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LE CHANT DU BIEN-AIMÉ POUR SA VIGNE

Is 5, 1-7

(2 octobre 2005)

 Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Faugères 

P

arce que c'est le dimanche des familles, et que c'est la première fois à la rentrée, il paraît qu'il faut que l'homélie soit simple et brève. C'est parfois une gagure, car j'aimerais comme le dit la première phrase du livre d'Isaïe : "Je chanterai pour mon ami le chant du Bien-Aimé à sa vigne". Je trouve cette phrase très belle, et non seulement elle est belle, mais c'est une superbe invitation pour chacun d'entre nous qui avons la foi et qui participons à la vie de la communauté chrétienne à reprendre ce verset d'Isaïe. 

       "Je chanterai pour mon ami le chant du Bien-Aimé à sa vigne". Les textes ne sont pas compliqués. Il est question de vigne. Dans le premier texte d'Isaïe, la vigne c'est Israël. Et comme le cultivateur, comme le vigneron aime prendre soin de sa vigne, et pour ceux qui connaissent le travail de la vigne, la vigne, c'est une attention de presque tous les jours. Il n'y a pas de repos pour celui qui s'occupe de sa vigne, qui la cultive, mieux, qu'il élève, qui en prend soin. Chaque saison qui passe est l'occasion de faire quelque chose pour sa vigne. Même lorsqu'elle semble en repos, il faut continuer à s'occuper autant de la terre que des ceps, puis des sarments, puis des feuilles, puis des fruits.  Il y a une telle attention que souvent, entre le vigneron et sa vigne, il y a comme un lien si fort, si prégnant, que le vigneron pourrait presque s'identifier à sa vigne. Les malaises, les perturbations, les accidents, les événements qui peuvent arriver à sa vigne l'atteignent du coup, profondément. 

       Dans le premier texte, la vigne, c'est Israël, et celui qui a planté la vigne, c'est Dieu. Les textes sont nombreux, et ce serait bien sûr trop long de tous les rappeler, qui évoquent comment Dieu a arraché Israël du peuple d'Égypte, tel un plant, pour le mettre, l'enraciner dans la terre de la Promesse. Et comme le vigneron prend soin de sa vigne, Dieu n'a cessé dans tous les événements de l'histoire d'Israël, dans tout le quotidien de ce peuple, d'avoir au cœur les moindres détails de la vie de son peuple, qu'il mange ou qu'il dorme, qu'il doive purifier ses mains ou son écuelle avant le repas, ou encore qu'il doive faire sa prière, Dieu semble avoir tout organisé pour lui. Le moindre détail a son importance, il y a vu pour Israël une qualité de l'intention de Dieu pour ce qu'Il est. Je disais que le texte est simple, et le chant pour mon ami est un chant de déception. Je me suis tellement occupé de ma vigne, j'ai tellement attendu d'elle du raisin, et cette vigne n'a pas produit les fruits attendus. Conclusion de l'affaire : elle est dure. Je vais enlever la clôture de ma vigne, je ferai que les bêtes la dévastent, j'en ferai une pente désolée, elle ne sera ni taillée, ni sarclée, il y poussera des épines et des ronces. J'interdirai aux nuages d'y faire tomber la pluie. 

       Voilà ! C'est certainement très dur aujourd'hui encore de dire que la vigne c'est Israël, et donc au peuple élu, à Israël a été enlevée sa clôture, les bêtes l'ont dévorée, les ronces ont poussé etc … Je ne sais pas si les juifs qui entendraient aujourd'hui cette parole auraient le cœur heureux d'un tel chant. "Puisque la vigne, dit le texte, la vigne du Seigneur de l'univers, c'est la maison d'Israël, c'est le plant qu'il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit et l'équité, il en attendait la justice, et voici les cris de détresse"

       Le texte de l'évangile est tout aussi simple. Jésus reprend absolument l'image de la vigne pour parler du peuple d'Israël. Et c'est l'histoire du propriétaire, donc Dieu, qui envoie sers serviteurs, les prophètes. Les uns sont battus, les autres sont fustigés, rejetés, et le propriétaire, Dieu, dit : je n'ai plus qu'une chose à faire, c'est d'envoyer mon propre fils, au moins, ils auront des égards pour lui. Là aussi, sans ambiguïté, Jésus parle du Fils de Dieu, Il parle de lui-même : Je suis le Fils qui vient dans la vigne. Et venant dans la vigne que se passe-t-il ? Ils tuèrent le Fils. "Ils le jetèrent hors de la vigne". C'est bien ce qui est arrivé à Jésus : tué en dehors des murs de Jérusalem, sur la croix. Celui qui a été bafoué et rejeté, c'est l'idée de celui que l'on envoie au loin, dans le péché, au désert, pour rejeter hors de toute civilisation, de toute religion, de toute appartenance communautaire, pour être à l'extérieur. Rejeté de la vigne, et rejeté même pourrait-on penser, de l'intention du propriétaire pour sa vigne. Alors, Jésus pose cette question: "Qu'adviendra-t-il à ces misérables qui ont agi ainsi ?" Les misérables répondent eux-mêmes : "C'est simple, il donnera la vigne en fermage à d'autres vignerons qui en remettront le produit en temps voulu". 

       Il ne fait aucun doute que ceux à qui la vigne est donnée, c'est un nouveau peuple. Toujours le peuple de Dieu mais un peuple réconcilié, un peuple à nouveau fidèle. Un peuple qui porte du fruit, un peuple qui marche vers Dieu, un peuple construit autour du don de la Parole de Dieu, un peuple qui est nourri de la fleur de froment. Un peuple qui est capable d'être vraiment uni à son chef. Et ce peuple, quel est-il ? C'est nous. 

