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SA GRANDEUR, SE FAIRE HUMBLE COMME UN PETIT ENFANT

Sg 2, 12+17-20 ; Jc 3, 16 — 4,3 ; Mc 9, 30-37
Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – Année B (20 septembre 2015)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs,

Dans cet évangile : trois mots. Trois mots-clés qui dessinent un parcours de notre relation avec Dieu.

Premièrement : « Est livré ». Le Fils de l’homme est livré.

Deuxièmement : « Ils discutaient de savoir qui était le plus grand ». Grandeur.

Troisièmement : « Prenant un petit enfant Il dit : il faut l’accueillir et c’est Moi qu’on accueille ».

Livré, Grandeur, Enfant. Marc a voulu rassembler ces trois mots-là pour donner une certaine couleur ou une certaine construction à la communauté dans laquelle il enseignait et transmettait son évangile pour leur faire comprendre quelque chose de la manière dont peut-être, trente ou quarante ans après, il fallait comprendre la parole du Christ.

Premièrement : « Est livré ». Dieu ne prend pas de place. C’est ce que nous avons un mal fou à réaliser. Dieu est livré, c’est-à-dire qu’Il ne s’impose pas. Toutes les religions commencent par de grandes déclarations sur la puissance de Dieu. Même dans le paganisme, les dieux sont partout, ils dirigent tout, il faut se les mettre dans la poche, il faut calculer avec eux, il faut toujours mesurer, alors qu’ici, rien de tout cela. Dieu, le Fils de l’homme, est livré. Il se donne à nous, Dieu se donne à nous, le Christ se donne à nous, comme quelqu’un qui est remis entre nos mains. Et pire que cela, au moment-même où Il se remet entre nos mains, Il nous laisse faire ce que nous voulons. Ça, en général, les religions ne sont pas très d'accord avec ce genre d’attitude. Si on vous livre Dieu, c’est pour Lui obéir, pour faire comme Il a dit, pour obéir à ses ordres en mettant le doigt sur la couture du pantalon. Ici, non. Dieu est livré aux mains des hommes. Les hommes ont une liberté, une destinée, une vie et Dieu est livré dans leurs mains. Jésus dans une sorte de lumière prophétique, explique que pour Lui être livré n’est pas nécessairement un cadeau. Lui est un cadeau, mais nous ne L’accueillons pas nécessairement comme un cadeau. Il met ici ses disciples en demeure, et c’est pourquoi l’évangile insiste tellement sur le caractère intime de cet enseignement. Là il n’y a pas de foule qui Le suit. Il n’y a personne autour, il n’y a que les Douze. Et Il leur dit que le Fils de l’Homme est livré ; ça a déjà commencé. Mieux, à partir du moment où Il vient dans l’existence des hommes, Il vient comme quelqu’un de livré, et c’est assez fascinant quand on y réfléchit. C’est à nous de jouer. C’est à nous de jouer avec cette livraison pour ainsi dire. Et Il n’est pas livré comme un poids, comme quelque chose à entretenir, comme quelque chose à dominer ou même à gérer, non, Il est livré comme ça. Premier point, fondamental, Dieu est livré. Nous ne prêchons pas un Dieu qui s’impose, qui écrase, nous prêchons un Dieu qui est livré. C’est pour ça que dans le monde, aussi bien les païens que les chrétiens, hélas à certains moments, font de Dieu ce qu’ils veulent. Si c’est simplement pour recevoir ce Dieu comme une garantie, comme un pouvoir, comme une manière d’imposer aux autres je ne sais quoi, alors nous effaçons l’origine : Dieu est livré. Comment faire pour annoncer aujourd’hui l’évangile d’un Dieu livré ? Problème !

