser son auditoire a pris le côté le pus paradoxal. Jésus savait très bien que le comportement de l'intendant n'était pas du tout moral. Mais ce qu'il voulait dire à ses disciples et à ses amis et que Luc veut répéter à la communauté pour laquelle sans doute il écrit son évangile, c'est : ne croyez pas que la foi et le fait de suivre le Christ vous désincarne par rapport aux soucis courants dont l'argent est l'emblème. Au contraire, cela vous ramène à la gravité de toute décision, car dans toute décision, c'est l'avenir, les demeures éternelles qui se jouent.

Frères et sœurs, c'est un énorme encouragement. Je crois que c'est le sens de la parabole, l'argent ne fait pas le bonheur, ce n'est pas la totalité. Mais il n'empêche que cette chose que l'on a si facilement envie de considérer comme sienne et d'utiliser ou de mettre en valeur uniquement pour son propre intérêt, en réalité, même cela peut devenir le lieu d'une véritable vie de communion, le lieu de la manifestation de la communion des riches et des pauvres dans la même communauté, peut devenir le signe même du Royaume qui vient. Simplement, c'est à nous de décider !

 

 

AMEN

 

 

 
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