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UN AUTRE REGARD SUR L'ARGENT

Am 8, 4-7 ; 1 Tm 2, 1-8 ; Lc 16, 1-13
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année C (19 septembre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Mailhat : le mauvais usage de l'argent : l'avarice

 Frères et sœurs, il faut bien le dire, cette histoire à l'époque, défrayait la chronique de façon aussi ravageuse que l'affaire Bétancourt. En effet, il s'agissait quand même de l'histoire d'un riche, très riche, qui s'était fait flouer par son intendant. Sans doute s'était-il déjà fait flouer une première fois parce qu'on lui avait dit : tu sais ton intendant n'est pas très honnête, tu lui as donné plusieurs millions à gérer, et il en a mis beaucoup de côté, apparemment pas tellement puisqu'il est obligé de se dire qu'il faut assurer son avenir. Surtout, il a été très malhonnête après puisque quand il a su qu'il était viré, il a décidé de prendre tous les gens dont il savait qu'ils devaient de l'argent à son maître et il leur dit : "Je vous réduis la dette de "tant", et ainsi, vous serez tenus". C'est très habile comme comportement, vous le comprenez, parce que les gens à qui l'on a remis la dette n'ont aucun intérêt à le dire. Ils n'ont aucun intérêt à dénoncer la mauvaise pratique de l'intendant et d'autre part, quand l'intendant sera parti, le maître ne va pas vérifier si les quittances sont des vraies ou des fausses factures. Il n'y a pas le fisc à l'époque, de façon aussi rigoureuse, avec des méthodes informatiques comme aujourd'hui.

Autrement dit, on est dans une sombre histoire de remise de dette dans laquelle, c'est évident, l'intendant est malhonnête. On a beau essayer par tous les moyens de vouloir justifier le comportement de l'intendant, il n'y a pas moyen, il est malhonnête ! Le plus compliqué, c'est que la plupart du temps pour atténuer le texte, et c'est d'ailleurs la traduction du lectionnaire aussi bien que de la Bible de Jérusalem on dit : "Et le maître loua l'intendant pour ce qu'il avait fait". Or c'est un contre-sens total, dans l'évangile, c'est bien le mot "Kyrios" qui veut dire maître, mais saint Luc utilise toujours ce mot pour dire "le Seigneur". C'est donc Jésus lui-même qui félicite l'intendant.

Il ne faut pas se cacher la difficulté. Il cite une histoire qui défraye la chronique, alors que tout le monde a envie de réprouver le comportement de l'intendant malhonnête, car devant une feuille d'impôts, on pense tout de suite à l'intendant malhonnête, mais il faut le réprouver. Et Jésus lui, loue l'intendant malhonnête. Cela dépasse un peu les bornes : Jésus maître d'immoralité fiscale ? Peut-être … pourquoi pas ? Il est évident que ce n'est pas le maître qui loue l'intendant, car si le maître savait qu'il vient de se faire flouer avec d'aussi grosses ficelles, il serait furieux. Jésus reprend cette histoire et alors que tout son auditoire attend une bonne leçon de morale (comme peut-être vous, d'ailleurs), Jésus dit exactement l'inverse en reconnaissant que l'intendant ne s'est pas mal débrouillé. La leçon qu'il en tire est sans ambiguïté, il dit : "Faites-vous des amis avec le malhonnête argent". C'est très clair, finalement cette utilisation de l'argent (comparaison n'est pas raison, d'accord), ce n'est pas si bête.

Pourquoi Jésus a-t-il pu avoir une telle réaction à l'inverse de tout son auditoire sur ce fait divers ? Pourquoi l'a-t-il repris dans son enseignement et interprété positivement ? Il y a beaucoup d'explications possibles, je vous en propose une qui n'est pas la plus facile, mais qui, à mon avis, nous met quand même sur une piste de réflexion.

Dans le monde ancien, l'argent est le symbole de deux choses : l'accumulation et la thésaurisation. L'argent circule, certes, c'est pour cela qu'on l'a inventé, mais généralement l'argent circule pour qu'il aille dans mon compte en banque ou mon carnet de caisse d'épargne. Donc, on vit à cette époque-là dans une économie qui est basée sur l'échange à cause de la nécessité, mais après, quand on peut, on thésaurise. La conséquence de cette thésaurisation c'est que la plupart du temps, l'argent est conçu comme un moyen de sécurité personnelle et de pouvoir sur les autres : plus j'en ai, mieux cela vaut,. Plus j'ai de l'argent, plus je peux tenir les autres sous mon pouvoir et j'exerce sur eux une contrainte. C'est la compréhension la plus spontanée et la plus courante du rôle et de l'importance de l'argent à l'époque. C'est pour cela qu'il y a tout le système des impôts pour enrichir le pouvoir, et ce pouvoir en réciproque tient les gens parce qu'il extorque les impôts par la force et la violence, c'est tout le système des publicains. Evidemment, dans ce monde-là l'argent habituellement, et Jésus le dit clairement, est comme le "Mammon" d'iniquité, c'est-à-dire, une espèce de divinisation du pouvoir que je peux avoir sur ma propre vie, mon propre avenir et le pouvoir que je peux avoir sur les autres. L'argent devient ainsi facteur de pouvoir, de possession, de domination.