Evidemment, deuxième temps, les disciples ont vite fait de redresser la barre. Qu’ont-ils à faire, eux qui ont quitté leurs filets, leur entreprise, leur métier, peut-être leurs épouses et leurs enfants, qu’ont-ils à faire d’un Dieu livré ? D’une certaine manière, j’ai tendance à interpréter la réaction des apôtres comme parfois dans certaines entreprises où on se dit : « Le vieux patron, il ne comprend rien à l’informatique, il faut le virer le plus vite possible, et il faut prendre la place parce que le destin de l’affaire est trop sérieux pour être confié au vieux. » J’ai l’impression que les disciples réagissent à peu près de cette façon. Il n’y a plus rien à espérer : qui va succéder comme chef de l’entreprise ? Qui sera le plus grand ? Ce n’est pas nécessairement de la mauvaise volonté de la part des apôtres, même s’ils ont un peu honte de le dire après, ce dont ils discutaient en chemin. Comment voulez-vous annoncer un Dieu livré ? C’est impossible ! C’est un défi total au bon sens de bons pêcheurs de Galilée qui en ont vu suffisamment dans la vie pour savoir qu’un dieu qui n’a pas de puissance, c’est un dieu qui ne marchera jamais. Et donc le groupe des douze apôtres a comme réaction – que peut-être nous avons – de dire : « Il a dit ça, mais il faudrait reprendre les choses un peu plus sérieusement ». C’est une critique qu’on a souvent faite à l’Eglise. C’est une organisation qui se serait instaurée elle-même en se disant que de toute façon ce Christ ressuscité avec ses espoirs de venue du royaume immédiat etc., ça n’a pas fonctionné, donc il faut institutionnaliser l’affaire. On l’a dit et on nous l’a assez reproché. Ainsi un certain nombre de nos contemporains disent : « bon, Jésus ça va – d’ailleurs ils ne s’en rendent pas compte, mais Jésus ça va parce que Dieu est livré, donc ils en font ce qu’ils veulent – mais que l’Eglise dise un certain nombre de choses au nom de Jésus, ça, ça ne va plus. C’est une sorte d’humanisation indue du projet de Dieu ». Donc d’une certaine manière ne reprochons pas aux apôtres ce qui peut être aussi notre propre tentation. Nous avons parfois une sorte de tendance à nous dire « mon christianisme, ma foi chrétienne, c’est ce que je suis capable d’affirmer, de manifester, et puisque Jésus m’a laissé carte blanche, je fais comme je veux ». C’est aussi la religion à la carte ; aujourd’hui beaucoup d’entre nous vivent la religion à la carte : c'est-à-dire « oui je crois à ça, mais telle chose je n’en veux pas ». On affirme soi-même ce que l’on va faire de cette propositi on d’un Dieu livré. Voilà le deuxième paradoxe. Au moment où Jésus annonce ce qu’il y a de plus vrai et de plus terrible dans sa mission et dans son message, immédiatement, sur la route même qui conduit à Capharnaüm, les disciples discutent de donner plus de cohérence et de cohésion à tout ça, de ne pas rester sur ces vagues prophéties d’un Fils de l’Homme livré, tué et ressuscité.

Troisième temps : l’enfant. Jésus a pris soin déjà de faire le correctif. Il a parlé en chemin de la grandeur : qu’est-ce que la grandeur ? Ils ne répondent pas. Jésus leur dit après : « La vraie grandeur, c’est d’être le dernier et le serviteur ». C'est-à-dire de faire comme Jésus. Puisque Jésus est un Dieu qui ne prend pas toute la place, nous chrétiens n’avons pas à prendre toute la place lorsque nous proposons le Christ. Car si nous proposons le Christ comme un instrument de puissance, nous commençons déjà dans la racine à pervertir ce qu’Il a voulu. Ça ne veut pas dire qu’il faut avoir peur d’afficher la couleur, qui est précisément l’humilité, la simplicité, le fait de ne pas vouloir prendre toute la place. C’est pourquoi Il leur dit qu’il n’y a en fait qu’une pédagogie pour annoncer qui Il est – ce que Marc répercute dans son évangile et qui est très important pour les communautés auxquelles il s’adresse –, Il leur dit que ce n’est pas ceux qui en font le plus (au sens de dominer, gérer, conduire, parler, donner des ordres etc.) dans les communautés qui sont les véritables responsables de la proposition de sa personne comme quelqu’un qui est livré. Ce sont souvent les petits, les humbles, les derniers, qui présentent le visage qu’Il a pris Lui-même pour entrer dans l’humanité et y être livré. On peut se faire ses propres commentaires après, mais ce n’est pas dans le sens que les apôtres croyaient.

