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TOUS APPELES

Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 : Mt 21, 28-32
Vingt-sixième dimanche du Temps Ordinaire – année A (27 Septembre 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Lequel à votre avis a fait la volonté du père ? »

Frères et sœurs, devant un texte si lumineux et si clair, même ceux qui étaient peut-être mis en cause dans l’auditoire ont tout de suite répondu et donné la bonne réponse. Nous sommes apparemment sans excuse. Il est évident pour tout le monde que si l’on dit que l’on va faire quelque chose, on doit le faire. Sinon, ce n’est pas la peine de le dire. Et tout le monde sait, grâce à cette autre source fondamentale de la sagesse qu’est la sagesse lyonnaise : « Le tout, c’est pas d’y faire mais d’y penser. Mais le difficile, c’est pas d’y penser, c’est d’y faire ». Ce qui signifie que lorsque l’on se trouve devant une réalité et que l’on doit donner sa parole, on ferait mieux de tourner sept fois sa langue dans sa bouche. C’est précisément ce qu’aucun des deux fils n’a fait. Les deux ont réagi de manière instinctive. Le père demande d’aller travailler dans la vigne, c’est une entreprise familiale, non du salariat esclavagiste. Et les deux réagissent avec une spontanéité désarmante « oui, j’y vais » et il n’y va pas et « non, je n’y vais pas », en réalité suivi d’un repentir.

C’est difficile à comprendre. Tous les deux ont quand même un mauvais réflexe. Celui qui dit qu’il y va n’y va pas, et celui qui dit qu’il n’y va pas y va. Qu’y a-t-il derrière qui conditionne la réponse de l’un et de l’autre ?

Le premier fils qui dit oui mais qui n’y va pas, c’est ce qu’on appellerait le bon fidèle juif ou chrétien qui serait bien disposé. Face à la question religieuse, il dit toujours oui. Parce que c’est l’autorité, parce que cela paraît plus correct que d’autres solutions ou bien pour éviter les problèmes. Bref, c’est ce qu’on appelle le "béni-oui-oui". Lorsqu’on lui demande quelque chose, il ferme les yeux, il fonce et ne se pose pas de question. Mais en ayant cette attitude-là, il est inévitable qu’à un moment il n’y aille plus. A force de dire oui à tout, on ne dit plus oui à rien. Et c’est un peu ce qui menace beaucoup de personnes dans notre société actuelle : croire que si c’est imposé, il faut y aller. Or ici, on voit qu’à son époque Jésus déteste les béni-oui-oui. C’est de la part de Jésus une prise de position qu’il faut apprécier à sa juste valeur. Ils ne réfléchissent plus car ils adhèrent immédiatement. A force de vouloir adhérer à tout, plaire à tout le monde et faire tout ce que l’on nous dit, on ne croit plus à rien. C’est une chose à laquelle il faut réfléchir car c’était sans doute déjà un grand problème à l’époque de Jésus et ça l’est encore aujourd’hui. Le moment même de notre adhésion nous échappe.

Je ne prêche pas la révolte, je mets en garde contre le réflexe qui consiste à croire que l’on peut répondre tout de suite oui ou non. Le fils qui acquiesce, comme celui qui refuse, quand son père lui demande de travailler à la vigne ne réfléchit pas, même s’il a un réflexe de pseudo-docilité. Comme le dit à nouveau la sagesse lyonnaise : « Crois-moi, les dévots, c’est pas tant qu’ils craignent le bon Dieu comme c’est qu’ils en ont peur ». Les Lyonnais comprennent mieux l’évangile que nous. Que signifie cette attitude qui consiste à obéir aveuglément ? La plupart du temps pas grand-chose au fond de notre cœur ! Évidemment, ça peut dissimuler une grande disponibilité si on fait ce qu’on a dit, mais si on a simplement dit oui pour éviter les ennuis, c’est terrible. Il y a là quelque chose de provocant dans l’attitude de celui qui dit oui. Que veut-il vraiment celui-là ? Être ami avec tout le monde ? Gagner l’assentiment du père ? Alors il dit oui mais ne s’engage pas vraiment.

Et Jésus se fâche car il ne veut pas que l’on utilise la religion dans cette optique-là. Ce qui est terrible chez ce fils, c’est qu’il cède sur tout pour des raisons religieuses. On comprend que Jésus, du fait de la profondeur de son regard sur la religion, ne puisse supporter cela chez ses contemporains. Il leur dit : « Vous croyez faire plaisir à Dieu mais en réalité, vous le traitez comme quantité négligeable. Vous dites oui sans réfléchir ». Comme l’on disait à une époque, on a la foi du charbonnier, on obéit à ce que dit le curé. C’est terrible. Si même dans la religion, l’acquiescement sert à émousser le sens même de la responsabilité et de la liberté, c’est insupportable. C’est inadmissible. Chaque fois que l’on nous demande quelque chose, si nous ne reconnaissons pas que cette demande est une sollicitation de notre liberté, de notre cœur, nous ne la considérons pas. La preuve, c’est qu’on répond n’importe comment. Nous avons alors trahi notre liberté.

