Photos

MARIAGE ET AMOUR DE DIEU

Gn 2, 18-24 ; Hb 2, 9-11 ; Mc 10, 2-16
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (7 octobre 1979)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Voilà une page d'évangile qui n'est pas en dehors de la vie, une parole du Seigneur qui s'adresse bien à nous, aujourd'hui. L'interrogation des pharisiens à Jésus, combien d'hommes et même de chrétiens ne la posent-ils pas aujourd'hui encore à l'Église. Ne sommes-nous pas là en face d'un problème brûlant pour beaucoup d'hommes et de femmes qui connaissent dans leur foyer la division et l'échec et qui sont tentés, parce que le monde leur dit que c'est possible, de refaire leur vie?

Cette page d'évangile nous montre d'abord, contrairement à ce que l'on dit parfois, que l'indissolubilité du mariage n'est pas une invention de l'Église surajoutée à l'évangile. Les paroles du Christ sont claires et fortes: "L'homme ne peut pas séparer ce que Dieu a uni" car Dieu a créé l'homme et la femme pour qu'ils soient "deux en une seule chair". Ce n'est donc pas un trait de discipline modifiable et il n'y a pas lieu d'attendre que l'Église, dans un avenir plus ou moins proche, change en ce domaine.

Il ne s'agit pas davantage, pour le Christ et pour l'Église qui répète ses paroles, de sauvegarder une institution sociale comme si leur position n'était que le reflet des coutumes d'une époque qu'ils viendraient sacraliser. En réalité, au moment où Jésus parle, Il va à contre-courant des institutions sociales de son époque. Beaucoup de non-croyants accusent l'Église en matière de vie conjugale, comme d'ailleurs dans plusieurs autres domaines, de garder artificiellement en survie des idées périmées, désuètes, comme si c'était le progrès qui permettait, au lieu d'un mariage indissoluble, d'envisager un mode d'union plus libre permettant de divorcer et de se remarier, ou encore comme si c'était un progrès de notre société moderne que de libéraliser l'avortement. Sur tous ces points, on commet une erreur historique et un anachronisme complet. La réalité est exactement opposée.

A l'époque du Christ, la civilisation juive dans laquelle Il vivait, et plus encore la civilisation gréco-romaine dans laquelle l'Église s'est développée, étaient à contre-courant de ce que Jésus et l'Église après lui ont affirmé. L'avortement était une pratique courante, sinon en Israël du moins à Rome et en Grèce, civilisations anciennes encore mal sorties de la barbarie. Ce n'était d'ailleurs qu'un cas particulier de l'infanticide, lui aussi légal, et qui représentait le droit absolu de vie et de mort du père de famille sur ses enfants. De même en ce qui concerne le mariage, la civilisation juive, comme d'ailleurs la civilisation romaine, permettait non seulement le divorce mais la polygamie. Jésus le dit clairement : c'est à cause de la dureté du cœur de ses concitoyens que la loi de Moïse a permis, en certaines circonstances, qu'un homme puisse répudier sa femme. Ce n'est donc pas une doctrine désuète que l'Église, après le Christ, affirme. C'est au contraire un progrès décisif dans la conception de l'homme, de la liberté et de la dignité de l'homme, un progrès décisif dans les droits de l'homme qui a conduit Jésus, et après Lui l'Église, à affirmer tant le droit absolu à la vie, même de l'enfant à naître, que l'unicité et l'absolu de l'amour.

L'indissolubilité du mariage n'est pas davantage une séquelle d'une certaine supériorité prétendue de l'homme sur la femme. Remarquez que les pharisiens, comme la loi de Moïse, n'envisagent que l'hypothèse d'un homme qui répudie sa femme. Mais justement, Jésus répond en élargissant le problème : "l'homme qui répudie sa femme commet l'adultère s'il en épouse une autre" et de même la femme, Jésus ne dit pas "qui quitte son mari" mais "qui répudie son mari", chose tout à fait invraisemblable dans le contexte de l'époque. Jésus voit donc bien plus loin que le contexte immédiat de la question qui lui est posée. Il parle pour tous les temps. Nous voilà donc en face d'une doctrine profondément pensée et mûrie.

Mais après avoir ainsi, à partir des paroles mêmes de Jésus, répondu à quelques-unes des objections les plus courantes qui sont faites à la doctrine chrétienne du mariage par ceux qui ne sont pas croyants, je voudrais maintenant m'adresser à nous-mêmes, chrétiens, qui sommes convaincus que l'Église a raison de nous proposer, après Jésus, une telle vénération de l'amour conjugal et du mariage. Car nous commettons peut-être nous aussi une erreur en nous imaginant qu'il s'agit là d'abord d'un point de morale, j'entends par là d'une manière de vivre, d'une certaine discipline que l'on doit imposer à sa propre vie, à ses propres passions. Certes, la vie conjugale implique un certain nombre de manières de vivre, et à certains moments cela exige un grand détachement, un grand renoncement à soi-même. C'est une voie ardue, difficile, dans laquelle il faut s'avancer avec beaucoup d'humilité et de fidélité et cela souvent fait souffrir. Mais cette manière chrétienne de vivre l'amour conjugal a sa racine beaucoup plus loin que dans une simple discipline morale.

