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LE CHANT DU BIEN-AIMÉ POUR SA VIGNE

Is 5, 1-7

(6 octobre 1996???)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

Q

ui a dit que la foi catholique était compliquée ? Ne pourrions nous pas réduire la foi aux paroles de l'Écriture et trouver aux grandes questions sur le mal dans le monde la réponse que c'est Dieu qui le veut ? En somme si tout va mal c'est que Dieu en décide ainsi. Dans la lecture du prophète Isaïe, il annonce qu'il va faire payer la vigne c'est-à-dire Israël qui n'a pas portée de fruit : "Eh bien je vais vous apprendre ce que je vais faire de ma vigne : enlever sa clôture pour qu'elle soit dévorée par les animaux, ouvrir une brèche dans son mur pour qu'elle soit piétinée. J'en ferai une pente désolée. Elle ne sera ni taillée, ni sarclée, il y poussera des épines et des ronces et j'interdirai aux nuages, ça va très loin, d'y faire tomber la pluie ". Voilà.

       Finalement c'est une explication du monde qui devrait nous satisfaire. S'il arrive des tremblements de terre, s'il nous arrive malheur et souffrance, si les catastrophes s'échelonnent les unes après les autres, si les guerres ne cessent de renaître de leurs cendres, si les hommes s'entretuent et se massacrent les uns les autres, eh bien c'est tout simplement absolument un malheur qui vient du ciel comme l'Écriture l'annonce : "voici ce que je vais faire pour ma vigne". Finalement pourquoi se compliquer la vie ? Dieu fait un monde assez simple où quand ça ne marche pas, c'est Lui qui décide qu'on va mettre fin au péché et au mal en coupant et en décidant que tout devienne un désert et sans vie. C'est aussi d'ailleurs ce qu'annonce l'Évangile parce qu'on pourrait dire dans ces cas-là : "mais c'est un Dieu vétéro-testamentaire, de l'Ancien Testament. Depuis il y a eu Jésus, il y a eu ce qu'on va appeler le Dieu d'amour qui nous a été révélé ".

       Pourtant quand on prend l'Écriture, on y lit, à propos toujours d'une vigne, le Seigneur qui dit : "Eh bien quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il ?" Et on lui répond ce que le Seigneur va faire parce que c'est Lui le maître de la vigne : "Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il donnera la vigne en fermage à d'autres vignerons qui en remettront le produit en temps voulu". Voilà. En somme, je crois que si on s'arrêtait simplement à l'Écriture comme ça, telle quelle, à nu, nous aurions un sens du monde, une vision du monde qui peut-être pourrait tout simplement nous contenter, par sa simplicité. On n'aurait plus besoin de se poser des questions métaphysiques et trop compliquées, si quelque chose nous arrive, c'est Dieu en somme qui l'a voulu et qui nous punit de notre péché.

       Cela dit, peut-être que ce type de prédication ne vous convient pas. Peut-être que vous vous dites : "mais est-ce seulement ça la religion catholique ?" A la limite qu'est-ce qui nous différencierait par rapport à d'autres religions qui pensent absolument ça, qui emploient le mot le fatum, inch Allah, ce qui arrive est bien comme ça le bien comme le mal est décidé par Dieu. Si ce qui arrive me convient, tant mieux. Et puis si c'est mal, si je connais du malheur ou de la souffrance, peu importe, c'est Dieu qui l'a décidé. Mais est-ce que cela vous satisfait ? Peut-être pas.

       Alors peut-être qu'il nous faut réfléchir sur ce sens de l'Écriture. Est-ce qu'il faut s'en arrêter à la lettre ? Non, bien sûr. Il faut peut-être relire l'Écriture. Il faudrait d'abord prendre la première phrase que le prophète Isaïe dit lorsqu'il va parler de la vigne qui n'est autre qu'Israël et qui, aujourd'hui pour nous, n'est autre que l'Église. Il dit : "je chanterai pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne". La prophétie, dit Isaïe, c'est un chant, mais ce n'est pas n'importe quel chant, c'est le chant du bien-aimé pour sa vigne, c'est-à-dire que le chant c'est une manière d'exprimer ce que l'on porte au plus profond de soi-même et qui est parfois difficile à porter. Le chant, c'est une manière parfois d'exprimer, pourquoi pas ? des réalités qui sont belles et de trouver une certaine poésie à l'existence de ce monde. Le chant, c'est une manière de sortir de soi-même quand on est parfois confronté au silence des paroles. Il peut y avoir des chants d'une exquise poésie qui sont la fine pointe de la beauté de ce monde et des chants qui, peut-être dans un ton un peu plus mineur, n'en expriment pas moins la délicatesse d'un cœur blessé.

       "Je chanterai pour mon ami le chant du bien-aimé pour sa vigne". La vengeance de Dieu, tel que nous le découvrons dans ce chant, n'est autre que la poésie d'un Dieu qui nous aime au-delà de ce que l'on peut imaginer. Ce que ces paroles révèlent derrière et c'est peut-être le vrai sens de ce que nous avons entendu, c'est que Dieu est violent par l'amour qu'Il porte aux hommes. Il a tout fait pour sa vigne, il a voulu qu'elle soit belle, Il a voulu qu'elle porte du fruit, Il a voulu qu'elle soit la plus fructueuse, Il a voulu qu'elle donne le meilleur vin, Il a voulu que tous se réjouissent de ce qu'est cette vigne, de ce qu'est son peuple qu'Il a choisi, qu'Il a aimé, qu'Il a choyé, qu'Il a porté sur ses ailes comme l'aigle qui porte ses petits. Il l'a nourri, Il l'a fécondé, Il en a pris soin, Il l'a aimé jusqu'au bout, Il lui a tout donné. Et voilà que sa vigne, son peuple L'a abandonné, a préféré d'autres dieux, a préféré d'autres occupations. La vigne n'a pas porté le fruit qu'Il en attendait, un peu comme quand on aime quelqu'un profondément, jusqu'au bout, en se donnant tout entier et que l'on voit que cette personne se refuse à votre amour, que tout l'amour que vous pouvez lui porter ne donne aucun fruit, que tout reste toujours sec, que tout reste toujours séparé, loin, distant sans que rien ne se passe. Voilà ce qui s'est passé pour Dieu.

