Photos

LUTTER CONTRE LA MORT DE L'HOMME

Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (4 octobre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


La pieuvre : posséder toujours davantage (Sébastyé)

La parabole des vignerons meurtriers est si claire, son sens si immédiat, qu'elle est en fait à peine une parabole, mais un récit tout juste voilé des événements de la Passion, de la mort du Christ qui allaient se dérouler de façon imminente. Il est clair que le maître de la vigne, c'est Dieu, que les serviteurs envoyés par lui et que les vignerons ont tués et maltraités, ce sont les prophètes qui se sont succédés et ont été rejetés par Israël, enfin que le fils jeté hors de la ville c'est Jésus crucifié juste à l'extérieur des portes de Jérusalem. Aussi bien, il n'est pas nécessaire de nous attarder longuement sur ce sens premier et évident de la Parole.

Mais par-delà les auditeurs immédiats de Jésus c'est à nous que cette parabole s'adresse. Là encore, de même que le Christ avait été par avance martyrisé et tué dans les prophètes qui venaient au-devant de lui, Il a continué et il continue à travers l'histoire de nos jours encore à être dégradé, torturé, tué dans un grand nombre de ses disciples qui sont martyrs pour le nom de Jésus, qu'il s'agisse des déportés dans les goulags, ou des victimes des escadrons de la mort. De tout temps, les forces du mal se déchaînent en mettant à mort des hommes pour tuer en eux le Christ. Saint Jean nous a prévenu, de Satan, le Prince du Mal il nous dit qu'il est "homicide dès l'origine".

Mais pour dépasser ces évidences, je voudrais attirer votre attention sur quelque chose de plus grave encore. Car il y a plusieurs manières de tuer un homme. Et la pire n'est pas de tuer son corps, de mettre fin à sa vie corporelle, mais de tuer son âme et son cœur. Jésus lui-même d'ailleurs nous l'a dit : "Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer votre corps, craignez bien plutôt celui qui peut envoyer votre corps et votre âme dans la Géhenne de feu". De nos jours, les forces du Mal s'attaquent non seulement à tuer le corps des disciples du Christ en en faisant des martyrs, mais bien plus gravement à essayer de tuer leur âme, leur cœur, leur identité même d'hommes. L'arme essentielle par laquelle s'opère ce meurtre de l'homme dans sons cœur est le mensonge. Et là encore, saint Jean nous dit de Satan qu'il est le "père du mensonge".

Le mensonge, c'est l'arme par laquelle on peut le plus profondément tuer un être humain, non pas simplement en supprimant la vie de son corps, mais en dégradant et en anéantissant son âme, c'est-à-dire son identité d'amour. De même en effet qu'il y a plusieurs manières de tuer, il y a plusieurs degrés dans le mensonge. Et quand je parle de cette arme du mensonge, je ne pense pas au fait de dire quelque chose qui n'est pas vrai, mais à un mensonge plus radical et plus subtil qui a cours très largement dans notre monde actuel et qui consiste à amener l'être humain à penser et à dire le contraire de ce qu'il pense, de telle sorte qu'il ne soit plus l'homme qu'il est. Faire que l'homme ne soit plus un homme, même s'il continue à vivre, mais qu'il soit comme un robot, qu'il ne soit plus que l'émission d'une pensée qui n'est pas la sienne, le répétiteur de slogans et d'une "langue de bois" qui n'est pas le langage de la vérité, tel est le meurtre profond qu'on puisse perpétrer, et que l'on perpètre sous nos yeux, jour après jour, dans de nombreux pays. L'idéologie totalitaire du marxisme-léninisme s'est donné pour but cette dégradation de l'homme. Et là encore, la parabole nous offre un terme qui nous permet peut-être de comprendre les ressorts de cette lutte et de ce mensonge. Si vous avez bien entendu, il ne s'agit pas d'une manière vulgaire, d'amasser quelques gros sous par le biais d'une querelle. Cet héritage c'est la vigne elle-même, et tout la tradition biblique résumée dans l'admirable texte d'Isaïe que nous entendions au début de cette eucharistie, nous montre que la vigne du Seigneur, c'est son peuple, le peuple qu'Il avait choisi d'abord pour être la semence de sa gloire et plus tard dans la nouvelle Alliance du Christ, ce peuple nouveau s'étend jusqu'aux limites de l'univers qui est l'humanité tout entière : le peuple de Dieu, la vigne du Seigneur, c'est tout l'humanité que Dieu veut sauver.