L'indissolubilité du mariage vient, Jésus nous le dit, de la création même de l'homme et de la femme par Dieu. Ce n'est pas un décret arbitraire, ce n'est pas un commandement que Dieu nous imposerait. En dépit des apparences, des manières de penser et de sentir contraires de beaucoup de gens dans le monde, c'est la nature profonde des choses qui exige que le mariage soit indissoluble. En effet, l'amour dont le mariage est la manifestation, l'épiphanie, l'épanouissement, le rayonnement, cet amour de l'homme et de la femme n'est pas quelque chose qui leur appartient, ce n'est pas une possession de l'être humain. Quand un homme et une femme s'aiment, il ne s'agit pas d'abord d'un sentiment né dans leur cœur, dont ils auraient l'initiative, à l'origine duquel ils seraient et qu'ils pourraient ensuite gérer de la meilleure manière, mais selon leurs forces humaines et les possibilités du moment. L'amour, quand il naît dans le cœur d'un homme et d'une femme, est un mystère, il est un don, il est quelque chose qui vient de plus loin qu'eux-mêmes. L'amour, c'est d'abord l'amour de Dieu. C'est Dieu qui est amour, et quand nous nous aimons, c'est un reflet, une participation, une dérivation de l'amour de Dieu qui envahit notre vie. Si le Christ et l'Église sont si exigeants pour la vie conjugale des chrétiens, ce n'est pas pour les faire souffrir inutilement, ce n'est pas par attachement vieillot à des idées périmées. C'est parce qu'ils se font de l'amour humain une idée absolument transcendante, une idée tellement grande, tellement profonde qu'elle va jusqu'à ces exigences-là.

L'amour de l'homme et de la femme, c'est l'amour même de Dieu pour eux qui rejaillit de leurs cœurs comme une cascade qui, tombant sur le sol, rebondit en une multitude de gouttes d'eau. L'amour de Dieu remplit notre cœur et déborde. Et nous devons nous brancher sur cette source qui nous donne l'amour, pour pouvoir vivre à notre tour cet amour qui nous est donné, plus exactement qui nous est confié, non pas comme un cadeau mais comme une mission. Aimer, cela ne peut pas s'arrêter à celui qui aime, cela ne peut même pas s'arrêter à celui qui est premièrement aimé. L'amour ne peut être que rayonnant. Ce ne peut être qu'un don sans cesse multiplié et c'est cela qui fait de l'amour conjugal un amour fécond, un amour créateur, un amour qui fait vivre les enfants nés de cet amour même. Un homme et une femme qui sciemment ne s'aiment pas uniquement pour eux-mêmes, plus exactement, ils ne peuvent vivre cet amour qu'en le donnant aussi largement et gratuitement qu'ils l'ont d'abord reçu.

L'amour humain est un mystère très grand. Dans l'épître aux Éphésiens, saint Paul nous dit : "C'est le mystère même de l'amour du Christ pour l'Église," c'est-à-dire l'amour de Dieu pour l'humanité qu'Il sauve. C'est cet amour-là qui, comme un grand fleuve, envahit l'univers. Et ce fleuve se démultiplie en d'innombrables canaux qui viennent irriguer le cœur des hommes. Mais ces canaux ne peuvent être remplis d'eau vive que s'ils sont branchés sur la source et en même temps s'ils n'arrêtent pas à eux l'eau qui leur est donnée, s'ils la laissent largement se répandre dans les champs à l'entour. L'amour est un dynamisme que nous devons sans cesse puiser dans le cœur de Dieu. C'est pourquoi, pour un chrétien, le problème de la fidélité ne peut pas se poser uniquement en termes de volonté et d'effort humain. Dieu seul est fidèle. Nous sommes des êtres changeants, fragiles, sans cesse soumis à la modification et nous ne pouvons pas savoir aujourd'hui ce que nous serons demain. Et si c'était seulement une affaire humaine que de promettre un jour de rester fidèle jusqu'au dernier jour de sa vie à son épouse ou à son époux, ce serait folie. Mais il ne s'agit pas d'un homme et d'une femme. Il s'agit de Dieu présent au cœur de cet homme et de cette femme, plutôt au cœur de leur amour commun, Dieu qui leur donne et, à tout instant, soutient et vivifie cet amour, Dieu qui donne la force de la continuité, de la persévérance, de la reprise après l'obscurité et la lumière au-delà de la nuit.

Plutôt que de nous laisser bercer par je ne sais quelle illusion mondaine d'une civilisation qui, en partie, retourne à la barbarie, essayons de comprendre, au-delà de nos difficultés, au-delà de nos cas particuliers qui sont parfois très douloureux, essayons de comprendre l'appel que Dieu nous adresse, l'appel que Dieu, à travers son Christ et son Église, adresse à l'humanité depuis des siècles, cet appel à vivre, dans notre cœur d'homme et de femme, la force, la puissance, la beauté et la joie de son propre amour.

 

AMEN

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public