Et alors, c’est merveilleux, on ne sait pas d’où vient ce gamin ; ils sont dans la maison, apparemment pour un enseignement, Jésus les a rassemblés autour de Lui, c’est « les enfants allez jouer ailleurs ! ». Curieusement ce gamin arrive dans la maison, Jésus le prend sur ses genoux et Il dit : « Le Royaume de Dieu appartient à ses semblables parce que lorsqu’on accueille un enfant, on m’accueille, Moi, et quand on m’accueille, on accueille le Père ». Ici Jésus redonne une dimension concrète à ce qu’Il avait voulu dire avant. Le Christ ne parle plus de Lui, Il parle de l’enfant. Il faut accueillir l’enfant, et avec toute la difficulté de le comprendre pour des adultes de l’époque – Il faut attendre Jean-Jacques Rousseau et Piaget pour faire attention aux enfants et pour savoir que les quatre premières années de la vie sont absolument fondamentales, et que ne pas bien s’occuper des petits à deux ans et rater leur sevrage les conduit à vingt-deux ans sur le divan du psychanalyste, tout cela on n’en a aucun pressentiment à l’époque –, Jésus inverse la partie. Il demande ce qu’est un enfant. C’est quelqu’un qui ne cherche pas à cacher sa petitesse. C’est ça l’enfant. Aujourd’hui, nous avons plutôt le côté « bisounours », les câlins, les caresses, c’est bien mais il ne faut pas abuser, il ne faut pas qu’ils deviennent les enfants-rois et fassent n’importe quoi. Mais là, personne n’a envie d’accueillir l’enfant. Et parce que Lui, le Fils de l’Homme, est petit, Il comprend que l’enfant se propose à Lui comme petit. Il faut accueillir à la manière de l’enfant. Autrement dit, c’est le retour au point de départ. Si vous ne comprenez pas que Dieu se livre sur le mode de l’humilité, de la simplicité, du dénuement et de la dépendance, car c’est ça l’enfant ; « si vous ne vous proposez pas à vos frères les uns aux autres sur le mode de la dépendance et de l’accueil, vous ne construirez jamais le projet que Je vous ai confié ».

 

Frères et sœurs, ce n’est pas si facile que ça à accepter. Je sais bien qu’il y a des côtés outranciers dans l’histoire du grand inquisiteur chez Dostoïevski (et je ne partage pas tout à fait son diagnostic), mais c’était un peu ce que disait le grand inquisiteur à Jésus qui revenait : « Tu as voulu être humble et passer inaperçu, mais heureusement que nous avons redressé la situation ». Dostoïevski en profitait pour dire que c’était l’Eglise occidentale, il n’avait pas trop vu ce qui se passait dans l’Eglise orientale. Sur le fond, c’est quand même vrai, que si le Fils de l’Homme est livré, alors nous n’avons absolument aucun droit à une quelconque tentative de récupération. Et la vraie difficulté pour être chrétien aujourd’hui, c’est d’admettre qu’Il est livré, parce que s’Il arrivait comme quelqu’un qui exerce immédiatement sa puissance disant au monde « Ecrasez-vous, je vais vous monter comment il faut vivre », ça nous paraîtrait sécurisant. On saurait où on va. Mais ce n’est pas le cas. C’est l’humilité de Dieu, et voilà une des choses que nous avons le plus de mal à admettre. Que Dieu soit humble, ce n’est pas un thème très fréquent dans les sermons. C’est pourtant la réalité la plus essentielle, la plus fondamentale, et c’est peut-être à cette conversion-là que Dieu nous appelle aujourd’hui.

 
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