LE CHANT DU BIEN-AIME POUR SA VIGNE

Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (8 octobre 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Vous l’avez bien perçu depuis plusieurs semaines déjà : nous lisons la fin de la vie publique de Jésus à Jérusalem telle qu’elle a été racontée par l’évangéliste Matthieu. Les différentes paraboles et invectives de ces chapitres sont une charge terrible contre les comportements des autorités de Jérusalem, des grands prêtres et de tous ceux qui sont autour d’eux, détenteurs du pouvoir ; et si la foule est beaucoup plus hésitante, elle finira par se laisser manipuler. On voit bien que l’évangéliste veut montrer comment la tension augmente petit à petit ainsi que la façon dont Jésus parvient lucidement à dénoncer la manière dont son message et Lui-même sont refusés. La parabole des vignerons homicides est au premier degré un pronunciamento de la part de Jésus, qui n’est pas forcément à comprendre comme une condamnation mais comme une mise en garde, afin de savoir si les hommes peuvent ou non accepter la parole qu’Il propose. Cette mise en garde est d’autant plus virulente que Jésus fait bien comprendre à son auditoire que rien dans son comportement n’empêchera que l’œuvre de salut et de proclamation de l’évangile puisse être arrêtée ou déviée.

C’est le mystère étonnant des vignerons qui ont travaillé dans la vigne, sous le joug de la Loi, et qui sont dépossédés de la vigne tandis que les païens, qui ne subissent pas le joug de la Loi, héritent de la vigne. Ces païens, c’est nous. Nous pouvons en tirer de multiples conclusions. Nous sommes quittes puisque nous n’avons pas récriminé et faisons partie de la bonne partie de la population, qui accepte l’Evangile. Sans réactiver un quelconque antisémitisme, nous avons échappé à cela et ce serait la preuve que les juifs n’ont pas compris la parole de Dieu et que, d’une certaine manière, ils auraient été désapprouvés et même menacés de mort à travers l’image de cette parabole, celle des vignerons exécutés parce qu’ils ont tué le fils du propriétaire.

Ce n’est pas si simple que cela. Il est certain que Jésus nous dit de façon claire et lucide qu’Il est d’abord venu pour les ouvriers de la vigne, qui sont toujours appelés même lorsqu’ils organisent un complot. Au moment où Jésus commence à discerner les manigances et les manipulations qui conduiront à sa mort, Il ne cesse de rappeler à ceux qui complotent contre Lui, qu’Il s’inscrit Lui-même et inscrit sa parole et son message dans la droite ligne d’une annonce du salut pour eux. C’est le côté dramatique de la situation.

Passé ce premier sentiment de vouloir nous disculper, il conviendrait de nous interroger plus avant. Si cette parabole est seulement un pamphlet pour tenter de discréditer les hautes autorités de Jérusalem, la lecture serait un peu rapide et on pourrait se demander pourquoi ce texte est lu. Si nous nous sentions si bien, en phase avec Jésus et aucunement menacés, il n’y aurait plus de problèmes. En réalité, le gros problème qui était dans le cœur des autorités de Jérusalem subsiste toujours et nous en sommes aujourd’hui non seulement les témoins, mais aussi les acteurs, tombant parfois nous-mêmes du mauvais côté.

Qu’est-ce qui a motivé le comportement du propriétaire ? C’est la confiance. Quand Dieu a choisi Israël, Il lui a confié la mission de préparer lentement, au fil des générations, la venue du salut et de se préparer à l’accueillir sans savoir exactement les formes que cela allait prendre. Le propriétaire confie la vigne à des vignerons – la vigne est plus qu’Israël –, elle représente le monde entier, l’avenir du monde confié aux vignerons, à Israël. A partir de ce moment-là, il y a plus qu’un contrat : un acte de confiance. Ce contrat ne repose pas sur une quelconque notion de rentabilité minimum. La vigne – la création – appartient bel et bien au maître. Mais en confiant la culture de la vigne aux vignerons, le maître les rend non pas propriétaires mais responsables. C’est un acte de confiance mutuelle. Dieu a fait confiance aux vignerons et Il a pensé que les vignerons Lui feraient aussi confiance.

