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À CAUSE DE L'AMOUR INDÉFECTIBLE DE DIEU

Gn 2, 18-24 ; Hb 2, 9-11 ; Mc 10, 2-16
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (3 octobre 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Il y a quelques jours dans un hebdomadaire à la mode, on pouvait lire au sujet de l'expérience socialiste en Grèce : "Le nouveau gouvernement jette les bases d'une administration moderne, il institue le mariage civil, légalise le divorce et dépénalise l'adultère. Bref, un bilan honorable". Rien n'est plus étrange, en effet, dans la pensée et le message de l'évangile rien n'est plus étranger à la mentalité moderne que l'enseignement du Christ au sujet du mariage et de l'amour conjugal rien si ce n'est, sans doute, la doctrine du Christ et de l'Église au sujet du respect de la vie. Probablement d'ailleurs parce que ces deux points sont profondément connexes.

Il est courant d'entendre affirmer que la position de l'Église en matière de sexualité est anachronique, rigoriste, dépourvue de compréhension, qu'elle a culpabilisé, voire déformé des générations de fidèles. Certes les chrétiens ont peut-être trop souvent usé de rigueur et d'inhumanité à l'égard de ceux qui sont blessés dans leur amour conjugal. Et c'est vrai que, mêlant comme cela arrive fréquemment le religieux et le sociologique, les hommes d'Église et les chrétiens ont semblé rejeter avec mépris ceux qui sont divorcés comme aussi bien d'ailleurs les femmes qui ont un enfant en dehors du mariage voire les enfants illégitimes eux-mêmes. C'est vrai que dans les siècles passés et jusqu'à il n'y a pas très longtemps et peut-être encore aujourd'hui dans certains milieux chrétiens il y a encore beaucoup de dureté et un manque certain de miséricorde.

Pourtant l'enseignement du Christ que l'Église nous transmet comme nous venons de l'entendre et que l'Église répercute à travers les siècles, cet enseignement du Christ au sujet du mariage et de son indissolubilité est sans aucune équivoque. Il est extrêmement net, mais contrairement à ce que nous pourrions penser, il ne s'agit pas d'abord d'une doctrine morale, voire disciplinaire, il s'agit beaucoup plus profondément de quelque chose qui engage notre foi et va jusqu'aux racines mêmes de la foi chrétienne. Pourquoi en effet le Christ affirme-t-il si fortement que le mariage ne peut en aucune manière être rompu, et que celui, homme ou femme, qui répudierait son conjoint pour en épouser un autre, commettrait l'adultère à l'égard du premier ? Jésus nous en donne la raison : "Dès l'origine Dieu les créa homme et femme. Et c'est pour cela que l'homme quittera son père et sa mère, qu'il s'attachera à sa femme et que tous les deux ne feront plus qu'une seule chair."

"Une seule chair" : telle est la traduction exacte du texte de la Genèse, ce que nous avons entendu tout à l'heure : "tous les deux ne feront qu'un" est une traduction édulcorée. L'Écriture dit littéralement :"ils ne feront qu'une seule chair", ce qui tout à la fois est une allusion à l'union sexuelle et en même temps, selon l'anthropologie biblique, veut dire que l'homme et la femme ne constituent plus qu'un seul être, qu'une seule personne. C'est donc en se référant à la volonté créatrice de Dieu que Jésus affirme l'indissolubilité du mariage. "Dieu les créa homme et femme". Cette citation du premier récit de la création dans la Genèse, s'éclaire plus encore par les mots qui précèdent et suivent immédiatement. Il nous est dit : "Dieu créa l'homme à son image homme et femme Il les créa, à son image Il le créa". C'est donc dans l'union de l'homme et de la femme que se réalise l'image même de Dieu. Cette union de l'homme et de la femme qui fait d'eux une seule chair, cette unité de l'homme et de la femme est l'image même de Dieu. Et ceci, comme nous le manifestera la révélation par manière d'ébauche à travers l'Ancien Testament, mais de façon plus éclatante dans le nouveau, parce que Dieu est amour. L'amour de l'homme et de la femme est au sens le plus fort l'image même de cet Amour de Dieu, l'image de ce Dieu qui est amour par son essence, par sa nature profonde. C'est parce que Dieu est amour que l'amour humain est présence de Dieu, participation à la nature même de Dieu.

