LES VIGNERONS SERVENT LA VIGNE

Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (4 octobre 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

On ne vous l’a peut-être jamais dit, mais aujourd’hui je vous le dis et c’est un scoop, Jésus a vraiment eu des moments de crise anticléricale. Vous riez, mais vous allez voir que ce n’est pas drôle.

En effet, la parabole que nous venons d’entendre, sa clef, c’est l’anticléricalisme de Jésus. Ne vous trompez pas, Jésus n’avait pas l’anticléricalisme bête du petit père Combe qui avait été formé dans les séminaires du XIXe siècle. Jésus a été formé à l’école de la parole de Dieu, c’est quand même d’un autre niveau. Donc quand Jésus, totalement imprégné de la parole de Dieu, dont Il était Lui-même l’auteur d’une certaine façon, découvre la façon dont cette parole de Dieu a été comprise, ça Le rend furieux. Cette parabole est celle d’un homme dépité et furieux qui se demande comment on a pu en arriver là. Comment, avec dix siècles d’histoire, de sacerdoce, de prophétisme, comment sont-ils arrivés à prendre le pouvoir de cette façon-là ? Ça le met hors de Lui. Vous remarquerez qu’Il ne l’envoie pas dire – c’est la preuve qu’Il est vraiment anticlérical –, en général Il le dit bien en face. Il profite d’un jour où Il est dans le Temple et où Il rencontre des autorités du Temple, grands-prêtres et scribes. Ça n’a pas dû améliorer le dossier. Même si ce n’est pas mentionné dans la Passion, Jésus a dû faire là un éclat qui Lui serait reproché dans les derniers mois de sa vie et de sa mission. Mais Il l’a fait. Jésus a donc été anticlérical et nous devons nous en réjouir parce que ça touche quelque chose qui ne concerne pas uniquement les clercs, mais tous : il peut toujours y avoir en nous une sorte de chiendent ou d’ivraie qui est du cléricalisme et que nous avons peur de déraciner comme si cela allait nous faire perdre la foi et les mœurs.

En fait, de quoi s’agit-il ? Jésus impugne immédiatement et clairement, il n’y a pas de circonvolutions, Il n’atténue rien. Il déclare immédiatement qu’à travers la parabole des vignerons homicides, ces vignerons sont les grands-prêtres, le personnel technique du Temple et c’est ceux-là qui vont tuer le Fils, c’est-à-dire l’héritier. Voici l’héritier, tuons-le ! C’est d’ailleurs parce qu’ils connaissent bien la religion qu’ils se disent que pour garder la main, il faut l’éliminer. Nous avons donc ici dans cette parabole quelque chose d’une violence inouïe ; il a fallu que Jésus ait le courage, l’héroïsme, de dénoncer la situation.

Quel est donc ce péché des vignerons ? En réalité, d’un point de vue strictement juridique, les vignerons peuvent dire qu’ils ont été embauchés, le maître est parti, ne s’occupant de rien, si bien qu’ils font une occupation des lieux ! Finalement, c’est à eux ! Ils s’approprient la vigne. D’ailleurs, si le maître ne les avait pas, jamais la vigne n’aurait été sarclée, jamais elle n’aurait été arrosée, jamais elle n’aurait donné des fruits. Bien sûr, le maître de la vigne en capitaliste sans vergogne a bâti la tour, a fait un mur pour la protéger des bêtes etc. mais en fait, qui a fait le boulot ? C’est eux !