       Frères et sœurs, j'aimerais chanter le chant du Bien-Aimé à sa vigne. J'aimerais chanter pour Dieu le chant de sa passion pour l'Église. On dit qu'aujourd'hui l'Église est en crise. Nombreux sont les livres qui, au bout de deux mille ans d'histoire de l'Église la décrient et promettent de manière certaine, la fin de l'Église. Pas une revue, pas un journal, pas une émission de télé où non seulement l'Église est critiquée, mais où l'on ne dise que de toute façon c'est la fin. 

       Frères et sœurs, On ne parle pas de la fin de l'unité, on parle de "votre" fin. Quasiment, vous n'existez plus aux yeux de la société actuelle. Autrement dit, ou vous êtes les derniers des mohicans, en tout cas des dinosaures, sûrs de disparaître. Nous sommes les dinosaures de la société. Mais le problème de l'Église, ce ne sont pas les médias. Le problème de l'Église, c'est l'Église. Eh oui! Le problème de l'Eglise, c'est l'Église. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous pourrions entendre aujourd'hui cette Parole de Dieu : j'attendais de mon Église beaucoup de choses, j'en ai pris soin, j'ai même donné ma vie  pour elle. Et elle n'a pas produit grand chose nous dit-on, c'est du moins ce que l'on croit. Est-ce qu'il va nous arriver comme Israël ? Est-ce que Dieu va enlever la clôture ? Est-ce qu'Il va nous livrer aux bêtes ? Est-ce que l'Église va être remplie d'épines et de ronces ? Nous pourrions légitimement nous poser la question. Pourquoi cela est-il arrivé à un peuple, et pourquoi cela ne nous arriverait-il pas aussi? Qu'est-ce qui nous garantit que nous demeurerons ? 

       Je crois d'une part qu'Israël est toujours l'Église, mais c'est une Église bien plus large que ce nous concevons, tout simplement parce que l'Église dépassera toujours ce que nous pouvons en dire, parce qu'elle est la passion de Dieu, au vrai sens du terme "passion", à la fois amour, et en même temps tourment. Et cette Église, si c'est nous, si c'est la vigne, il y a au moins une parole qui peut nous rassurer, c'est que Jésus a dit: "Tu es Pierre, et, sur cette pierre, je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne l'emporteront pas". Ensuite, Jésus lui-même a dit : "Je suis le cep et vous êtes les sarments". Il n'y a donc plus de distinction entre celui qui est à l'origine de la vigne et la vigne elle-même, d'où le fait que ce soit toujours le Christ qui est dans son Église.

       Saint Paul prendra une autre image : "Vous êtes le corps du Christ". Jésus en est la tête, mais l'image du corps qui semble dire combien il est nécessaire d'être liés les uns aux autres, comme les membres d'un corps, n'épuise pas l'image de la vigne, où non seulement Jésus donne la sève, mais où Dieu continue à être le vigneron, la qualité de l'intention de Dieu pour sa vigne. 

       "Je chanterai pour mon ami le chant du Bien-Aimé pour sa vigne". Qui voudrait chanter aujourd'hui la beauté de l'Église ? Ne l'attendons pas des médias. Bien sûr, nous pourrions faire un catalogue, et c'est ce que nous faisons tout le temps : l'état de l'Église, du péché de l'Église. Mais sommes-nous si extérieurs à l'Église que cela que nous puissions n'en dire que des choses négatives ? comme si nous étions extérieurs, comme si nous faisions partie de tous ces chrétiens dont on connaît les pourcentages en France et qui finalement ne considèrent le Christ que comme un service parmi d'autres, et qui l'utilisent comme une superette,  puisque ce n'est même plus un supermarché. Si les chrétiens acceptaient de chanter l'amour, la passion de Dieu pour son Église ? Oublier le nom de vos évêques, de vos prêtres, de ces chrétiens dont vous avez à raconter des tonnes et des tonnes de choses qui font mal et qui  ne font jamais ce qu'il faut faire. Mais moi, quel est le chant que je fais pour l'amour de Dieu pour son Église ? Comment est-ce que je me situe dans cette Église ? 

       Il y a un texte très court, et je terminerai par lui, du Cardinal Marty (vous me direz que ce n'est pas très récent !). Il dit ceci : "L'Église, c'est nous (c'est une évidence), c'est pourquoi nous sommes les serviteurs et les servantes de l'évangile de Jésus. Le Christ, les intendants des mystères de Dieu, autrement dit, la responsabilité, la vie de l'Église, sa nature et son identité dépendent de nous et de notre action". Et ce n'est peut-être pas d'ailleurs un autre sens si Benoît XVI a dit : "Je suis le serviteur, l'un des ouvriers de la vigne". Il parlait de sa vocation à servir justement cette Église. "Elle est là cette Église, cette vigne, elle est là, en nos mains. La parole qui fait vivre et qui ressuscite, comme le Corps du Christ au moment de la communion. Elle est là, confiée à nos mains salies par le labeur, elle nous brûle les lèvres. Si cela pouvait être vrai. Elle nous brûle les lèvres … nous ne pouvons pas ne pas parler. Il nous faut traiter nos mots, notre langue, notre culture à cette parole qui vient de Dieu. L'Esprit (c'est fort), Dieu lui-même en son amour vient au monde par l'Église qui le confie. Et ce monde attend le salut. La mort est vaincue, la haine est vaincue, l'amour a gagné. Et pour annoncer la victoire, il n'y a pas d'autres mots que les nôtres. En parlant la langue des hommes, Il s'est compromis dans les événements de l'histoire. Sa transcendance n'est pas autre chose que son absolue et déroutante liberté d'aimer. Dieu a aimé l'Église et s'est livré pour elle". 

 

       AMEN