Or, précisément, les mauvais vignerons veulent s'approprier cette humanité, ils veulent s'approprier l'homme, mettre la main sur l'être humain, le posséder, donc en faire une chose, un objet que l'on peut posséder. Car ce qui fait que l'homme est un homme, c'est qu'il est une personne, et une personne libre, une personne capable de choix et de pensée, capable de don et d'amour. Et pour s'approprier l'être humain, pour mettre la mains dessus, pour en faire sa chose, il faut qu'il cesse d'être une personne libre, il faut qu'il cesse d'être capable de choix et de pensée autonome. D'ailleurs, on ne nous cache pas que c'est là le but recherché : il faut que l'homme soit massifié, qu'il soit intégré dans la masse, qu'il cesse d'être quelqu'un, qu'il cesse d'être une personne pour ne plus être qu'un rouage de cette machine immense que deviendrait l'humanité possédée par l'idéologie totalitaire des vignerons. Tel est bien l'objectif, le marxisme-léninisme est une technique de prise de pouvoir. Il s'agit d'entrer en possession de l'humanité. Et là aussi le vocabulaire de l'évangile nous éclaire : n'est-il pas parlé souvent à propos du démon, de possession ne dit-on pas que tel ou tel individu est possédé par le démon ? Telle est bien aujourd'hui l'ambition de Satan, à travers les vignerons qu'il inspire et dont il cultive le cœur, posséder l'humanité et pour cela détruire l'homme.

On a beaucoup parlé ces derniers temps dans certains milieux philosophiques, de la "mort de Dieu", signifiant par là que Dieu n'avait plus cours, et certains ont fait remarquer que la mort de Dieu passera inéluctablement par la mort de l'homme. Il ne s'agit pas là d'un jeu de mots facile, cette mort de l'homme encore une fois, ce n'est pas d'abord l'assassinat plus ou moins crapuleux, ou la torture plus ou moins intolérable d'un certain nombre d'êtres humains, quelle que soit la gravité de tels crimes. Mais le but de Satan est beaucoup plus vaste, c'est l'assassinat de l'Homme avec un grand H, de l'humanité entière, de faire en sorte que l'homme ne soit plus un homme. Tel est véritablement l'enjeu actuel de cette lutte immense entre Dieu et les puissances des ténèbres, cette lutte qui ne cesse pas depuis le début de l'histoire du monde et qui redouble de jour en jour jusqu'à la fin du monde ainsi que cela nous a été annoncé. Tel est l'enjeu dans lequel nous sommes nous-mêmes jetés, comme disciples du Christ, comme serviteurs du maître de la vigne. Et notre rôle, ainsi que le Pape Jean-Paul II le rappelle inlassablement, notre rôle pour être de vrais disciples du Christ, pour être véritablement sauveurs avec Lui, ou plus exactement instruments de son salut, notre rôle de sa propre identité, de sa propre liberté et de sa propre pensée. Notre œuvre d'abord, c'est de lutter pour ce droit fondamental de l'homme d'être à l'image de Dieu, car la liberté de l'homme, la pensée libre de l'homme, c'est cela qui en fait une image de Dieu. Et pour pouvoir annoncer Dieu aux hommes, il faut d'abord restaurer en eux cette image de Dieu qui leur permettra d'accueillir la ressemblance avec Dieu, de se reconnaître en Lui et de pouvoir ouvrir les bras en allant vers Lui, comme Lui vient vers nous.

Frères et sœurs, il ne s'agit pas là de problèmes lointains, de problèmes qui nous échappent. Certes, dans un monde comme le nôtre, les forces du mal qui se déchaînent dépassent de très loin nos forces personnelles, mais notre foi doit croire à l'impossible, c'est-à-dire nous devons croire que la force de l'amour est plus grande que ces forces du mal, et que si dérisoire que soit notre nombre, si dérisoires que soient nos forces et notre propre capacité d'aimer, cependant, si nous acceptons d'être entre les mains du Christ, nous pouvons lutter, et nous sommes même assurés de la victoire. Seulement, il faut que nous soyons lucides, conscient de l'enjeu de cette lutte. Il faut que nous mobilisions toutes nos énergies de prière, d'intelligence et de courage pour agir de telle sorte que l'homme ne soit pas détruit dans aucun de nos frères, même ceux qui habitent apparemment des pays très lointains. Nous devons jour après jour dénoncer cette dégradation de l'homme, lutter contre toutes les entreprises politiques et idéologiques de destruction. Et cela, nous le pouvons avec la grâce de Dieu.

Frères et sœurs, deux enfants vont maintenant entrer dans notre communauté chrétienne. Devenir chrétien par le baptême, c'est aujourd'hui entrer dans une famille, mais une famille dont la destinée est grave. Devenir chrétien c'est être appelé à lutter contre ces forces immenses qui sont à l'œuvre dans le monde. Nous allons prier les uns pour les autres, et prier spécialement pour ces deux enfants, afin que la grâce de Dieu soit en eux, force et courage, puissance, lumière, lucidité, afin de combattre pour la Vérité quoiqu'il en coûte.

 

AMEN

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public