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SERVITEURS INUTILES

Ha 1, 2-3 et 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (5 octobre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Quand vous aurez fait tout ce qui vous est prescrit, vous direz : "Maître, nous sommes des serviteurs inutiles". Il nous est bon de méditer ce matin cette parabole de saint Luc sur le mystère de la foi au moment même où notre pays accueille dans la communion de la foi et de la charité, le pape Jean Paul II, l'évêque de Rome qui préside à la charité, lui qui est le successeur de Pierre et à qui le Seigneur a confié d'affermir ses frères, et de les affermir précisément dans la foi. C'est pourquoi je vous propose ce matin qu'à travers les textes qui sont offerts à notre méditation, nous essayions d'affiner notre regard sur le mystère même de notre foi.

Nous sommes des croyants. Mais il se passe, surtout à notre époque, une sorte de flou dans la no­tion même de croyance, croire ce serait admettre l'existence de puissances supérieures au monde, de choses invisibles qu'on ne peut pas contrôler. Ainsi le premier aspect par lequel la foi se manifeste à nous c'est le fait de donner son assentiment à un certain nombre de propositions qui nous sont données. Il faut croire que Dieu existe, même si on ne l'a jamais vu. Il faut croire aussi qu'il est Père, Fils et Saint Esprit, même si on ne comprend pas du tout comment trois personnes peuvent faire un seul Dieu. Il faut croire que Dieu s'est fait chair et qu'Il est venu parmi nous. Il faut croire en l'Église, une, sainte, catholique, etc … Bref, autant de propositions que nous énonçons cha­que dimanche dans le Credo et auxquelles nous es­sayons de donner notre assentiment. Mais il faut nous demander la foi est-ce d'abord cela ? Est-ce d'abord le fait de donner son assentiment par sa pensée, par sa réflexion à un certain genre de propositions ou d'as­sertions indémontrables ? Je crois que si on le consi­dère comme cela, on omet quelque chose qui est fon­damental et qui nous est rappelé dans l'évangile d'au­jourd'hui.

Les disciples demandent : "augmente en nous la foi", et le Christ répond : "en ce qui concerne la foi, il n'est pas question d'augmentation ou de diminu­tion". Tel est le sens de sa réponse. Les disciples, quand ils posent leur question, donnent l'impression qu'il est possible d'améliorer progressivement la qua­lité même de sa foi, comme si à certains moments, adhérer aux mystères devenait de plus en plus facile à force d'exercices. Et le Christ répond d'une façon tel­lement déconcertante : "Si vous aviez la foi, gros comme un grain de sénevé, et que vous disiez à ce mûrier (qui était l'arbre réputé indéracinable, sans doute parce qu'il devait avoir des racines très rami­fiées) de se déraciner et de se jeter dans la mer, alors il s'arracherait tout entier du sol et il irait se plonger dans la mer". La réponse du Christ signifie : "la foi ne dépend pas d'une augmentation, d'une "culture" ou de l'exercice même de notre intelligence et de notre Sa­gesse". C'est pourquoi il enchaîne immédiatement, dans l'évangile de Luc qui est le seul à nous rapporter cette parabole, en disant "quand des serviteurs tra­vaillent ils font ce que leur dit leur maître. Et par conséquent le travail qu'ils font est en réalité, par serviteurs interposés, le travail de leur maître", c'est une chose bien connue, mais que nous n'admettons pas très facilement. Lorsque le serviteur revient le soir, même s'il est fatigué, le maître peut encore lui dire : "mets ta tenue de service pour me servir à ta­ble", à ce moment-là, le serviteur ne doit pas grom­meler ni se plaindre. En réalité ce qu'il fait, c'est le travail que lui a ordonné le maître, il n'a qu'à s'exécu­ter et non pas à revendiquer en disant qu'il fait des heures supplémentaires. Cela signifie la même chose pour la foi. Nous murmurons toujours en disant que la foi, c'est difficile, qu'on n'y voit rien, qu'en réalité le Seigneur pourrait améliorer "la condition sociale" de notre existence de croyants. Certes on peut toujours se plaindre, mais ce que le Christ veut nous révéler, c'est la foi comme œuvre de Dieu en nous. Par conséquent, même si c'est difficile et même si nous sommes épui­sés, nous n'avons pas le droit de nous plaindre, c'est le travail de Dieu en nous, c'est un travail qui nous dé­passe. Ce n'est pas à nous de demander d'augmenter ou de varier l'indice de notre salaire de serviteur. En réalité la foi, c'est un don. Elle nous est donnée, elle est l'œuvre de la grâce.

Vous allez dire : "Si la foi est simplement l'œuvre de la grâce, il en est peu qui ont la foi, car la plupart du temps la foi, c'est le "tunnel", l'épreuve de l'obscurité on ne voit rien, on ne comprend rien".