       Et la dernière chose que Dieu fait, l'ultime chose que Dieu va réaliser, c'est un chant, c'est d'exprimer la douleur de cette séparation, la douleur de ce non-être et de cette non-existence entre son peuple et Lui, pour lequel Il a tout fait, ça va être d'y mettre un cantique, d'y mettre son propre chant, d'entonner la douleur qui étreint son cœur, de dire le plus profondément possible la violence de son amour. La violence de l'amour de Dieu tel est le chant que le Seigneur entonne pour ses amis, le chant de son bien-aimé. Cette vengeance de Dieu n'en est pas une, elle n'est que le résultat paradoxal, comme en négatif, de la profondeur, de l'immense tendresse et miséricorde de Dieu pour un peuple qui ne répond pas à ce qu'Il propose.

        Ainsi le Seigneur avait-Il dès le début mis dans le cœur même de la création une réelle beauté. Il y a très, très longtemps Dieu a entonné un chant. C'est le chant de la création. Il y a mis ce qu'il y a de plus beau, Il y a mis le chant des fontaines et des sources, Il y a mis la musique des couleurs, Il y a mis la chanson des animaux, Il y a mis l'immense symphonie des astres, des crépuscules et du clair de lune, Il y a mis l'harmonie de la vie entre les hommes et les femmes, Il y a mis toute sa beauté, toute sa grandeur, tout ce qu'Il avait de plus beau, Il l'a mis dans sa création. Et cette création va être blessée par le refus de l'homme.

       Et Dieu n'abandonne pas ce chant premier, Il va poursuivre son cantique, Il va le poursuivre en étant au cœur même de la création par l'Incarnation, Il va entonner ce chant, Il va être parmi les hommes, Il va les connaître et les aimer plus profondément avec un cœur d'homme, si on pense que le cœur de Dieu n'a pas suffi. Il va prendre ses repas avec eux, Il va partager leurs joies et leurs fêtes, Il va partager aussi parfois leurs chants de tristesse, leurs chants de deuil et de douleur. Mais Il poursuit Lui-même son propre chant et Il veut prendre dans les harmoniques de sa voix toutes les voix de tous les hommes pour les récapituler sur la croix où Il entonne le cantique de l'Agneau. Il chante un chant d'une tristesse peut-être inoubliable, d'une mélancolie incomparable, d'une nostalgie qui peut tressaillir jusqu'au plus profond des cœurs les plus meurtris.

       Il s'est fait le cep sur la croix pour que nous soyons la vigne. Vous le savez, la vigne, le bois de la vigne n'a aucun intérêt, c'est le bois mort. Et Il a accepté d'être ce bois mort sur la croix pour que nous soyons les fruits de la vigne. La violence de Dieu a été jusqu'à se donner dans un chant mélancolique, dans un chant de douleur, en donnant sa vie. Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. C'est le chant de la brebis conduite à l'abattoir et qui n'ouvre pas la bouche.

       Frères, voici le chant d'amour, le chant du bien-aimé à sa vigne. Aujourd'hui le Christ nous chante ce chant, aujourd'hui le Christ nous donne sa vie, Il nous donne d'être sa vigne. Il a tout fait pour nous. Il fait que nous soyons au cœur même de la création avec sa beauté, avec ses harmoniques, avec sa poésie. Et en même temps il sait très bien que dans notre cœur, il y a eu parfois le refus, il y a eu parfois la détresse, que parfois nous avons mis de la distance avec Lui, que nous avons préféré le voir comme une Dieu vengeur parce que cela nous arrangeait, cela rendait notre monde plus simple de nous dire : "après tout Dieu ne vaut pas la peine, Il est comme nous, Il se venge quand Il a mal". Quand Dieu a mal, quand Dieu est blessé, Il ne se venge pas, Il se montre violent d'amour, Il montre jusqu'où son amour peut aller. Il n'y a rien de plus violent que le sacrifice de la Croix, il n'y a rien de plus fort, de plus grand que l'eucharistie encore aujourd'hui réalisée qui, par le pain et par le vin fruit de la vigne, témoigne du sang versé, de ce drame et de cette violence qui fait qu'aujourd'hui nous pouvons, malgré ce que nous sommes, porter un fruit de vie, être féconds, être remplis de la beauté de Dieu, d'être à nouveau pris dans le chant du cantique de l'Agneau qui est un cantique de gloire au-delà de la détresse et de la mélancolie.

      Qu'aujourd'hui notre eucharistie, le baptême des enfants soient la reprise de ce chant pour tous les amis du Seigneur que nous sommes, le chant du bien-aimé pour sa Vigne, c'est-à-dire pour l'Église que nous sommes. Que nous sachions qu'aujourd'hui si le refus a atteint parfois notre cœur, Dieu ne va pas se venger sur nous, mais au contraire qu'Il va aller au-delà de l'amour, un amour qui ne connaît plus de mesure, qui a une telle violence qu'Il est capable de faire des sarments jetés au feu que nous sommes, du bois mort de notre cœur qui nous caractérise, Il est capable encore d'en faire sa vigne et d'en faire son cantique.

      AMEN