Dans cette parabole, on voit bien que l'intendant lui, a une autre idée. Il se dit : je n'ai plus d'argent, mon CDI est terminé, mes chances de m'en sortir sont nulles. Je ne veux pas travailler, à l'époque, c'était normal, bêcher, piocher mendier sont des occupations pour les esclaves, les gens de basse condition. C'est tout le changement de la société moderne qui a fait que le travail des esclaves devienne l'obligation de tout le monde, c'est cela la démocratie ! L'intendant ne veut pas travailler, mais alors, que faire pour en sortir ? Son raisonnement est suffisamment nouveau pour que Jésus l'ait repéré et en ait fait l'appui d'un enseignement. Il se dit que l'argent au lieu d'être un moyen de contrainte et de pouvoir de son maître sur ses créanciers, car ils doivent des sommes assez considérables équivalentes à peu près à une année de salaire, cet argent par lequel le maître tient les créancier, est-ce que moi, je ne vais pas essayer de jouer un autre jeu de telle sorte que cet argent prenne une autre signification ?

Je reconnais que la tromperie est énorme. Jésus explique qu'avec de l'argent qu'il n'a pas, il remet les dettes aux autres sur le dos de son maître. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire ici qu'il peut y avoir une possibilité d'envisager l'argent autrement que comme un moyen de possession ou de pression. L'argent est un moyen qui peut permettre de créer des liens humains. Je suis bien d'accord, ce n'est pas très net, c'est un peu du chantage. Mais je pense que toute la subtilité du récit consiste à montrer qu'un homme, au lieu de rester dans l'idée que l'argent est un moyen de contrainte, un poids, une pression qu'on exerce, l'argent peut devenir un moyen de liberté, de nouer des liens et des relations nouvelles. D'où la conclusion qu'en tire Jésus: "Faites-vous des amis avec le malhonnête argent". Jésus veut dire ceci : essayez de penser votre manière d'utiliser l'argent autrement que comme une contrainte ou un moyen de pression sur les autres. Essayez de penser que l'argent est un moyen de lier les hommes les uns aux autres, de s'entraider, de se soulager de dettes ou de difficultés de détresse.

C'est donc ici un enseignement, j'en conviens, un peu subtil, mais qui ne devait pas tout à fait échapper aux gens de l'époque. En fait, Jésus leur dit : quel est votre rapport à l'argent ? Est-ce que c'est un moyen de tenir les autres, ou est-ce que cela ne pourrait pas devenir un moyen de se lier aux autres autrement que sur le mode de la contrainte ? C'est ainsi que Luc explique bien à la fin de la parabole que si l'on donne son argent ici-bas, on se fait des amis qui vous reçoivent dans les demeures éternelles. Le don que j'ai fait à ce pauvre, à cette personne en difficulté, c'est un don qui me lie, mais sur une autre modalité, selon une autre manière d'être ensemble. Il me lie sur le mode de la reconnaissance et de l'amitié. Si j'ai donné à mon frère quand il était dans la nécessité, alors à ce moment-là, il peut comprendre que mon don crée avec lui un lien d'amitié et de reconnaissance qui est assez gratuit, parce que je n'étais pas obligé de donner mais qui en réalité, a transformé ma vie et donc m'oblige dans le sens d'une certaine générosité pour l'accueillir dans les demeures éternelles.

Frères et sœurs, vous le voyez, cette petite parabole n'est pas si simple que cela. C'est un des moments où dans l'histoire économique de l'humanité, une petite parabole, un récit a pu ouvrir un autre chemin, un autre sens à la manipulation de l'argent. Il est certain que dans nos sociétés notre comportement vis-à-vis de l'argent c'est généralement le donnant-donnant, la tractation économique visant au plus juste. Et pourtant, et c'est cela que Jésus veut dire, même dans ce domaine-là, même dans le domaine de l'argent et de la tractation économique, il est possible de faire apparaître un autre sens que l'argent lui-même ne porte pas en lui, un sens de générosité et d'amitié.

Frères et sœurs, cela ne veut sûrement pas dire de la part de Jésus qu'il faut uniquement se faire des copains avec l'argent, ce serait le brigandage organisé. Mais cela veut dire que tout échange entre les hommes, ici symbolisé par les échanges d'argent, est peut-être porteur d'une autre dimension, d'une autre valeur qui dépasse simplement l'objet de l'échange. C'est vrai que dans cette histoire, ce que fait l'intendant sur le dos de son maître, ce sont des cadeaux. Mais, ce que Jésus veut dire c'est qu'il a quand même su manifester dans sa détresse, dans le moment où il était le couteau sur la gorge, il a su recourir à une autre interprétation des échanges monétaires pour leur donner une signification des liens humains qui est beaucoup plus importante et décisive pour notre vie à chacun d'entre nous.

Frères et sœurs, cette parabole est assez étrange. A la fois, elle nous laisse dans la complexité de tout ce qui fait la vie économique aujourd'hui, de tous ces échanges justifiés ou injustifiés. L'économie mondiale moderne n'est pas un paradis terrestre, tout le monde le sait. A la fois, cela nous laisse dans cette réalité de l'échange économique symbolisé par l'argent, mais en même temps Jésus veut nous dire que lorsqu'on est dans cette affaire-là, on n'est pas totalement pris. Il y a une marge d'initiative, de liberté, de générosité qui peut faire que des actes apparemment pris dans le tissu économique par l'échange monétaire, par les dons, qui signifie quelque chose de plus grand. Je n'ose pas dire parce que ce serait un peu démagogique que l'usage de l'argent peut être humanisé dans le sens de la générosité, mais je crois qu'il y a quelque chose de cela dans cette parabole. Le fait que nous soyons nous, hommes, dans la contrainte d'un système où il faut essayer d'échanger le plus justement possible, ne nous empêche pas en même temps d'être généreux et de savoir que tout ce tissu d'échanges quotidiens est le moyen de bâtir des liens humains et de bâtir une vraie société chrétienne dans l'échange, le don, la générosité et le service des autres.

 

 

AMEN

 

 
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