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LA GRATUITE DE LA VIE

Ha 1, 2-3 + 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10.
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – année C (6 octobre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, en écoutant cette parabole de Jésus, vous avez dû vous dire que Jésus avait beaucoup plus d’humour que Madame Aubry : de fait, ces deux paraboles nous choquent beaucoup, et je crois qu’il faut les prendre avec un certain humour. Je voudrais essayer de vous guider sur une lecture humoristique de ces paraboles.

Première parabole. Les apôtres, tout feu tout flamme, très emballés par la parole du Seigneur, disent à Jésus : « Augmente en nous la foi ». Ils en redemandent. Évidemment, Jésus pourrait jouer le prédicateur télé-évangéliste américain, en disant : « On y va et on tape dans les mains, et on crie et on chante etc. », mais Il leur dit : « Vous avez assez de foi, si vous me suivez, si vous êtes avec moi, vous en avez bien comme un petit grain de sénevé quand même. Par conséquent n’exagérez pas, je ne suis pas un prédicateur ambulant, je n’essaie pas de faire du chiffre, je n’essaie pas d’augmenter les quotas. Non, ayez la foi que vous avez, un grain de sénevé, cela vous suffit ». Alors après, Il en tire une conclusion un tout petit peu étonnante : « Si vous aviez un grain de sénevé de foi, vous pourriez dire au mûrier ou au platane du Cours Mirabeau : déracine-toi et va te jeter dans le Vieux Port ». Cela paraît absolument extraordinaire : pourquoi Jésus est-Il obligé de renchérir sur le fait qu’Il leur a dit qu’ils n’avaient peut-être pas beaucoup de foi , mais quand même un petit peu ?

Cela pose une question, celle qu’on ne veut pas se poser. La question que je pose et qui, à mon avis, est dédiée à cette affaire est la suivante : « Qu’est-ce qui est le plus indéracinable dans notre existence ? » Si c’était simplement de déraciner les mauvaises herbes et le chiendent, cela se saurait. Mais il y a des choses beaucoup plus indéracinables dans notre vie et c’est pour cela peut-être que le grain de sénevé de la foi ne suffit pas toujours. C’est cela qu’il faudrait vérifier. En effet, qu’est-ce qui est le plus indéracinable en nous ? C’est un certain nombre de préjugés, et des préjugés tenaces, si profondément enracinés en nous que nous n’avons même plus une once, un grain de sénevé de recul pour les dénoncer, les cerner et les critiquer. Ce qu’il y a de plus indéracinable en nous, ce sont ces préjugés.

Le premier préjugé est celui qui consiste à dire : « Il faut que cela serve, il faut que ce soit utile ». C’est le préjugé qui est devenu majeur dans nos sociétés et qui est en train de nous tuer, parce que pour que cela serve, pour que ce soit utile, il faut que ce soit mesurable, insérable dans les circuits économiques, il faut qu’on en voie les effets, les conséquences et généralement la richesse que cela engendre. Par conséquent, ce préjugé-là est terrible parce qu’au bout d’un moment, nous n’envisageons notre propre existence que comme quelque chose de rentable. Petit à petit, nous sommes en train, sans nous en apercevoir, de raboter tout ce qui ne rapporte pas. Regardez par exemple simplement les produits alimentaires : il y a des produits alimentaires qui étaient excellents et qu’on ne trouve plus, parce que cela ne se vend pas assez, ce n’est pas rentable et donc cela n’existe plus. Et c’est la même chose pour plein d’articles qui sont proposés sur le monde du marché ou alors c’est tellement cher que cela devient inabordable. Mais là encore, c’est cher parce que cela rapporte plus. Ainsi, c’est le fait que petit à petit, tout ce que nous vivons, nous le vivons dans une sorte de financiarisation globale de tout ce qui se fait. Poser un geste gratuit actuellement, c’est un signe de débilité : c’est gratuit, donc on s’en fiche. Si vous payez des cours de tennis à je ne sais combien de dizaines, peut-être même de centaines d’euros la semaine, jamais le gamin ne manque un cours de tennis. Dites que le catéchisme est gratuit, on y va chaque fois qu’il nous tombe un œil. Je veux dire que c’est la perversion totale de : « Augmente en nous la foi », mais Jésus leur dit : « Sur quel registre raisonnez-vous ? Voulez-vous aussi commercialiser la foi ? Vous voulez que cela augmente, vous voulez que cela ajoute, vous voulez de la valeur ajoutée à la foi ? Et quels critères prendrez-vous ? Celui de la rentabilité, celui que ça marche ? » Reconnaissez d’ailleurs, frères et sœurs, que l’Église à certains moments a un tout petit peu marché dans la combine : dire aux gens que si on ne va pas à la messe le dimanche, le ciel va vous tomber sur la tête, cela a donné les résultats que l’on voit aujourd’hui. On y va de temps en temps, quand ça nous chante. On a donc perdu le sens même du rassemblement eucharistique.

