Photos

DIEU N'EST PAS UN HÔPITAL

Ha 1, 2-3 et 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (2 octobre 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

"Dieu n'est pas un hôpital ". C'est un curieux titre pour commencer une homélie dominicale. Dieu n'est pas un hôpital. Nous savons que l'antiquité gréco-latine avait tout un environnement de miraculeux : des hommes-dieux, médecins guérissaient leurs clients par toute une série de rites, d'incantation, d'incubations. En des lieux reconnus était institué "le commerce" du miracle, de la guérison. Pensez, par exemple, à Delphes où exerçait la pythie qui, par ses oracles, essayait non seulement d'orienter la vie civile, politique ou militaire du pays, selon ce qu'on venait lui demander, mais aussi guérissait les gens qui venaient la consulter afin que les dieux leur soient favorables. Vous connaissez aussi le sanctuaire d'Epidaure où régnait Asclépios, le dieu médecin. Beaucoup de grecs de l'antiquité venait se presser dans sa salle d'attente pour se faire guérir par tout un cérémonial, toute une liturgie de guérison. D'ailleurs, les romains adoptèrent Asclépios en l'appelant Esculape dont nous connaissons tous le signe distinctif le serpent. Donc cette antiquité grecque et romaine était très marquée, imprégnée par le miraculeux. Et beaucoup d'auteurs racontent ce qui se passait à Delphes, à Epidaure.

Pour le monde sémitique, dans la tradition de la religion juive, le miraculeux avait un statut un petit peu différent. D'abord, il y avait deux genres de miraculeux, deux genres de merveilleux : le merveilleux légitime, celui qui était reconnu par les rabbins ayant charge de garder la foi juive et qui veillaient sur toutes les interprétations, ce miraculeux officiel n'avait pour auteur que Dieu seul, c'était cet ensemble de miracles, de hauts faits, de prodiges que Dieu avait réalisés depuis Abraham, par exemple l'extraordinaire passage de la mer rouge, qui restait dans la conscience religieuse juive une des grandes actions type de ce que Dieu pouvait faire comme miracle pour sauver son peuple. Ce religieux était reconnu comme le seul officiel car il venait de Dieu, Dieu Lui-même opérait et Il opérait sur des personnes, mais surtout sur la nature, sur les structures de la terre ou du temps comme pour Josué qui arrête le soleil afin de donner au peuple le temps de passer le Jourdain avant que la nuit tombe. A côté de ce miraculeux officiel qui venait de Dieu, il y en avait un autre illégitime, non reconnu, et quelquefois suspect qui était exercé par des prophètes appelés des prophètes inspirés. Dans la religion juive, il n'y avait pas de sanctuaires d'institutions ou de praticiens reconnus comme tels et chargés du miraculeux. Il y avait des hommes, des prophètes se réclamant de l'initiative divine et qui avaient certains pouvoirs de guérison authentique. Il ne faut pas mettre cela automatiquement sous le fait de la magie ou sous je ne sais quel artifice démoniaque. Mais ces prophètes inspirés, ces guérisseurs, ces thaumaturges, comme on les appelait, n'étaient guère appréciés parce qu'on les suspectait toujours d'exercer une sorte de commerce par rapport à Dieu, et d'avoir de mauvaise influences sur les croyants en les détournant du seul vrai Dieu. Il y avait aussi le risque que la foule les suive plutôt que les chefs du peuple et les rabbins.