Tel est le grand enjeu de l’élection d’Israël. Cette élection n’est pas simplement une utilisation de forces spirituelles pour essayer de préparer le salut pour tout le monde, c’est une extraordinaire confiance de la part de Dieu envers ce peuple, ses chefs, tous ceux qui sont chargés d’être les témoins de la Loi de Moïse, pour qu’ils gèrent cet appel de tout ce qui leur a été donné comme un bien dont ils sont presque aussi responsables que Dieu Lui-même. La vigne est d’une certaine manière en indivision entre Dieu et les vivants. C’est ainsi que Dieu a fondé son élection : Il a fait confiance à Israël, lui délégant une certaine responsabilité sur sa création, attendant en retour d’Israël qu’il ait le même sens de la responsabilité vis-à-vis de la vigne que Dieu Lui-même en a eu vis-à-vis de la vigne. C’est le sens de cette parabole.

Quand Dieu fait confiance à Israël, Il lui dit qu’il est la vigne bien-aimée, le monde entier, la création tout entière ; Il lui enjoint de l’aimer comme Lui l’aime, gratuitement. Certes, Il attend des fruits, mais pour qu’ils portent eux-mêmes du fruit. Il veut assumer sa responsabilité dans la gratuité même de l’amour qu’Il a pour sa création. Par conséquent, Il lui demande d’avoir le même sens de la gratuité par rapport à la vigne et à la création. Israël est dans le contrat mais n’est pas propriétaire. Dieu veut le faire participer à la responsabilité de propriétaire avec la même générosité, la même gratuité, le même respect de la vigne, qu’Il a eus Lui-même vis-à-vis de la vigne.

Frères et sœurs, si l’on applique cela à nous-mêmes aujourd’hui, nous pouvons nous sentir encore plus mal à l’aise que les autorités juives de Jérusalem. En réalité, qu’est-ce qu’aimer ? Ce n’est pas s’arroger un pouvoir sur l’autre. C’est, dans la réciprocité, savoir que chacun appartient à l’autre dans une totale liberté. Aimer, c’est dire à quelqu’un : « Je n’ai aucun pouvoir sur toi, je n’ai même pas le pouvoir de l’amour. J’ai seulement le pouvoir de te dire qu’il faut que tu existes et que je suis là pour te faire exister ». C’est ce que les vignerons n’ont pas compris : ils étaient là pour faire exister la vigne, pour la faire grandir dans sa fécondité, dans sa fructification.

Et nous aujourd’hui, ne traitons-nous pas parfois l’Eglise comme les autorités de Jérusalem ont traité la vigne ? Ne traitons-nous pas l’Eglise comme un terrain dont nous serions les propriétaires plutôt que comme une vigne dont nous serions les serviteurs ? Ne considérons-nous pas notre religion comme une sorte de privilège de tirer du fruit, de nous attribuer peut-être une sorte de propriété spirituelle sur cette vigne et sur l’héritage spirituel de la foi, histoire de nous grandir et nous rassurer ?

Frères et sœurs, cette parabole de la vigne est d’une terrible actualité. Quand on parle de questions identitaires dans les religions comme nous appartenant, qu’en faisons-nous ? La faisons-nous vivre dans notre cœur, dans celui des autres et de ceux qui ne le connaissent pas, ou bien nous en servons-nous comme d’un moyen de puissance et de pouvoir ? Nous avons suffisamment d’exemples terrifiants sous les yeux pour comprendre. Cette attitude-là est aussi terriblement cachée et active au fond de notre propre cœur. Etre aujourd’hui membre de la vigne de Dieu, vigneron et serviteur de la vigne, est-ce l’occasion de nous dire que c’est chez nous, et tant pis pour ceux qui ne s’y sentent pas bien ? Ou bien notre attitude est-elle celle que Dieu demande : une générosité consistant à aimer dans la gratuité totale le précieux cadeau de la foi, de la charité, cadeau que Dieu nous fait pour le faire grandir, non seulement à notre profit mais d’abord à celui de la gloire de Dieu et du salut du monde entier ?

Frères et sœurs, voilà pourquoi nous avons lu au début le magnifique passage d’Isaïe : « Que je chante à mon bien-aimé le chant de mon bien-aimé pour sa vigne ». Notre relation à l’Eglise est d’abord de louange, gratuite, non pour en tirer du profit mais simplement pour chanter le chant du bien-aimé. Nous voulons que le mystère de Dieu, sa présence dans le cœur des hommes, de nos vies, de nos communautés, puisse simplement être reconnu, goûté, apprécié, non pas comme un butin dont nous ferions un larcin mais dans la gratuité même d’accueillir ce don et d’essayer de le faire grandir et fructifier avec toute la simplicité et l’humilité de notre cœur. Amen.

 
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