Nous sommes déjà là à la limite d’une conception dangereuse de la relation entre les vignerons et le maître. Simplement, arrive le temps des fruits, c’est-à-dire quand le Christ Lui-même va s’incarner et apporter la plénitude de la vie et du salut de Dieu. A partir d’un certain temps, la vigne qui fonctionne selon les lois naturelles, va donner du fruit. Que se passe-t-il alors dans la tête des vignerons ? Ils se disent qu’il faut prendre la vigne. La vigne est à eux parce qu’ils ont été appelés à y travailler, parce qu’ils ont été embauchés, et donc ils peuvent maîtriser cette vigne, se l’approprier et en faire ce qu’ils veulent. A partir de là, la machination se met en route et au fur et à mesure que l’on arrive vers la maturité des fruits et de la récolte, tous les envoyés, tous ceux qui viennent mettre en garde sur les lois de la propriété, sont tués. Pourtant, le maître de maison prend soin de graduer les effets. Au début, il envoie des prophètes ou des messagers qui appellent à une sorte de première conciliation. Puis, comme les prophètes sont tués les uns après les autres, ce qui historiquement a quand même été souvent le cas, le maître envoie son fils : « Peut-être respecteront-ils mon fils ? » Et ils se permettent de tuer le fils alors que la vigne était pour lui. C’est quand même un véritable assassinat, d’ailleurs je vous laisse deviner toutes les conclusions antisémites féroces que l’on a tirées de cette parabole. Elle n’a pas fait que du bien dans la mentalité des chrétiens. C’est ainsi, c’est le récit.

Mais en réalité, sur le fond du problème, qu’est-ce qui fait que les vignerons ont cette attitude ? C’est incroyable, c’est une sorte de retournement de situation. Ils ont été appelés gratuitement, le maître de la vigne les a invités à venir travailler dans sa vigne. Mais ils ont été appelés pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des coopérateurs. Pourtant à un moment donné, ils se disent : « Puisque nous sommes les coopérateurs, nous pouvons nous attribuer la vigne, la vigne est à nous, profitons-en ! » La vigne était donnée par le maître comme un moyen pour les vignerons de gagner leur vie, car rien ne dit que les vignerons n’ont pas été payés, le problème n’est pas celui du salaire. Il s’agit du sens même de la relation des vignerons à la vigne. Pourquoi pensent-ils comme ça ? C’est parce qu’ils pensent qu’ils sont les maîtres de la vigne, qu’ils peuvent se l’approprier. « La vigne est à nous parce qu’on nous a dit d’y travailler ». Il est sûr, surtout aujourd’hui dans une civilisation où le problème de l’outil de travail est devenu absolument monumental, qu’il est difficile de transposer tel quel. Mais cela veut dire que les vignerons comme tels ont pensé qu’ils maîtrisaient la question, que le maître n’avait plus grand-chose à voir là-dedans, et qu’ils étaient désormais les maîtres de la vigne.

Frères et sœurs, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est ça le pire dans le cléricalisme. Pourquoi ? Parce que le cléricalisme ne consiste pas simplement à se faire mousser. Il affirme que parce que j’ai reçu une mission de Dieu, je suis au-dessus de l’ordre des choses. Parce que j’ai reçu la mission de travailler à la vigne, je vais utiliser et créer une relation à cette vigne comme si j’en étais le propriétaire et même plus que si j’en étais le propriétaire puisque mon travail doit justifier la propriété que j’ai reçue. Traduit en termes religieux : parce que je suis religieux, je suis au-dessus des conditions naturelles de la vie humaine, et je peux donc faire comme je veux. Je ne risque rien. C’est-à-dire que ces vignerons, d’une façon quasi perverse, transforment la confiance que Dieu leur a faite, que le maître de la vigne leur a faite, en une expérience de pouvoir et de manipulation. Je vais pouvoir m’emparer de la vigne parce que j’ai reçu un certain nombre de prérogatives de coopération, de travail dans cette vigne. C’est terrible.

Permettez-moi de prendre un tout petit exemple révélateur. Dans les milieux cléricaux, nous avons souvent des réunions. Il y en avait récemment une à laquelle j’étais invité ; nous étions essentiellement des ecclésiastiques, à 85% à peu près. Je suis arrivé un peu en retard comme d’habitude – je confesse humblement mon péché –, et alors que l’endroit où nous devions être réunis était muni de toutes les indications, du gel hydroalcoolique à chacune des portes du bâtiment, des injonctions de porter le masque etc., quelle ne fut pas ma surprise d’arriver à cette réunion où pas un ne portait le masque, sauf moi, gros béta, gros naïf qui obéit aux règles de la résistance sanitaire à la Covid, et puis deux ou trois laïcs qui participaient à la réunion. Tous les autres, aucun problème. Comme j’étais arrivé en retard, je ne pouvais quand même pas me plaindre car on m’aurait dit que je n’avais qu’à arriver à l’heure pour le leur rappeler. Il faut avouer que c’est quand même un petit peu fort, et ce qui m’a étonné, c’est que les deux ou trois laïcs eux-mêmes savaient qu’ils étaient membres de la société comme tout le monde donc ils portaient le masque, tandis que les ecclésiastiques, unanimement, ne le portaient pas. Je ne sais pas si c’est ostensiblement ou pour provoquer, je ne veux pas le savoir. Toujours est-il que face à cela j’ai quand même été un tout petit peu abasourdi, j’ai porté le masque pendant toute la réunion et puis après je me suis dit quand même il faut que je signale au responsable que l’on ne peut pas faire ça. Ce n’est pas civique ! J’ai donc envoyé un petit mot qui est resté sans réponse. Pas de réponse, comme s’il était naturel que quand des ecclésiastiques se réunissent, alors que toutes les prescriptions étaient dans le bâtiment, affichées, placardées partout, personne ne les respecte.

