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LE CONTRAT-CONFIANCE ET LE REGARD DE L'EXCLUSION

Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20 c-24+27 a; Mt 20, 1-16 a
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année A (21 septembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 Frères et sœurs, voilà au moins une page d'évangile qu'on ne peut pas soupçonner d'être adaptée ou adaptable à la mentalité contemporaine. Cela n'a rien à voir avec le célèbre slogan: "Travailler plus pour gagner plus !" Le moins qu'on puisse dire c'est que c'est un démenti absolument formel et que là, il y a désaccord et incompatibilité radicale.

Cela dit, même si l'évangile nous invite à penser autrement, bon nombre de questions sont posées par ce texte. Je pense que vous les avez toutes présents à l'esprit, ces questions. C'est quand même un tout petit peu étrange que Dieu (car vous l'avez reconnu c'est quand même bien le Père propriétaire, le maître de la vigne), c'est étrange que Dieu se comporte de cette façon-là. En fait, qu'on le veuille ou non, il y a bien une justice. En fait, quand on a travaillé douze heures, et vous l'avez compris, le système horaire est celui des Romains : la première heure est à six heures et la onzième heure est à dix-sept heures. Il est évident que lorsqu'on a travaillé de six heures du matin à six heures du soir, c'est quand un peu plus fatigant et onéreux, que quand on travaille simplement de dix-sept à dix-huit heures. C'est vrai qu'il y a là une injustice flagrante. Donc, on peut vraiment soupçonner Dieu, le maître de la vigne, d'arbitraire absolu. C'est d'ailleurs un soupçon qu'il pressent de la part des ouvriers qui réclament : "S'il me plaît de donner à ces derniers autant qu'à vous, pourquoi ne le ferai-je pas ?" Pourquoi ne pourrai-je pas disposer de mes biens comme je veux ? Alors, Dieu, c'est l'arbitraire absolu ? Dieu, c'est n'importe quoi pourvu que cela lui plaise ?

Il ne faut pas être dupe. Il y a eu beaucoup de commentaires et de théologiens très avisés qui sont allés dans ce sens-là : l'évangile, la vérité du salut, ce que Dieu nous a révélé, va nécessairement à rebrousse-poil de ce que nous pensons. Cette parabole est bien l'illustration radicale du paradoxe des chrétiens. Finalement, Dieu se plaît à semer la panique et le désordre dans ce qu'on croit devoir être l'ordre établi pour justifier un comportement arbitraire. C'est encore évidemment le bon larron qui lui, a encore travaillé moins qu'une heure, puisqu'il a obtenu le Royaume des cieux dans les dernières minutes de sa vie. Et comme le disait Jean Chrysostome : le larron c'est un voleur, comprenez la philosophie du larron, il a volé jusqu'au bout, puisqu'il a volé même le Royaume de Dieu. Le larron, le voleur est la parfaite illustration de la parabole. Mais alors, faut-il se comporter de cette manière pour entrer le premier en gloire dans le Royaume de Dieu ? Il faut quand même bien reconnaître que le premier qui est entré dans le ciel, c'est le larron, accompagné du Christ, non seulement il a gagné sa place, mais il a gagné la première place avant tous les apôtres !

Est-ce que le comportement de Dieu c'est l'arbitraire ? Par conséquent, si nous devons vivre selon la révélation, nous pouvons vivre n'importe comment … Cela peut amener à une célèbre formule : "Pèche fortement, mais crois plus fortement encore". C'est l'arbitraire de Dieu qui finalement ne tient pas compte de ce qu'on se soit donné du mal, ou que l'on ait été pécheur, peu importe. Tout le monde hérite du paradis et comme le dit la chanson : "on ira tous au paradis". Laissons faire, laxisme absolu, plus d'effort ni de concentration sur les qualités et les exigences de la vie chrétienne, de toute façon, rendez-vous au point d'orgue, on verra bien !