Si donc l'homme et la femme s'unissent par un amour qui fait que leurs deux corps ne font plus qu'une seule chair, que leurs deux cœurs ne font plus qu'une seule tendresse, que leurs deux personnes ne font plus qu'un seul être, c'est parce que l'amour vient de Dieu parce que Dieu est amour, parce qu'il n'y a pas d'amour si ce n'est en Dieu, parce que l'amour est le secret de Dieu, le don que Dieu nous fait, le don le plus haut car c'est le don de sa vie même. Et l'amour puisqu'il vient de Dieu, puisqu'il est Dieu Lui-même se réfractant en nous, cet amour ne peut pas aller et venir, faiblir ou cesser, il ne peut pas mourir Cet amour, parce qu'il est Dieu se donnant Lui-même, est un don sans appel un don sans repentance. Nous affirmons que ce don, Dieu nous le fuit d'une manière irrévocable non pas pour nier certaines évidences, non pas pour torturer certaines consciences et pour rendre des vies impossibles, mais pour manifester dans notre vie la profondeur, la grandeur de la vie même de Dieu de l'amour même de Dieu. Quand un homme et une femme sont unis par l'amour, c'est l'image même de Dieu qui resplendit sur la terre, qui se manifeste aux yeux du monde.

Cette image de Dieu, il ne nous appartient pas d'en user à notre guise, de décider qu'un jour, nous nous aimerons et puis qu'un autre jour nous cesserons de nous aimer et reprendrons, chacun, notre liberté. L'amour humain n'est pas une association libre en vue d'une rencontre d'intérêt ou d'un partage du plaisir. L'amour humain est une mission que Dieu confie aux hommes, cette mission étant d'abord de manifester son propre amour divin. Et voici que cet amour de Dieu qui se communique à nous est un amour vivifiant, un amour créateur. C'est de l'amour de Dieu que l'univers tout entier a jailli, et nous jaillissons nous-mêmes à tout instant de cette source. Au plus profond de nous-mêmes c'est cet amour de Dieu qui donne l'existence, le mouvement et l'être. C'est pour cela que l'amour humain, parce qu'il est participation à l'amour créateur de Dieu, est lui aussi créateur et donateur de l'existence et de la vie. Et pour cette raison aussi, cet amour pas plus que celui de Dieu, ne peut cesser, n'a le droit de cesser parce que les êtres qui naissent de cet amour, qui sont créés à partir de cet amour et se nourrissent de cet amour, ont droit à cette source de vie, ils ont le droit de vivre de cet amour.

Vous me direz : ces paroles sont trop belles pour être vraies, cet idéal est au-dessus des forces humaines, il y a trop d'exemples parmi nous qui nous prouvent que cela est peut-être très beau, mais le plus souvent n'est pas réalisable. Certes frères et sœurs si nous sommes à l'image de Dieu, cette image est imparfaite et nous ne la réalisons que d'une manière très partielle. Entre l'amour infini que Dieu déverse dans nos cœurs et le rejaillissement de cet amour à partir de nos cœurs, il y a une immense distance. Nous ne pouvons que de façon très balbutiante prononcer les mots de l'amour et accomplir en tremblant les gestes de l'amour. Par ses seules forces l'être humain est incapable de réaliser cet idéal que Dieu lui propose, et c'est pourquoi bien souvent l'homme et la femme, malgré ce don qui leur est fait, ne parviennent pas à mener ce don jusqu'à son accomplissement, à réaliser cet amour d'une manière plénière et heureuse. Il y a des échecs de l'amour : il faut bien que nous le constations autour de nous, et dans notre propre cœur. L'amour en nous n'est pas assez fort, pas assez vivant parce que l'amour n'est pas assez aimé. Mais nous n'avons jamais le droit de dire que cet amour est mort. Cet amour est blessé, peut-être malade, cet amour est souvent paralysé, infirme, incapable de vivre réellement. Mais nous ne pouvons pas décréter qu'il est mort. Car ce don de Dieu dans notre cœur ne peut jamais mourir, et nous n'avons pas le droit de décider que c'est fini et que désormais nous pouvons recommencer notre vie comme si cet épisode était terminé et la page tournée. Il n'est pas possible que nous considérions que ce don de Dieu a été anéanti, même par notre fragilité, notre péché, notre fragilité. Cet amour, peut-être, est trop blessé pour qu'il puisse être vécu côte à côte, dans la communion de deux cœurs, de deux esprits et de deux corps. Peut-être n'est-il plus possible de le vivre ensemble. Et pourtant il est quand même là comme ce germe qu'il est impossible de nier, cette racine qui demeure en notre cœur parce que Dieu nous l'a donnée et que nous ne pouvons pas rejeter hors de nous comme si elle n'avait pas existé.

