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AMOUR VERITABLE ET DURETE DE COEUR

Gn 2, 18-24 ; He 2, 9-11 ; Mc 10, 2-16
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – année B (7 octobre 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Dur, dur de commenter ce texte par les temps qui courent ! Je ne vous surprendrai pas si je vous dis qu’à l’époque de Jésus, c’était pratiquement le même problème. Ce problème du divorce, contrairement à ce qu’on pense, est vieux comme le monde, et c’est pour cela qu’il est si difficile ; il n’y a pas de solution, sinon cela se saurait. Il semble que le christianisme ait durci la position de façon absolument irréversible.

C’était déjà à l’époque un problème car il y avait deux écoles dans les milieux juifs, celles de ces deux grands rabbis qui étaient les maîtres à penser de l’époque, Hillel et Chamaï. Chamaï était le rabbin impitoyable : les motifs de divorce étaient prévus, il y en avait un seul dans le Deutéronome, qui était d’ailleurs lu de travers, et il fallait que ce soit extrêmement grave pour qu’il y ait divorce. De toute façon, s’il y avait divorce, ce ne pouvait être que Monsieur qui renvoyait Madame, mais jamais Madame qui renvoyait Monsieur. Pas de féministes à l’époque !

L’autre, Hillel, était ce qu’on appellerait aujourd’hui, plus "cool" : en exagérant à peine, si Madame avait raté le rôti de bœuf, c’était un motif suffisant pour la congédier et dire qu’on en prenait une autre. Cela ressemble plus à la position moderne, mais dans tous les cas c’était uniquement une affaire de législation. Comme les deux grands penseurs de l’époque n’étaient pas d’accord, c’était évidemment pour les Pharisiens un piège idéal à tendre à Jésus : « Est-il possible de répudier sa femme ? » Certains Évangiles ajoutent « pour n’importe quel motif », manifestant que la question viendrait plutôt des milieux de Hillel pour se justifier.

Pour notre part, nous sommes tellement obsédés par les problèmes de discipline que nous lisons ce texte en pensant : « Comment va-t-Il répondre ? Comment va-t-Il donner la législation définitive ? » Or, le début de la réponse sur lequel je vous invite à méditer plus spécialement aujourd’hui, échappe complètement à ce type de question.

En effet, Jésus est souvent très habile. Il leur dit : « Qu’est-ce que Moïse a prescrit ? » Vous remarquerez la nuance, Il aurait pu leur dire « Qu’est-ce que la Loi a prescrit ? Qu’est-ce que la Loi de Dieu a prescrit ? » Or, Il leur dit : « Qu’est-ce que Moïse vous a prescrit ? » Il introduit donc déjà un coin dans la fissure pour dire : « Attention, quelle va être la référence ? Est-ce Moïse ou la Loi de Dieu ? » On peut penser que Jésus utilise une ficelle un peu grosse pour distinguer Moïse comme législateur et la Loi donnée par Dieu. Or, c’est plus important qu’on ne pense, car ils répondent tout de suite : « C’est très simple, Moïse a dit qu’on pouvait répudier ». Il y a une simple prescription : quand on répudie une femme, il faut la congédier officiellement pour être sûr que, si quelqu’un la prend pour épouse, il n’est pas en difficulté avec le premier mari, puisque le premier mari lui a donné sa liberté, c’est dans les grandes lignes le texte de Deutéronome 24. Le billet de congé, de divorce, sert simplement à assurer la liberté de la femme congédiée : on ne peut plus revendiquer cette femme puisqu’on lui a donné sa liberté, elle peut donc être épousée par quelqu’un d’autre. Tout cela relève plutôt d’une affaire masculine et les dames doivent simplement se soumettre aux statuts que leur ont donnés les hommes.

Or Jésus leur dit aussitôt après : « Vous avez répondu sur Moïse, mais qu’y a-t-il dans la Loi ? » Petite nuance qui nous échappe d’habitude totalement quand on lit ce texte. Jésus ne veut pas s’en tenir à la discipline de Moïse puisqu’Il dit : « De toute façon, c’est parce que vous êtes des "têtes de lard" et que vous n’avez aucune miséricorde, ni compassion, ni sentiment pour l’amour humain, c’est pour cela que Moïse à cause de la dureté de votre cœur a bien été obligé de mettre des considérants et des clauses qui atténuent l’exigence du mariage : Il rejette donc l’autorité de Moïse. Il y a ici plus que Moïse, Il en donne quand même bien la preuve.

Mais alors, si ce n’est pas Moïse qui gère le problème du lien du mariage, notamment en ce qui concerne son éventuelle rupture, qui peut gérer l’affaire ? « Qu’y a-t-il écrit dans la Loi ? » Et là curieusement encore, Il ne cite pas un commandement, Il cite le récit de la Création. « Que lisez-vous, au commencement, à la Création ? Dieu les fit, [on traduit toujours homme et femme, pour faire plus convenable, mais il est écrit], Il les fit mâle et femelle », ce qui, entre nous soit dit, est très intéressant car cela veut dire que lorsque Jésus parle de l’amour humain, Il ne prône pas une sorte d’amour humain qui plane au-dessus des circonstances concrètes de la vie et notamment de la sexualité, Il l’inclut totalement. Donc déjà cela devrait nous faire réfléchir, mais Il cite précisément « au commencement ». Si on y réfléchit un peu – et c’est sans doute cela qui a dû complètement démonter les adversaires pharisiens qui étaient venus voir Jésus –, qui était au commencement ? Ni les Pharisiens, ni les contemporains de Jésus, il n’y en avait qu’un qui était au commencement, c’était Jésus Lui-même.