Rappelez-vous tous les déboires et toutes les complications arrivés à ce malheureux aveugle-né lorsqu'il a été guéri. Il a été bien guéri par un prophète inspiré, il le dira lui-même, et aussitôt après, sa guérison va déchaîner chez les rabbins et les responsables de la foi juive, une véritable colère, ils vont faire une enquête, le questionner, questionner les voisins, les parents, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé exactement ce dont il s'agit, suspectant ces abus de pouvoir et n'aimant pas que l'on aille se faire guérir parce que c'était tenter Dieu qui, seul, savait ce qu'il avait à faire pour sauver son peuple tout entier. Or, cet aveugle-né est mis en accusation et lorsque les rabbins lui demandaient de s'expliquer, il dit : "Moi, je ne sais rien, je suis guéri et c'est tout, celui qui m'a guéri, je ne le connais pas". Là nous comprenons pourquoi il ne voulait pas dénoncer un prophète qui l'avait guéri, dont il avait reçu la santé, il voulait lui épargner les tracas avec l'administration religieuse du temps. D'ailleurs lorsque les pharisiens lui demandent : Mais qui est-il" ? il dira : "C'est un prophète ", nous dit l'évangile de saint Jean. C'est donc bien vrai que ce statut du miraculeux au plan des personnes étaient bien suspect. D'ailleurs, le Christ, chaque fois qu'Il fait un miracle à Jérusalem, à ce moment-là les juifs le suivent pour le prendre dans un piège ou pour le pousser à l'extérieur du temple, en lui jetant des pierres.

Tout ceci explique d'ailleurs l'attitude des neuf lépreux qui ne sont pas revenus. Ils étaient juifs, Jésus le souligne : "Comment se fait-il qu'il n'y en ait qu'un qui soit revenu et que ce soit un Samaritain, un étranger, quelqu'un qui n'est pas obligé de suivre la loi juive ainsi que ses prescriptions". Les neuf juifs, lépreux guéris, ne sont pas retournés voir Jésus, pas plus que l'aveugle-né n'a cherché à revoir Jésus : c'est Jésus Lui-même qui le rencontrera un peu plus tard et lui parlera. Ils vont simplement se montrer au prêtre sur l'ordre de ce prophète inspiré qu'ils appellent "Maître", en qui ils reconnaissent donc un certain pouvoir, ils vont se montrer au prêtre parce que ce Maître, ce guérisseur le leur a dit. Ils accomplissent ainsi la loi du Lévitique qui demande que tout lépreux guéri aille se montrer aux prêtres, pour que les prêtres fassent sur lui le sacrifice de purification, habituellement avec du sang de volaille, et qu'ils puissent être ainsi réintégrés dans le consensus général de la vie, reprendre leur place dans la cité, car un lépreux juif était écarté non seulement de la vie publique, mais même de chaque personne, c'est pour cela que lorsqu'ils abordent Jésus, ils restent à distance en criant de loin : "Jésus, prends pitié de nous". Il ne faut donc pas d'emblée accuser ces juifs, ils ont été de bons juifs, ils ont obéi à la loi, mais ils n'ont pas fait de bruit sur Celui qui les avait guéris, trop heureux de recouvrer la santé.

Mais il y a le dixième lépreux, et c'est avec ce dixième lépreux qu'il faut essayer de comprendre ce que l'évangile nous apprend du Christ qui guérit. Car voyez-vous lorsque les grecs ou les romains allaient trouver leurs demi-dieux guérisseurs, ils se faisaient guérir, ils repartaient chez eux, ils ne s'occupaient plus de la pythie de Delphes ou du dieu d'Epidaure, les laissant tranquilles, bien content de ne plus avoir affaire à eux puisqu'ils avaient été guéris. Quand les neuf juifs ont été guéris, ils ont au fond, la même attitude, mais à l'intérieur du monde religieux juif, ils se sont dit : "Nous sommes guéris, nous avons été nous montrer au prêtre, nous sommes socialement purifiés, donc nous n'avons plus rien à faire avec ce Jésus. Il a eu pitié de nous, Il a fait son travail de guérisseur et c'est très bien, nous continuons, nous, notre vie sans nous occuper de Lui". Or, avoir cette attitude-là, c'est justement prendre Dieu pour un hôpital : lorsque les hommes ont besoin de Dieu, les grecs de leurs divinités ou les juifs du prophète inspiré, on va le voir, puis lorsqu'on a reçu ce que l'on demande, on ne va plus le voir, c'est exactement ce que nous faisons, et avec juste raison, à l'hôpital.