On est là dans cette parabole dans une sorte de mise en garde générale de notre propre comportement : si nous voulons que cela marche, peut-être qu’il y a des choses qui marcheront parfaitement mais c’est nous qui ne marcherons plus. Et peut-être que, apparemment, cela produira de la richesse, mais au bout du compte, que nous apportera cette richesse ? Peut-être même pas le goût du bonheur. Et donc nous sommes là, à travers cette toute petite injonction de Jésus : « Si vous ne cherchez pas la foi comme un moyen de vivre autrement, vous n’aurez rien, vous perdrez tout ». C’est le commencement de la fin. A ce moment là, ce n’est pas la peine d’essayer de compenser le préjugé en disant qu’il faut faire un peu plus attention à ceci, à cela, c’est une attitude globale. Exister comme homme, qu’est-ce ? C’est faire du profit ? C’est augmenter la rentabilité ? C’est réussir, pas même financièrement mais même comme star, comme agent publicitaire de je ne sais quelle chanson, ou de je ne sais quelle manière d’être ou de se comporter ? Tout cela est vain, car s’il y a un moment où il faut se rappeler la fameuse phrase de Qohélet, l’Ecclésiastique, « vanité des vanités, tout est vanité », c’est bien là le meilleur commentaire que Jésus en ait donné ! Effectivement, il y a une certaine manière de vouloir s’assurer, de vouloir trouver son assiette, dans la vie et dans le monde, qui consiste à penser : « Maintenant je suis tranquille, je suis assuré, j’ai vraiment ma place ». Mais ma place, pour quoi faire ?

Alors c’est ce qui explique la deuxième parabole que Jésus enchaîne immédiatement : effectivement le préjugé le plus indéracinable, c’est que, en gros, nous sommes indispensables, et qu’il faut tout faire pour se protéger, pour trouver son assiette dans la vie et pour bien réussir au sens de notre propre désir, ce désir qu’on n’arrive jamais à satisfaire – chacun le sait, le désir est un trou sans fond, il n’y a pas moyen de le fermer, le désir peut rendre fou, fou de vouloir acquérir, accumuler, être le plus possible. Qui n’a jamais rêvé à un certain moment de sa vie d’être le plus possible au milieu de la société humaine ? En général, heureusement, cela ne marche pas ! C’est une chance. Donc, c’est là véritablement tout le problème de la foi : si vous traitez la foi comme une quantité que vous allez utiliser pour vous enrichir, qu’est-ce que vous allez avoir à la fin ? Rien du tout. On est peut-être encore plus trompés que ceux qui pensent qu’il faut qu’on augmente en nous le compte en banque.

Alors nous pourrions penser qu’il n’y a plus rien à attendre, que tout est fini ! Eh bien, pas tout à fait, car la deuxième parabole que Jésus ajoute n’est pas sans rapport avec la première, même si au premier coup d’œil cela ne se voit pas : nous sommes des serviteurs. Un serviteur, par définition, ce n’est pas l’autonomie de ses désirs qui gère son existence. Cela, dans l’Antiquité, on le savait parce qu’on savait ce que c’était que d’être esclave et on ne voulait pas l’être. Et de fait, Jésus dit que quand on a un esclave – Il fait allusion à ce qu’était la petite propriété à l’époque en Galilée, c'est-à-dire un maître, avec sa femme, ses enfants, et un esclave pour faire le gros du travail ; comme l’esclave ne s’appartenait pas à lui-même, il était au service du maître –, le maître pouvait lui demander ce qu’il voulait, très au-delà des trente-cinq heures. Jésus dit donc que quand l’esclave a travaillé dur toute la journée, labouré les champs, surveillé le troupeau etc., il rentre à la maison et que lui dit le maître ? Maintenant, tu vas faire bouillir la marmite. Et Jésus dit : « Il n’y a pas un esclave qui penserait à se révolter à ce moment-là » Evidemment, s’il se révolte, il prend la porte et il trouvera ailleurs pour se nourrir. Jésus insiste ici sur le fait qu’il y a une certaine condition de l’homme qu’Il assimile, je crois aussi avec un certain humour, à l’esclavage, mais enfin c’est quand même cette espèce de dépendance. Et Il ajoute : « Quand vous aurez fait les heures supplémentaires pour préparer le repas à la maison, vous aurez encore à dire au maître qu’il ne vous doit rien, car vous êtes un serviteur et vous n’avez fait que votre devoir ». Traduction par Jésus : serviteur inutile.