Il y a là quelque chose qui demande infiniment de tendresse de la part de l'Église et de notre part vis-à-vis de nos frères. Quand nous approchons d'êtres blessés dans leur amour, qui ont connu l'échec dans leur vie de couple et de famille, nous devons savoir que nous nous approchons d'un mystère infiniment grand, car c'est le mystère même de la communion entre Dieu et les hommes. Nous nous approchons d'une grande souffrance, tellement grande précisément parce que c'est l'amour de Dieu qui est en cause parce que c'est quelque chose d'infini qui a été blessé, qui a été en quelque sorte brisé, cassé et qui pourtant est là, encore vrai, malgré cette blessure, malgré cette cassure. C'est pour cela que toutes les attitudes trop sévères ou légalistes que les chrétiens quelquefois ont eu à l'égard de ceux qui sont blessés dans leur amour sont contraire à l'évangile. Car le Christ ne nous a jamais dit qu'il fallait rejeter ceux qui étaient victimes ni même ceux qui étaient coupables. Au contraire, le Christ n'a cessé de s'approcher de ceux qui souffrent et même de ceux qui sont la cause de leurs propres souffrances ou de celles des autres, de ceux qui sont pécheurs. Le Christ n'a cessé de s'approcher d'eux avec une infinie tendresse une infinie miséricorde, car Il savait à quelle profondeur ils étaient blessés et que seule sa présence très douce pouvait peut-être les aider à vivre ce calvaire et cette souffrance amère.

Frères et sœurs, nous devons à la fois affirmer parce qu'il y va de notre foi elle-même, que l'amour ne peut pas mourir, parce que c'est Dieu Lui-même qui se donne à nous dans cet amour dont il nous fait cadeau, parce que cet amour est plus grand que nous, vient de plus loin que nous et va plus loin que nous. Nous devons affirmer cela et en même temps vivre avec une infinie délicatesse et avec une sorte de crainte révérencielle ce don qui nous est fait et dont nous ne savons si nous sommes capables et si nous sommes dignes, ce don que nous ne pouvons faire vivre que par grâce. C'est par grâce qu'il nous est donné d'être fidèles et cette fidélité est encore un don de Dieu et nous devons l'en remercier et non pas nous en glorifier, mais nous mettre à genoux devant Lui. Et nous devons aussi savoir que ceux qui n'ont pas pu ou qui n'ont pas su, à qui il n'a pas été donné de vivre jusqu'au bout cet amour, méritent une particulière attention de notre part, une particulière présence et une particulière douceur. C'est cela l'évangile : à la fois tenir la vérité de Dieu et la vivre dans l'humilité, la pauvreté et dans la miséricorde et la proximité de ceux qui en souffrent dans leur chair. Car, peut-être, ceux qui souffrent dans l'amour témoignent eux aussi de cette grandeur de l'amour autant que ceux qui n'ont pu accomplir dans une totale fidélité, le mystère de cet amour.

Frères et sœurs, quoi qu'il arrive, quels que soient les évènements de votre vie conjugale, quelles que soient les douleurs secrètes ou visibles, les souffrances et les trahisons, sachez que l'amour de Dieu, lui, ne cessera jamais, que cet amour pour vous demeure vivant dans votre cœur et que le Dieu qui vous aime toujours vous prendra dans ses bras et vous aidera, jour après jour, à marcher sur ce chemin qui est quelquefois terriblement difficile, mais qui aboutit mystérieusement, au-delà de notre expérience de la terre, à la lumière et à la victoire de Dieu.

 

AMEN

 
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