Lorsque nous sommes malades de quelque manière que ce soit, nous prenons rendez-vous avec un praticien, un spécialiste, un médecin, nous entrons dans une institution de guérison, de soins, de santé qui est l'hôpital, et puis, une fois que nous avons eu ce que nous voulons, la guérison ou en tout cas le traitement qui doit y aboutir, on ne revient plus à l'hôpital, car nous n'avons plus rien à y faire. La différence existe : le dixième lépreux, l'étranger, est revenu. Les autres ont pris celui qui les a guéris pour une institution, pour un praticien pur et simple, ils n'ont pas cherché à avoir de relation avec lui, comme nous, nous ne cherchons pas à avoir de relation privilégiée avec l'administration d'un hôpital. Mais le dixième lépreux, cela n'a pas été son fait, car lui, il n'a même pas été se montrer au prêtre ; dès qu'il s'est aperçu qu'il était guéri, il est retourné en arrière se prosternant devant Jésus et l'adorant, le reconnaissant comme Dieu manifestant avec toute la vérité de son être d'homme guéri, la vérité de Celui qui l'avait guéri. Il a reconnu Dieu, car on ne se prosterne que devant Dieu, il n'a pas utilisé le Christ, il n'a pas cherché simplement à n'avoir qu'une relation pratique de guérison avec Lui, il a voulu, répondant à un appel intérieur, rebrousser son chemin sans aller se montrer aux prêtres juifs (ce à quoi il n'était pas tenu n'étant pas juif lui-même), il est revenu vers Jésus, le reconnaissant comme unique prêtre capable de guérir.

Frères et sœurs, c'est cela qu'il nous faut comprendre. Nous, nous sommes chrétiens, nous croyons que Dieu vient nous guérir de toutes nos lèpres de péché qui paralysent et qui rongent par plaques entières notre cœur, notre être, notre esprit. Nous savons que Dieu vient nous guérir. Nous venons à l'eucharistie, nous recevons le sacrement de réconciliation nous venons, quand nous sommes malades dans notre corps, recevoir le sacrement des malades et Lui crier comme les dix lépreux : "Prends pitié de nous". Le Christ guérit, Il ne reste jamais sourd aux appels des hommes. Il a guéri les dix lépreux, mais il n'y en a qu'un qui l'a reconnu comme Dieu, les autres l'ont considéré comme un hôpital. Une fois qu'ils ont eu leur guérison, ils ont continué leur train-train quotidien en meilleure santé.

Voilà souvent notre attitude de chrétiens, nous prenons Dieu pour ce qu'Il n'est pas. Dieu vient nous guérir, Dieu vient nous donner le salut, nous venons chercher en Lui, dans son Église, ce salut, et nous accomplissons, tout au moins nous essayons d'accomplir la loi, c'est-à-dire les prescriptions intérieures ou spirituelles qui doivent nous conduire vers ce salut mais, et cette parole est grave pour nous, Jésus n'a dit qu'au seul Samaritain : "Pars, relève-toi, ta foi t'a sauvé", ce qui veut dire que les autres ont été guéris par Jésus mais n'ont pas été sauvés. Ce qui veut dire pour nous que si nous prenons Dieu ou l'Église, ou Jésus uniquement comme quelqu'un qui nous doit ce que nous Lui demandons pour que nous puisions être en meilleure santé spirituelle, nous ne sommes pas, pour autant, sauvés. Nous prenons Dieu pour un dieu païen, nous prenons Dieu pour le dieu d'Epidaure ou la pythie de Delphes et pas plus. Ce n'est pas être chrétien, cela tous les hommes le font dans leur religion naturelle, et nous les appelons des païens, les païens ce ne sont pas ceux qui n'ont pas de religion, ce sont ceux qui ne reconnaissent pas la personne qui les guérit comme étant Dieu. Or, comment le reconnaître ? En faisant exactement ce qu'a fait l'étranger, le païen. Le samaritain, dès qu'il s'est aperçu qu'il avait été guéri, est revenu sur ses pas pour adorer Jésus, pour reconnaître dans cette personne non pas un médecin ordinaire, non pas un praticien uniquement des choses médicales et corporelles, il n'a pas considéré Jésus comme une institution de guérison ou de sécurité sociale, il a reconnu en Jésus une personne divine, il s'est prosterné devant Lui et il l'a adoré. Et ce n'est qu'à ce moment-là que Jésus lui a dit : "Relève-toi et pars, ta foi t'a sauvé".

