RECEVOIR LE ROYAUME TEL QU'IL EST

Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (1er octobre 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et Sœurs, vous connaissez tous ce proverbe que l’on cite habituellement en plaisantant : « L’amour rend aveugle, mais le mariage rend la vue. » C’est un peu sévère, mais c’est peut-être une manière de nous introduire dans la compréhension de l’évangile de ce jour.

De quoi s’agit-il ? Jésus veut attirer l’attention de ceux qui se considéraient comme son auditoire préféré, de haute qualité : les pharisiens, les saducéens, les scribes, ceux qui connaissaient la Loi, ceux qui se considéraient comme des interlocuteurs valables. De fait, Il leur demande d’essayer d’analyser leur comportement – c’est à la fin du ministère public de Jésus –, de faire le bilan de ce qui s’est passé jusqu’ici dans tout ce qu’Il avait fait à travers l’annonce du salut. Il a annoncé le salut, Il a invité à la vigne. Ceux qui ne sont pas venus pour travailler à la vigne, c’est eux… Et ceux dont ils pensaient qu’ils n’étaient pas capables d’entrer et de travailler à la vigne parce que c’était des publicains, ne pensant qu’à l’argent, ou des prostituées, eh bien finalement, ils sont venus travailler tous les deux à la vigne.

C’est un constat terrible, et Jésus insiste puisqu’Il précise qu’ils ont eu exactement le même comportement avec Jean-Baptiste qui avait un message d’une teneur plutôt différente. Au fond, Jésus leur explique que la manière dont ils se positionnent par rapport à la question du salut, de la vie avec Dieu, du service de la Parole et de la communauté juive elle-même, est à côté du problème. C’est un texte extrêmement sévère et d’une certaine manière, on se sent un tout petit peu soulagé que ça se soit passé dans le peuple d’Israël et non pas chez nous. Nous aurions plutôt tendance à penser que, sans être des champions en matière de recherche du Royaume de Dieu, on ne dit pas non, on va de temps en temps gratter la terre, histoire de maintenir de bonnes relations avec Dieu. Mais je crains que nous soyons exactement dans la même attitude que les pharisiens, les scribes et les légistes.

Alors, passé cet examen de conscience pourtant très nécessaire, il faudrait essayer de comprendre pourquoi l’homme a un cœur, une intelligence et une manière d’être si compliqués, capable de prendre une décision et pratiquement de ne jamais la tenir, en ne faisant pas ce qu’il a promis, ou en faisant ce qu’il n’a pas promis. Il faut bien avouer que si Jésus dénonce le comportement de ceux qui n’ont pas obéi, Il fait en même temps référence à une donnée de notre existence, tellement profonde et essentielle : non seulement dans le domaine de savoir ce qu’on doit faire du point de vue religieux, mais également dans les domaines les plus courants de notre existence, très souvent, nous nous asphyxions à coup de bonnes résolutions que nous ne tiendrons jamais. Qu’y a-t-il dans le cœur de l’homme pour que le pouvoir de décider soit toujours en déphasage par rapport au pouvoir d’action.

Nous pensons que pour Dieu c’est très simple, Il parle et cela est. Il n’y a pas de "retard à l’allumage" en Dieu, entre son désir, sa pensée et sa volonté. Mais pour nous, il y a toujours du "retard à l’allumage". Notre désir, notre volonté, notre projet, notre action, nous les vivons dans le temps. Ça paraît banal, mais c’est important. Le moindre acte que nous posons s’inscrit dans un instant précis ; en général, ce n’est jamais aussitôt dit, aussitôt fait. Croire que le désir, la manière de commander, vont tout de suite entraîner la solution et l’activité conséquente, c’est du volontarisme. C’est faux. Il y a toujours un laps de temps entre le moment où je prends la décision, ou du moins où je l’exprime et le moment où, revenant sur cette décision, je me dis : « Je fais » ou : « Je ne fais pas ».

Pourquoi ce décalage ? Cela fait partie de la manière même de notre être d’homme. Il est très important de comprendre ce qui n’est peut-être pas purement de la religion, mais sûrement une considération utile sur la manière dont on vit son humanité. Quand on dit oui à quelque chose, à quoi dit-on oui ? On dit toujours oui à la manière dont nous comprenons cette chose. Quand je dis oui à une décision, j’envisage la manière dont je conçois ce que je vais faire. Autrement dit, le premier mouvement de l’adhésion est un mouvement qui dépend totalement de mes idées, de mes représentations, de ma manière de penser, de mes rêves ou de mes illusions. Vous pouvez tourner le problème dans tous les sens, on commence toujours toutes nos décisions par le fait de "bâtir des châteaux en Espagne". C’est une donnée fondamentale du désir humain que de se représenter, d’imaginer, de projeter les choses auxquelles on adhère, même si d’autres nous les proposent : l’amour rend aveugle, le mariage rend la vue. Même si c’est toi que j’aime, le « toi » que j’aime, n’est pas exactement ce que tu es, il est ce que j’imagine que tu es. Il y a toujours ce hiatus entre la manière dont je me figure ou je me représente les choses, et les choses telles qu’elles sont. Ce n’est peut-être pas un avantage, ce n’est peut-être pas la conséquence du péché originel comme certains théologiens l’ont dit, mais en tous cas, l’esprit humain et les facultés psychiques et affectives de l’homme fonctionnent ainsi. Nous sommes toujours plus branchés sur le rêve et la projection de nos désirs que sur le réel. Regardez vos enfants, ils passent un temps infini à jouer. Or que font-ils quand ils jouent ? Ils rêvent qu’ils sont autre chose que ce qu’ils sont. On joue à la marchande, on joue à la maman avec la poupée etc. Sans arrêt, nous projetons. C’est un fonctionnement extrêmement important de la vie humaine. Certains pensent que c’est ce qui la rend supportable, j’en doute car vu le nombre de déceptions qui s’accumulent à la fin, on finit parfois par être un peu amer. Néanmoins, ça fonctionne ainsi.

