Photos

UN CHANT DE DÉCEPTION

Is 5, 1-7

(8 octobre 1978???)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

A

vez-vous entendu, au fond de votre cœur ce chant de l'ami pour sa vigne ? Avez-vous entendu ce chant de la tendresse de Dieu pour son Église et l'humanité ? Ce chant, d'une austère beauté, est cependant triste, inquiet, comme le trop-plein d'une espérance évanouie, d'un amour déçu. Le chant presque d'un échec, et d'un échec inattendu, d'une souffrance profonde.

Car depuis que Dieu a voulu rejoindre les hommes là où ils étaient, que de serviteurs il a envoyés ? Que de rois, que de prophètes, que de sages, que d'hommes de Dieu sont venus dans cette vigne et en sont repartis presque avec un échec ? Morts d'une mort violente, leur message à peine entendu, leur message visiblement non reconnu. Et puis ce Fils, Il l'avait envoyé en se disant : "Ils le respecteront". Mais Dieu aurait-il des illusions ? "Ils le respecteront !" Ce Fils unique, ce Fils éternel, ce Fils aimé depuis toujours, ce Fils saisi, un soir, rejeté et tué hors des murs de la ville, hors les murs de Jérusalem. Et ses disciples, qui, eux aussi, pensaient qu'Il allait instaurer le Royaume, quelle déception dans leur cœur, de voir que le Christ est mort. Et nous aussi, nous pensions enfin tenir près de nous ce Royaume de justice, de paix, de joie, de douceur qui avaient rempli les paroles, les gestes, le regard du Fils unique. Et depuis deux mille ans, quelle déception parfois au cœur de son Église. Tant de chrétiens rejetés, persécutés, martyrisés. Tant de fils de Dieu, tant de communautés chrétiennes persécutées, éparpillées, disséminées, réduites au silence, depuis les premières persécutions jusqu'à celles du tribunal du temple sur les communautés chrétiennes, celui-là dont Dieu avait fait le symbole de la magnificence, de la richesse et de la grandeur dont Il veut combler tout homme. Et cette Église, parfois si accablée. Et même ce serviteur de Dieu, ce pasteur suprême tout d'un coup enlevé. Quelle impression d'échec. Quelle espérance déçue !

Frères et sœurs, cette complainte de Dieu est bien réalisée. Et nous le sentons parfois si fort dans nos cœurs et dans notre vie, au milieu de ce monde, et de façon dramatique en ces jours-ci. (mort subite de Jean-Paul Ier). Alors, vous allez me trouver bien pessimiste, en vous livrant ces sentiments ce matin. Frères et sœurs, il nous faut écouter ce chant de la complainte de Dieu pour sa vigne, c'est-à-dire pour nous. Mais il faut l'écouter comme un chant inachevé, car, de fait, il manque un couplet. Isaïe n'a pas pu le chanter, même s'il l'a pressenti, car il n'a pas vu ce que, nous, nous avons vu. Et ce couplet qui manque, il a été entonné un soir de printemps, au moment même où, en Palestine, la vigne fleurit et porte la promesse des fruits. Il a été entonné par ce Fils unique, au moment même où Il était rejeté. Et ce couplet commence là où Isaïe l'avait laissé : "Des ronces et des épines, une couronne contestée de tous. Du sang innocent versé, le Sang innocent versé". Un cri d'effroi : "Père, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" Puis, un long temps de silence, d'angoisse, l'impression soudaine, terrible d'un échec.

Mais voilà que tout chante aujourd'hui. Voilà que là où nous pensions qu'il n'y avait rien, voilà que jaillit cette vigne nouvelle, cette vigne qui va produire un sang, "le Sang de l'Alliance nouvelle et éternelle" qui, désormais, là où il se répand, va fournir une vigne magnifique. Et c'est là l'œuvre du Seigneur qui est merveille à nos yeux. Non, frères et sœurs, Dieu n'abandonne pas son peuple. Oui, Dieu a fondé une tour nouvelle sur cette pierre d'angle, rejetée, un moment enterrée dans la nuit du tombeau, et qui devient cette base, cette fondation unique et éternellement solide. Une tour nouvelle, et cette tour, c'est cette Église, qui au fur et à mesure des âges se construit et s'agrandit. Oui, Dieu ne fermera pas son pressoir qu'Il a posé dans le côté transpercé de la chair de Jésus, au moment de sa mort et d'où, depuis coule sans cesse ce vin nouveau, ce vin, sang de l'Alliance nouvelle et éternelle versé pour la multitude des péchés. Cette sève précieuse qui nourrit, pardonne et toujours renouvelle. Oui, frères et sœurs, Dieu entoure encore sa vigne d'une clôture qui n'est plus cette clôture raciale, géographique, qu'était Israël, mais cette clôture est formée par les bras du Christ en croix, qui attire tout homme en ce monde, pour l'aimer et le chérir de la tendresse éternelle de Dieu.

Oui, frères et sœurs, quand nous avons, pour nous, l'impression de cette vigne, quand nous avons cette impression de mort, de tristesse, d'espérance inachevée de paix qui ne viendra jamais, et bien, c'est là, et là uniquement, que Dieu creuse pour y planter cette vigne nouvelle, qui n'est pas autre chose que la croix du Christ. C'est Lui cette vigne, c'est Lui qui va produire le véritable fruit de la Parole.

Alors, frères et sœurs, il nous faut reprendre ce cantique, ce chant d'Isaïe. Car ce qu'il nous dit reste vrai. Ce qu'il nous dit reste vrai car notre monde est un monde travaillé, fermé. Mais, au cœur même de cette réalité dramatique, même si elle nous fait souffrir, il nous faut, nous autres, chrétiens, redire encore aujourd'hui, chanter et chanter fort ce dernier couplet de la victoire éternelle de Dieu sur toute mort, sur tout rejet, sur toute désespérance. Bien sûr, nous n'en sommes pas encore au temps de la vendange, mais nous savons qu'elle viendra car le fruit le meilleur a déjà mûri, a déjà été cueilli, a déjà été pressé, et tous ceux qui le veulent sont invités à le boire pour vivre de cette vie nouvelle, de cette vie éternelle qui jaillit là même où nous autres humains, nous pensions que tout était fini.

Frères et sœurs, vous avez sur le bulletin de cette semaine ce chant de la tendresse insondable de Dieu pour sa vigne. Puis-je me permettre de vous demander de l'emporter, de le mettre dans votre poche, d'en faire le signet de votre livre de lecture de cette semaine. Et personnellement, en famille, avec vos amis, chaque jour, chaque soir, puissiez-vous le relire, puissiez-vous le prier, puissiez-vous en faire votre miel cette semaine, de façon que cette tendresse de Dieu prenne en vous racine, de façon que vraiment, de jour en jour, nous puissions accepter, nous puissions recevoir ce Fils unique qui nous est envoyé, qui nous est envoyé pour nous faire connaître ce mystère insondable, indicible mais si réel, mais si proche de la tendresse de Dieu pour sa vigne et pour les hommes de ce monde. Oui, reprenez ce chant. Méditez-le. Qu'il vous habite. Qu'il habite votre cœur, qu'il habite votre intelligence. Alors le souhait que Paul faisait aux Philippiens s'accomplira pour nous, et de nous jusqu'au monde, la paix, la paix de Dieu, insondable, qui dépasse toute imagination habitera notre cœur et notre vie et, petit à petit, tout notre monde jusqu'au temps de cette vendange finale, où, tous ensemble, nous serons rassemblés pour boire éternellement ce vin nouveau, cette sève précieuse qui, déjà aujourd'hui, va nous réjouir.

 

AMEN

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public