Si vous me permettez une sorte d’extrapolation un peu poétique, quand les Pharisiens posent cette question à Jésus, comment Jésus peut-Il réagir, pardonnez-moi l’expression, sinon en se souvenant de la manière dont Il a créé l’Homme ? Autrement dit, à ce moment-là où Jésus répond aux Pharisiens, Il ne veut pas répondre sur le mode de la législation telle qu’elle a été pratiquée à partir de Moïse, Il veut expliquer ce qu’est le lien d’amour de l’Homme et de la Femme à partir du moment où Lui-même est le créateur de l’Homme et de la Femme, comme mâle et femelle.

C’est le témoin direct qui parle, ce ne sont pas les "on-dit" de Moïse et de ses interprètes légalistes, c’est Jésus Lui-même, on peut exprimer les choses comme cela, qui se "remémore" le moment même où Il a créé l’Humanité, mâle et femelle. C’est Jésus qui "se souvient" de ce qu’Il a voulu faire, comme Fils éternel de Dieu, comme Créateur, au moment où Il a voulu que l’Homme et la Femme existent. Je n’ose pas dire qu’Il passe sur le divan de sa psychanalyse personnelle, mais c’est un peu cela. C’est comme si Jésus se sentait agressé, interrogé ou poussé dans ses retranchements par rapport à ses interlocuteurs qui veulent Le piéger. C’est comme s’Il disait : « Vous ne pouvez pas imaginer ce que J’ai ressenti Moi-même lorsque Je vous ai créés Homme et Femme ».

Alors tout change, nous n’avons plus la parole de quelqu’un qui interprète la Loi. Nous avons le témoignage de Celui qui est le Créateur de l’Humanité, Homme et Femme, ou mâle et femelle. Nous sommes ici devant Celui qui a voulu que dans l’Homme, quel que soit le processus d’hominisation, nous laissons aux paléontologues le soin de gratter leurs os pour découvrir comment cela s’est fait et de mesurer la longueur des fémurs ou la capacité crânienne, mais ce que le Christ veut dire à ce moment-là, c’est : « Pouvez-vous imaginer ce que Moi-même J’ai imaginé quand Je vous ai créés Homme et Femme, quand Je vous ai créés avec un corps d’homme et avec un corps de femme » ? Remarquez qu’à ce moment-là, c’est d’ailleurs assez étonnant, Jésus ne dit pas : « Je vous ai créés Homme et femme pour faire beaucoup d’enfants », Il ne se réfère pas du tout à la question de la fécondité du couple, Il se réfère uniquement au fait d’« être une seule chair », être un seul être à travers la masculinité et la féminité. Nous avons donc ici la révélation ultime de ce que Dieu a voulu dans la Création.

Cette question piège des Pharisiens a été l’occasion pour Jésus de se "remémorer" ce qu’Il a voulu à travers chaque couple humain, et ce qu’Il a voulu, c’est qu’eux-mêmes soient Homme et Femme, qu’ils fondent ensemble une seule chair, et pourquoi ce "souvenir" dans la Création marque-t-il plus spécialement le Christ ? C’est pour une raison très simple : Il a créé l’Homme et la Femme parce qu’Il voulait qu’un jour ils soient tous les deux capables de Le rencontrer Lui, le Verbe, Lui le Fils de Dieu, et son Père, et l’Esprit Saint. Autrement dit, Jésus dévoile ici ce qui est le cœur même de la révélation de Dieu sur le couple humain, c'est-à-dire créer l’Homme et la Femme dans leurs différences pour qu’ils voient à travers ces différences le moyen de s’avancer à la rencontre de Dieu.

Nous sommes évidemment à des années lumières de l’objection des Pharisiens. Toute la casuistique qui découle après, de Moïse et de la Loi, paraît bien peu de chose et paraît bien légère par rapport à ce que Jésus révèle ici de l’existence de l’Homme et de la Femme : « Homme et Femme Il les créa », mâle et femelle il les créa. Il veut dire par là : « Vous rendez-vous compte de la possibilité qui est donnée à chaque couple humain de découvrir dans la réalité même de l’amour, être une seule chair, vous rendez-vous compte de la possibilité qu’il y a d’apprendre à Me rencontrer, Moi, et à rencontrer mon Père ? »

Frères et sœurs, je crois que tant qu’on n’a pas resitué cette parole de Jésus dans ce contexte-là, on est inévitablement condamné à des déductions canoniques, casuistiques, et c’est ce que nous faisons. Jésus reproche aux Juifs d’être durs de cœur, et nous-mêmes par rapport à cela, n’avons-nous pas aussi une certaine dureté de cœur ?

 
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