A l’inverse, quelle que soit la décision que j’ai prise, oui ou non, au fur et à mesure que ça mûrit dans mon cœur, tout à coup, par le fait d’approcher du moment de l’engagement dans l’action, je m’aperçois qu’il y avait une bonne partie de rêve et de manque d’appréciation de la réalité. On le voit à tous niveaux. Beaucoup de gens imaginent qu’il suffit de faire pour que ce soit. Tel est le régime fondamental de notre désir et de notre volonté. C’est l’un des aspects les plus dramatiques de notre existence, car tant qu’on vit dans le "il n’y a qu’à", sans le vouloir, on est en train de nier la réalité, par exemple par surestimation de soi. C’est précisément entre le moment du oui (ou du non) et celui où la réalité se présente à moi telle qu’elle est, que tout à coup va s’opérer une sorte de transformation : « Je n’aurais jamais dû dire oui » ou bien au contraire : « Qu’est-ce que je suis bête d’avoir dit non ! »

Toutes nos décisions, les plus fermes, les plus profondes, sont mesurées par ce processus. C’est sans doute pour cela d’ailleurs, grâce au temps qui fait mûrir l’esprit dans son rapport à son désir, qu’il y a place pour le repentir. C’est pour cela que les pécheurs savent finalement mieux ce qu’est le repentir – aller travailler à la vigne –, que ceux qui ne se croient pas pécheurs. En effet, l’une des grandes sources de l’illusion face à une décision est de ne pas s’imaginer ce que nous sommes par rapport à ce qu’on nous demande. Nous nous disons tout de suite : « Si on me le demande, c’est que j’en suis capable ».

Frères et sœurs, Jésus, en parlant à cette élite spirituelle d’Israël qu’Il rencontre dans le temple de Jérusalem, est en train de dénoncer et de mettre le doigt sur un des aspects fondamentaux de l’existence humaine : que faites-vous quand vous décidez quelque chose ? C’est un point auquel on ne peut échapper. Qu’est-ce que ça veut dire ? L’annonce de l’évangile et le réalisme de la proposition de Jésus sont encore plus rudes et plus forts que le réalisme de tous les objets de nos décisions humaines. Dans toutes les décisions humaines, nous avons du mal à accéder à la réalité qu’elle engage sur nous. La plupart du temps, quand nous voyons quelque chose nous arriver, nous avons des réflexes d’échappatoire. Et en réalité, avec le Royaume de Dieu, c’est d’une certaine façon pire encore. A partir du moment où on nous propose d’être un saint, d’avoir une vie spirituelle approfondie, des comportements édifiants, religieux, généreux, nous sommes toujours d’accord. Qui pourrait ne pas l’être ? Mais à partir du moment où nous nous apercevons que nous ne sommes pas le fondement et les organisateurs de ce comportement, que c’est Dieu qui nous le demande peut-être différemment de ce que voudrions, alors ou bien on a envie de rester sur nos positions et de continuer nos rêves de sainteté, de générosité – et dans ces cas-là, ça peut devenir dramatique, on peut devenir des autistes spirituels –, ou bien vraiment on se rend compte du fait que face à la proposition du Royaume, il faut commencer par faire le vide par rapport à tous les rêves que l’on pouvait avoir pour commencer à adhérer vraiment à ce que Dieu nous propose réellement.

C’est peut-être ce qui explique pourquoi les publicains et les prostituées comprennent mieux, parce qu’ils n’ont plus de rêve ou des rêves tellement bêtes, décevants, qu’ils pensent que de toute façon, ce n’est pas la peine d’essayer d’imaginer ce que Dieu demande, il suffit de Le laisser simplement agir en nous par sa grâce. Et c’est peut-être ce qui est le plus bouleversant. Quand on voit un pécheur, qui apparemment ne mérite qu’une certaine condescendance, une certaine distance, en réalité, à cause de la confrontation avec toutes les difficultés de la vie, avec tous les ennuis, cette personne ne se fait plus d’illusion sur elle-même ; elle comprend qu’il n’y a qu’une chose à faire, accepter la réalité du Royaume de Dieu telle qu’Il nous la propose, et non telle qu’on la rêve.

Frères et sœurs, c’est un texte terrible, encore plus terrible pour nous aujourd’hui peut-être que pour les pharisiens, parce qu’aujourd’hui, nous adoptons souvent une sorte de réflexe de chrétiens qui se targuent d’être restés chrétiens par rapport à tous ces gens qui ont déserté les églises, par rapport à la chute de la pratique religieuse… Et alors ? Cela ne justifie rien, n’explique rien. Le vrai problème aujourd’hui encore est de savoir ce que nous répondons à Dieu qui nous propose son Royaume. Que voulons-nous ? Le cuisiner à la sauce de nos rêves ? Ou bien l’accepter, pur et cru, tel qu’Il est, pour nous engager à la suite de la parole de Dieu, et essayer de nous laisser transformer par le Royaume qui nous est proposé.

 
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