Or, lorsque Jésus a dit cela au samaritain : "relève-toi et pars", qu'est-ce que cela veut dire ? Il ne lui a pas demandé de partir d'ailleurs, mais de le suivre, de partir avec Lui. Où part Jésus ? L'évangile nous dit : "Il traversait les confins de la Galilée et de la Samarie vers Jérusalem". Il prend la route qui longe le Jourdain où huit siècles auparavant, le général païen Naaman avait été envoyé par le prophète Élisée pour être guéri de sa lèpre. C'est donc sur le même lieu géographique que Jésus va guérir et sauver ce samaritain païen, comme le prophète Élisée qui avait envoyé l'étranger syrien se plonger sept fois dans les eaux du Jourdain. Jésus marche vers Jérusalem. Partir vers Jérusalem, c'est pas uniquement un voyage géographique, c'est une démarche théologique et spirituelle. Jésus marche vers sa mort, vers sa résurrection, vers sa glorification. Il marche vers le Père. Quand Il dit au samaritain : "Relève-toi et pars", Il appelle le samaritain à le suivre, sur la route de Jésus vers son Père, c'est le chemin du salut pour tout homme, il faut prendre ce chemin avec le Christ, en le suivant pas à pas. Ce n'est qu'à cette condition-là que nous serons sauvés. Le mot "relève-toi" fait directement allusion à la Résurrection, c'est le même mot employé lorsque le Christ se relève d'entre les morts. C'est aussi ces relevailles qu'Il annonce au samaritain. Non seulement celui-ci a été guéri, mais dans le don corporel de la guérison, il a entendu intimement, dans son cœur, l'appel à quelque chose de plus profond qui est de suivre le Christ, de l'adorer comme Dieu, c'est-à-dire d'établir entre lui et Dieu une relation d'amour, et pas simplement une relation pratique et accidentelle comme on l'établit avec un médecin ou un hôpital.

Voilà ce que veut dire cet évangile. Cela doit remettre profondément en cause notre relation personnelle, chrétienne avec Jésus, avec Dieu. Dieu qui est-il pour nous ? Est-il celui auquel on s'adresse lorsque ça ne va pas bien, et à qui l'on demande des guérisons, et puis lorsqu'Il nous les a données, on le laisse tranquille dans son sanctuaire de guérison pour continuer notre vie ? Ou bien est-il Celui qui nous guérit comme nous le lui demandons parce que nous en avons besoin, mais dont la guérison est pour nous un appel à une relation plus profonde d'amour, à une relation plus profonde de proximité pour vivre sa Pâque avec Lui ? A ce moment-là seulement, nous sommes chrétiens, nous sommes disciples de Jésus, c'est-à-dire nous le suivons là-même où Il va, vers le Père.

C'est cela ne pas prendre Dieu pour un hôpital, même si cette expression est un peu brutale, elle est quand même profondément vraie. Chacun d'entre nous posons-nous ce soir cette question : en face de ce Samaritain ou de ces neuf juifs, qui suis-je de qui suis-je le plus proche ? des neuf juifs guéris, mais qui ne sont pas sauvés parce qu'ils n'ont pas adhéré personnellement de tout leur être à Jésus-Christ et qu'ils ne l'ont pas suivi chaque jour de leur vie, à partir du moment où ils l'ont rencontré. Ou bien est-ce que nous voulons suivre Jésus comme cet étranger parce que nous avons été sauvés dans sa Pâque et que nous voulons refaire avec Lui ce chemin de sa Pâque parce que c'est le véritable chemin du salut.

"Pars relève-toi, ta foi t'a sauvé". Nous allons célébrer la Pâque du Seigneur, nous allons être guéris par Lui. Alors le problème est de savoir : est-ce que nous repartons chez nous comme les neuf lépreux guéris ? ou est-ce que nous voulons revenir vers le Christ et l'adorer, comme le samaritain ?

 

AMEN

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public