D'ailleurs, peut-être un certain nombre d'entre vous sont allés voir cet admirable film qui s'appelle "Thérèse". Nous avons là un signe très beau, très sim­ple, très pur de l'épreuve de la foi. Thérèse Martin a vécu sa foi, mais surtout dans les derniers mois de sa vie, les dix-huit derniers mois, dans une obscurité absolument totale. On a envie de dire "admettons que le Seigneur nous dise de continuer à croire dans l'obscurité et sans murmurer". Mais alors il faudrait au moins que nous ayons l'impression, le sentiment que l'œuvre de Dieu en nous est quelque chose qui s'accomplit réellement, qui nous soutient, et qui nous porte dans cette obscurité.

Nous avons trois indices qui nous manifestent la foi comme œuvre de Dieu en nous. Ce ne sont pas les seuls indices, il y en a bien d'autres, mais je vais insister sur ceux-ci parce qu'ils éclairent le texte que nous avons lu.

Le premier indice c'est que "ça tient". C'est sans doute une des expériences que vous avez faites, à un moment ou à un autre de votre vie. Dans de très grandes épreuves ou de très grandes difficultés, on a l'impression qu'on va tout lâcher. Et, c'est très curieux, on constate pourtant qu'on ne lâche pas mais que ça tient. On a beau se dire , "il y en a assez", en réalité on sent qu'il y a quelque chose de plus fort que nous qui fait qu'on ne peut pas lâcher, souvent, nous l'interprétons comme une ultime concession que l'on fait à Dieu. C'est très certainement une erreur. En réalité, ce n'est pas une concession de notre part, mais c'est l'ultime manière dont Dieu nous "accroche" et nous tient.

Ce caractère de la foi qui nous dépasse, nous est encore confirmé par un second indice le fait que notre foi est en sa racine une affaire de volonté. En effet, la foi n'est pas d'abord une affaire d'intelligence. Elle relève avant tout de notre vouloir et notre désir. Pourquoi ? Eh bien je crois que c'est la manière dont Dieu nous fait comprendre que la foi vient de Lui. En effet si c'était une pure question d'intelligence, de sagesse, il y aurait un redoutable malentendu sur la foi. Lorsqu'on connaît bien quelque chose ou une personne, on a toujours l'impression de la tenir, de la posséder ou de la saisir.

Tandis que, paradoxalement, dans l'exercice de notre volonté, nous faisons l'expérience inverse : le moment où le désir s'élance vers une réalité qu'il ne saisit pas encore et par laquelle il se sent attiré et subjugué. Si la foi d'abord est affaire de volonté, c'est précisément parce que nous ne possédons pas Dieu, mais que Dieu nous attire à Lui. Bien sûr nous avons le pressentiment du mystère de Dieu à travers la ré­vélation mais fondamentalement le désir même qui nous porte vers Dieu, c'est le signe certain que nous sommes sous la mouvance de Dieu qui a suscité en nous ce désir c'est reconnaître que nous ne sommes pas maîtres de cet élan. Nous essayons d'y adhérer de tout notre cœur de nous couler dans le geste même de Dieu qui nous attire à Lui.

Enfin il y a un troisième indice de cette gran­deur de la foi qui dépasse notre conscience indivi­duelle ce troisième signe très important lui aussi, nous est livré à travers la lecture que nous avons entendue de l'apôtre Paul. L'apôtre Paul dit à son successeur Timothée : "garde la foi dont tu as reçu le dépôt." Cette injonction signifie que dans l'Église l'existence de la foi personne n'en a la maîtrise et la possession, ni les évêques parce que ce n'est pas à eux de dire ce qu'ils croient ou ce qu'ils ne croient pas, car ceux qui exercent le magistère, doivent dire ce qu'il faut croire ou ne pas croire, mais, ils ne "possèdent" pas la foi, ils n'en sont pas les maîtres, à tel point qu'un théologien a pu écrire au sujet de Pie XII : "le pape est plus grand quand il croit à un dogme que quand il le promulgue", ce qui reste tout à fait vrai. Ainsi donc, dans l'Église il y a des serviteurs de la foi qui ont pour unique fonction de garder le dépôt, comme le demande saint Paul lorsqu'on est le gardien, on n'est pas le possesseur, lorsqu'un trésor nous est confié, nous avons à défendre l'intégrité de ce trésor, mais nous n'avons pas à le posséder ou à le manipuler à notre gré.

Et c'est exactement dans l'Église le rôle du magistère, s'il y a un collège d'évêques avec à sa tête le successeur de Pierre, c'est pour manifester que la foi n'est la propriété de personne et qu'elle est entre les mains de serviteurs qui savent mieux que qui­conque qu'ils ne sont pas les maîtres de ce trésor, qu'ils en sont simplement les gérants et que la réalité du mystère qu'ils proposent à tout homme les dépasse tous infiniment.

Ainsi ces indices nous livrent le sens profond et vrai de ce qu'est la foi. Elle est l'œuvre de Dieu en nous, elle nous dépasse infiniment. Elle est un don, une grâce. Elle est le travail que Dieu fait en nous. Comme le dit saint Jean : "l'œuvre de Dieu c'est que vous croyez". Et c'est précisément dans la mesure où nous laissons progressivement notre cœur et notre volonté se laisser traverser et transfigurer par cette œuvre de grâce que nous pourrons véritablement avancer dans ce mystère de la connaissance de Dieu et que notre foi en sera augmentée.

 

AMEN

 

 

 
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