Et le pire, et c’est pour ça que Jésus est si furieux, c’est qu’ils ont trahi leur liberté en trompant et en utilisant ce qui devrait être le meilleur moyen pour nous la faire comprendre, c’est-à-dire qu’ils transforment la relation filiale en une relation de lèche-bottes. Regardons en nous et autour de nous combien de foi il y a utilisation de la sollicitation de la liberté, qui dégénère en « ras-le-bol, je dis oui, peu importe si je n’y vais pas ». C’est pire qu’un calcul. C’est la négation de la vérité de notre responsabilité, c’est la négation de notre liberté. C’est pourquoi Jésus est si indigné par cela. Jésus est en colère et dit : « Si vous, les bons Juifs, commencez à dénaturer l’engagement que vous avez pris, alors vous n’êtes plus les fils de la Loi, les fils de Moïse, vous n’êtes rien du tout ». Jésus est en colère.

Quant au second fils, celui qui dit non et y va finalement, il semble dans un premier temps avoir tiré les marrons du feu. Il y a quand même un avantage dans son attitude même si elle nous semble inacceptable : il ne cherche pas à se valoriser auprès de Dieu pour avoir la paix. On dira ce qu’on voudra, mais s’il y a une certaine irréligiosité dans le monde actuel, c’est aussi pour cette raison-là. Vous allez penser que je désespère Billancourt, mais c’est aussi le moment de se rattraper. Quand on a avoué notre part d’irréligiosité en nous-mêmes, simplement parce que l’on a reconnu ce que nous étions, cela peut nous amener à changer notre vie. A partir du moment où l’on a mesuré notre faiblesse, notre paresse, notre indifférence, notre égoïsme terrible qui consiste à dire que l’on ne fait que ce qui nous plaît, si un jour surgit quelque chose qui peut m’amener à envisager qu’il y a une autre solution, je risque quand même d’y aller. Ça n’est pas évident et ça ne marche pas à tous les coups. Mais si d’une façon ou d’une autre, on a pu penser que tout était fichu, c’est à ce moment-là qu’on devine un petit signe d’espoir, de changement, d’espérance, de générosité. Et finalement, comme les publicains et les prostituées, on se dit qu’on peut peut-être y aller. On a dit non jusqu’à maintenant mais l’on peut maintenant peut-être dire oui.

Jésus n’est pas apparu au milieu de son peuple comme une sorte de grand soldat victorieux. Il n’a pas crié comme Jean-Baptiste dans le désert. Il est allé de maison en maison, de village en village. Il a rencontré des gens désabusés qui ne croyaient plus beaucoup en leur liberté. Ils n’avaient plus rien à espérer du monde, de la société et encore moins de ces abominables bien-pensants religieux qu’étaient les pharisiens. Il y en a beaucoup aujourd’hui.

Jésus arrive et dit : « Dieu demande à tous d’aller travailler à la vigne. Vous n’y êtes pas allés. Ce n’est pas bien. Mais je vous révèle la liberté de votre cœur et de votre vie. Regardez comment vous vivez, regardez ce que vous attendez. Et dans ce que je vous dis, dans la vérité de ce que je vous propose, il y a quelque chose d’infiniment grand qui vous dépasse et qui vous fait retrouver la vérité de votre liberté ». Le deuxième fils s’est dit : « Pas la peine d’y aller, ça ne sert à rien, ça améliorera peut-être la récolte de raisins de dix kilos, peu importe ». C’est le désabusé total. Mais quelqu’un lui dit : « Tu sais, même dix kilos, on en a besoin », et il se dit que oui, après tout, il peut y aller.

Frères et sœurs, c’est une parabole terrible car tout est brouillé, comme dans notre société, à tout niveau. Mais ce qui compte, c’est un regard de vérité. Le père ne se fâche pas si l’un de ses fils n’est pas venu travailler. Il n’est pas comme un patron qui embauche. Lui, il dit que tout le monde est appelé, même ceux qui apparemment s’en fichent complètement. Le démocratisme fondamental de la foi catholique, c’est que tout le monde est appelé. C’est ce que signifie le mot catholique d’ailleurs.

Et on ne peut répondre à cet appel qu’en fonction de la reconnaissance de la vérité de notre liberté, de notre être et de l’appel que nous avons reçu. Le seul et véritable critère de la foi chrétienne, c’est la vérité. Évidemment, on essaie toujours de séduire, d’être gentil etc., mais l’enjeu est d’abord la vérité du salut et avant cela, la vérité de ma liberté, en tant qu’elle est interpelée et appelée par le Père. S’il n’y a pas cela, il n’y a rien. C’est pour cela que la vérité de notre être est si difficile à percevoir. Car elle n’est pas dans ce que je vais examiner de moi-même, de ce que je peux faire ou non. La vérité de notre être est dans l’appel que Dieu a envoyé. Appel à peine réveillé dans le cœur de ceux qui se posent peu de questions ou pas réveillé du tout dans le cœur de ceux qui disent que ça les ennuie d’aller à la vigne. Mais la vérité de l’appel demeure.

Ça, c’est absolument non négociable. Si les choses ne sont pas vraies dans notre relation avec Dieu, avec tout ce qui peut se poser comme objet de l’action et de la liberté humaine, c’est insupportable. Le mensonge est ce qui tue. Tout le reste peut sauver.

 
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