C’est évidemment une faute civique, on ne va pas en faire un fromage, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que le groupe d’ecclésiastiques qui était là se considérait tellement au-dessus des lois de la nature qu’ils n’avaient pas besoin de porter le masque. Ça les gênait pour parler, ça leur paraissait désagréable, donc ils ne portaient pas le masque. C’est là où le cléricalisme peut être plus sournois que l’on y pense. J’ai déjà eu des discussions avec des fidèles qui ne sont pas ecclésiastiques – je ne veux pas accabler seulement les curés –, avec lesquels j’ai dû argumenter pour leur faire comprendre que ce n’est pas parce que l’on était baptisé qu’on ne risquait rien face à la contagion, ni pour soi-même ni pour les autres ! Beaucoup de gens actuellement, hélas, dans certains milieux très religieux, considèrent que véritablement cette chose-là ne les menace pas. Ils ont reçu la grâce, ils sont vertueux, ils font toutes les dévotions qu’il faut, on prie Saint-Roch, Saint-Sébastien, donc on ne risque rien.

Tel est le système : parce que je m’occupe de la vigne, je suis au-dessus des lois de la vigne et à partir de là je fais, comme disait une petite fille, "tout quesque j’veux". Ça paraît bizarre, mais c’est ça le péché des vignerons. Puisque nous sommes les grands prêtres, les spécialistes, les scribes, des pharisiens de la Loi, nous ne risquons rien, nous savons exactement comment il faut se comporter et nous n’avons pas besoin de regarder les lois de la nature pour passer au-dessus. Ce comportement n’est pas possible.

Frères et sœurs, c’est un des problèmes aujourd’hui de l’Eglise : être membre de l’Eglise ne nous donne aucune supériorité sur nos frères, ne nous déracine pas de la condition humaine de tout le monde. Nous y sommes, au plan biologique c’est évident. Nous y sommes au plan civique, au plan des engagements sociaux. On ne peut pas dire que l’on est au-dessus de ça. Ce n’est pas possible. C’est véritablement un problème de fond qui est posé par là. Si nous nous comportons comme les propriétaires de la vigne en disant que nous faisons ce que nous voulons, nous commençons à nous engager sur une pente extrêmement glissante de mépris.

Frères et sœurs, quel était le péché des vignerons ? Penser qu’ils étaient les maîtres de la vigne alors qu’ils n’en étaient que les serviteurs. C’est pour cela que le cléricalisme est souvent si difficile à avaler et à supporter. En effet, qu’est-ce qu’être clerc ? C’est savoir que si on est engagé à travailler, c’est aussi bien au service de la réalité créée que de la réalité sauvée. Notre sainteté ne se fabrique pas uniquement sur des idées religieuses, elle se fabrique à la fois sur un véritable respect et développement de notre être d’homme et de femme dans la réalité même créée que nous sommes et cela en même temps à la lumière dynamisée et portée par la grâce de Dieu. On ne peut pas faire l’économie de l’un au profit de l’autre. Ce qui fait la grandeur de la religion du Christ, ce qu’Il nous a appris, c’est que précisément Il ne voulait pas de cette coupure-là. Et c’est pour cela qu’Il s’est fâché ce jour-là. Alors, évitons de Le fâcher.

 
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