Ce point de vue-là n'est pas défendable. Si vraiment Dieu a introduit l'arbitraire du comportement par rapport aux hommes, Dieu n'est pas juste et il y a quelque chose qui ne va pas. D'autre part, il faut bien reconnaître que dans la parabole, le comportement des ouvriers de la première heure, ceux qui ont bossé douze heures (ce n'étaient pas les trente-cinq heures à cette époque, on les faisait en trois jours), leur récrimination n'est pas tout à fait fondée. La parabole est assez habile, on nous dit que le maître va voir les premiers ouvriers à six heures pour l'embauche et il leur dit : "Venez à ma vigne, je vous donnerai un denier". Mais ensuite, la parabole se garde bien de dire à quel tarif les suivants sont embauchés. C'est un peu l'astuce de la parabole. Les autres, ils ont été embauchés, et c'est tout. Comme il n'y a pas de salaire convenu, on ne peut pas non plus trop récriminer. Il y a même des exégètes qui par souci de justice sociale, on dit : oui, c'est bien connu, ceux qui viennent travailler seulement en une heure abattent parfois plus de travail que ceux qui ont travaillé pendant douze heures (je ne suis pas tout à fait d'accord avec cette interprétation, je vous la livre simplement par humour). Je n'irais pas jusque-là et cela m'étonnerait que la parabole dans l'esprit de Jésus ait eu cette teneur : plus on est embauché tard, plus il faut travailler vite pour réussir. Toujours est-il qu'il est vrai que la récrimination des ouvriers de la première heure tombe un peu à plat. Sur quelle base de convention syndicale se s'appuient-ils ? Aucune, puisque eux-mêmes ils ont leur dû, ils reçoivent ce qui était convenu. Le maître d'ailleurs ne se fait pas faute de le leur rappeler : "Je ne t'ai pas lésé". Je ne t'ai pas imposé des choses qui ne sont pas convenues entre nous. J'ai convenu avec toi d'un denier, c'est terminé !

Où est la pointe de la parabole ? Si les récriminations en fonction de la justice apparemment ne sont pas respectées, si d'autre part, ce n'est pourtant pas arbitraire de la part de Dieu où est la solution ? C'est pour cela que cette parabole est un peu délicate et difficile à interpréter. Je crois que le fond du problème est à chercher ailleurs. "Pourquoi faut-il que tu regardes avec un œil jaloux parce que je suis bon ?" En fait, de quoi s'agit-il ? Le maître, propriétaire de la vigne fait à chacun, quels que soient les horaires, la grâce de venir travailler à la vigne. Par rapport au salaire, à la récompense, à la justice comprise au sens de la rétribution, tel travail, tel salaire, il y a avant cela une convention préalable qui aujourd'hui n'existe plus dans les entreprises qui est le fait d'être invité à la vigne. La première chose, c'est l'invitation. Ce qui est fondamental, c'est la grâce qui est faite à toute heure et à tout moment de pouvoir venir travailler à la vigne. C'était cela le souci du maître, il aimerait pouvoir trouver tout de suite, dès le matin, tous ceux qui doivent travailler à la vigne. Mais de fait, cela ne se passe pas exactement comme ça. Il suffit de regarder l'histoire du monde pour s'apercevoir que l'appel au salut retentit dans l'histoire. Cet appel a commencé avec Abraham, et il continue. Nous ne sommes peut-être pas les ouvriers de la onzième heure, nous sommes peut-être les ouvriers de trois heures ou de midi.

La première chose qu'il faut considérer, c'est la grâce par laquelle on est appelé. Avant le système de rétribution à l'intérieur de cette invitation, c'est l'invitation qui est première. C'est le contrat de confiance avant la manière concrète de le réaliser par un salaire. C'est fondamental. Dans toutes les grandes décisions de notre vie, le contrat confiance qui n'est pas nécessairement Darty, est la réalité première par rapport à la suite des modalités dans lesquelles il va être appliqué.