Là, on frise le masochisme : le pauvre type en a sué toute la journée et il n’a pas lu Le capital de Marx ! Il dit : « J’ai fait mon boulot et puis c’est tout, je n’ai fait que mon devoir ». Qu’est-ce que cela veut dire en réalité ? Je ne pense que cela veuille dire que Jésus aurait encouragé une société esclavagiste. Je crois que personne ne se posait véritablement la question à cette époque-là comme une option sociale possible. Mais que veut dire ce « inutile » ? Cela veut dire : « Ce que j’ai fait, je l’ai fait par gratuité, tu ne me dois rien ». Autrement dit, Jésus nous dit ici simplement la gratuité de l’existence. L’existence a été donnée, on vit pour Dieu, Dieu sait qu’on se plaint toute la journée que cela ne va pas comme il faudrait et que le monde est mal fait, d’accord, mais cela n’empêche que l’existence est faite pour vivre pour Dieu, et c’était l’exemple de l’époque, on peut le déplorer mais c’était comme cela, comme l’esclave l’a dit : « Puisque tu m’as pris comme serviteur, je suis serviteur jusqu’au bout ». Ce qui est dans le cœur du serviteur esclave, c’est quand même, d’une certaine manière, le sens qu’on ne va pas contester, discutailler, chipoter sur le nombre d’heures,  parce que « je suis là pour te servir ».

Frères et sœurs, c’est peut-être le vrai fruit de la foi : si le Christ Lui-même s’est fait le serviteur, Il n’était pas obligé d’être serviteur, Il s’est manifesté comme Celui qui a tout perdu pour nous, même dans un passage de saint Paul on dit : « De riche qu’Il était, Il s’est fait pauvre, Il s’est humilié jusqu’à la mort ». Dieu est donc passé par le statut de dernier des derniers, mort par condamnation, une mort honteuse, et cependant, que voulait-Il montrer par là ? Il ne nous demande pas compte de sa mort. Il y a beaucoup trop de chrétiens qui croient qu’ils aiment le Christ parce qu’ils veulent Lui dire : « merci Seigneur d’être mort pour nous ». Il ne demande pas qu’on Le remercie pour cela, Il l’a fait, c’est tout. Il est devant nous comme celui qui dit : « J’ai fait cela pour vous, Je ne réclame rien ». Alors quelle est l’attitude qu’on peut avoir si le Christ ne réclame rien ? C’est de Lui dire qu’on est heureux de ce qu’Il a fait pour nous. Et donc, cette petite parabole en apparence si paradoxale, si contradictoire, nous met en face de Dieu dans une attitude où Il ne nous demande rien. Il ne nous demande qu’une seule chose, c’est d’accepter la gratuité de l’existence qui nous a été donnée.

Frères et sœurs, un tout petit mot de conclusion. Aujourd’hui, il va y avoir une manifestation à Paris : sur quoi doit-elle porter ? Doit-elle porter sur une revendication politique, sociale ? Mais nous, si nous sommes chrétiens, que faut-il dire ? Il faut dire que donner la vie, c’est gratuit, accueillir un enfant, c’est gratuit, et qu’on ne peut pas remplacer cela – c’est la ruse de cette affaire – par des processus techniques. C’est cela la gratuité, c’est refuser que ce qui est de l’ordre de la gratuité absolue, donner la vie, ne puisse être, d’une façon ou d’une autre, déconsidéré par des projets techniques et des manipulations. Cela, frères et sœurs, peut paraître bizarre, mais c’est le sommet de la gratuité, mettre au monde un enfant, c’est effectivement le premier acte que l’on fait pour lui, l’acte gratuit de lui dire : « Tu existes, on ne te donne pas la vie pour qu’on rende des comptes, toi vis-à-vis de nous et nous vis-à-vis de toi, nous voulons être ton père et ta mère et nous attendons que tu sois notre enfant pour simplement découvrir ensemble cette gratuité de l’existence ».

Frères et sœurs, je crois que si ce qui se passe à Paris aujourd’hui pouvait être la manifestation de la gratuité de la vie et de l’existence humaine, ce ne serait pas si mal.

 
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