La pointe de la parabole c'est ceci : quand les premiers appelés récriminent, que font-ils ? ils n'ont pas vu la grâce qui était faite à leurs autres frères de venir eux aussi, travailler à la vigne. Ils n'ont considéré le travail de la vigne que sous leur aspect personnel : c'est nous les premiers, c'est nous qui avons travaillé. Eux ? Ils ne sont rien ! La pointe de la cette parabole, c'est le moment où les ouvriers disent au maître : nous on est les vrais ouvriers, eux, ce ne sont pas des vrais. Eux, c'est du toc ! ils sont venus trois heures, neuf heures, une heure, ils ne sont rien. Le péché des ouvriers à travers la récrimination, c'est de considérer qu'il y a une catégorie d'hommes qui ne compte pas. Ceux-là ne sont pas très sérieux, on n'a rien à faire avec eux. A ce moment-là, ce sont les ouvriers de la première heure qui créent la rupture et la séparation entre eux et les autres. C'est comme s'ils disaient au maître : il n'y a que nous qui avons le droit au salaire. Les autres, tu les as appelés mais bien après nous et ce n'est pas sérieux.

Ce problème est fondamental, c'est le problème de l'élection au sens théologique du terme, c'est-à-dire être appelés. Est-on appelé par souci de se distinguer des autres, de se mettre dans la différence avec les autres et de créer la rupture ? La religion elle-même devient alors l'occasion d'une séparation et d'une rupture. Ou bien au contraire, quand on voit les autres qui sont appelés, même plus tard, on devrait avoir le réflexe de nous réjouir en disant : nous avions été appelés, mais c'est magnifique que d'autres soient aussi appelés plus tard.

Frères et sœurs, cette parabole est traditionnellement comprise comme le rapport d'Israël avec la mission auprès des païens. C'est vrai que dans les premières communautés il y a eu des problèmes de cet ordre. Peut-être qu'un certain nombre d'interprètes stricts de la Loi disaient : oui, mais nous, cela fait douze heures que nous avons travaillé sous la Loi, depuis Abraham et Moïse et les autres, vous les dispensez de la circoncision, des observances, de ne pas manger de sandwich au jambon beurre ? Et pourtant, l'Église avec la Parole de son Seigneur a dit : oui, c'est comme ça. Si les païens sont appels, on n'a pas à les regarder de loin ou de haut, ils sont appelés et la grâce vaut pour eux comme pour nous. A aucun moment la perspective religieuse que l'on a ne peut justifier une coupure à l'intérieur de l'humanité.

Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce qu'implique la profondeur et l'exigence de cette parabole. Elle veut dire ceci : toute la tradition, aussi bien juive que chrétienne, présente la foi et la relation avec Dieu comme un don et comme une grâce. Cela ne permet en aucun cas que la grâce et la religion créent une coupure à l'intérieur de l'humanité. Même si pour l'instant, il y a des gens qui ne sont pas encore appelés, cela ne justifie pas de la part de ceux qui sont appelés de traiter les autres comme s'ils n'étaient "rien" parce qu'ils ne sont pas croyants ou qu'ils n'ont pas répondu à l'appel.

Frères et sœurs, il y a là quelque chose pour nous aujourd'hui qui absolument fondamental. C'est vrai qu'il faut à la fois tenir que l'appel que nous avons reçu exige que nous soyons véritablement des membres qui travaillent à la vigne de Dieu, que nous portions le poids du jour et de la chaleur si effectivement depuis l'enfance nous avons été baptisés, et que nous sommes sous le harnais depuis pas mal de temps. Mais en même temps, cette grâce, ce travail à la vigne ne nous donne aucune supériorité, aucun motif de nous couper et de nous considérer comme supérieurs aux autres. Les autres sont potentiellement appelés, ils le restent et si nous ne les regardons pas comme ceux qui doivent aussi toucher le dernier la résurrection, alors c'est nous qui cassons tout le plan de Dieu sur sa vigne, la vendange, la récolte et tout simplement le bonheur de se retrouver ensemble dans cette vigne.

 

 

AMEN

 

 

 
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