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IL A REMIS SON AMOUR ENTRE NOS MAINS

Gn 2, 18-24 ; Hb 2, 9-11 ; Mc 10, 2-16
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (2 octobre 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, ce texte de l'évangile comme celui de la Genèse dont il se fait l'écho et que nous lisions tout à l'heure, sont particulière­ment appropriés pour ce dimanche des familles, et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle on a fixé ce di­manche à ce jour.

Il y a quelques semaines, à la fin du mois d'août, j'ai déjà eu l'occasion de vous parler du sacre­ment du mariage et de la signification de l'amour hu­main transfiguré par l'amour de Dieu, à l'occasion de la lecture de l'épître aux Ephésiens où il est dit : "Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Église. Ce sacrement est grand, je l'entends du Christ et de l'Église". Aussi ne voudrais-je pas répéter ce que je vous disais à ce moment-là, mais plutôt prendre la suite de ce même propos. Au mois d'août donc, j'avais essayé de vous dire que, par le sacrement du mariage, l'amour d'un homme et d'une femme, cet amour humain était comme repris de l'intérieur, comme transfiguré, surélevé par l'amour même de Dieu, car l'amour de Dieu pour nous est un amour de type conjugal. Dieu nous aime aussi passionnément qu'un fiancé aime sa fiancée, Dieu nous aime avec une fidélité qui est plus grande encore que celle dont l'homme est capable, ou plus exactement, si la fidélité de l'homme et de la femme leur est demandée, si elle est possible, c'est parce que leur amour est l'image, la participation même de l'amour de Dieu. Ainsi à la fois l'amour humain est révélation de l'amour de Dieu, nous montrant qu'il ne s'agit pas seulement d'une phi­lanthropie paternelle générale et un peu lointaine, mais que Dieu nous aime à la folie, et en même temps l'amour de Dieu révèle la profondeur de l'amour hu­main, jusqu'où celui-ci peut et doit aller, il est le té­moignage même de Dieu parmi les hommes.

Ce qui est extraordinaire, c'est la confiance que Dieu fait à l'être humain. Dieu se livre entre nos mains, c'est ce que nous vivons chaque jour dans l'eu­charistie. Dieu se met à notre portée. Il se met, sous la forme de ce morceau de pain, dans notre main. C'est ce qui s'est passé de façon fondamentale par l'Incar­nation : Dieu s'est fait homme, Dieu s'est fait un homme parmi les hommes, Dieu s'est fait un homme comme les autres hommes, un homme livré à l'his­toire des hommes, un homme qui s'est livré jusqu'à mourir sur la croix. Ce qui s'est passé quand Jésus est né à Bethléem, ce qui s'est passé quand Jésus est mort sur la croix, c'est la révélation de ce qui se passe à tout instant, car Dieu sans cesse se remet entre nos mains. Et l'amour conjugal est précisément une des manifestations les plus extraordinaires de la ma­nière dont Dieu se remet entre nos mains. Car qu'est-ce que l'amour conjugal, sinon le fait qu'un homme en aimant une femme et une femme en aimant un homme deviennent l'un pour l'autre non seulement les partenaires de cet amour qui est le leur, mais les té­moins et, mieux, le lieu même de l'amour de Dieu. Dieu qui aime chacun d'entre nous d'un amour unique, d'un amour qui n'a aucune commune mesure avec quoi que ce soit d'autre, Dieu qui nous aime infi­niment, passionnément, va confier à cet homme d'être pour cette femme la révélation de cet amour de Dieu. Désormais l'amour de Dieu pour cette femme va pas­ser par le cœur de cet homme, l'amour de Dieu pour cette femme va être remis entre les mains de l'amour de cet homme, et réciproquement l'amour de Dieu pour cet homme va être remis entre les mains de son épouse, va passer par le cœur de son épouse. C'est cela le mystère extraordinaire de l'amour de Dieu venant transfigurer l'amour humain. Tout amour hu­main, s'il est vrai, s'il est authentique, est non seule­ment repris de l'intérieur par l'amour de Dieu, mais est chargé d'être l'expression, d'être la vérité, la réalité même de l'amour de Dieu pour celui qui est aimé.

Voyez à quel point Dieu est d'une immense générosité, non seulement Il nous aime, mais Il nous aime au point de confier son propre amour à notre cœur, avec tous les risques que cela représente, car notre cœur est souvent bien loin d'être capable d'aimer avec l'intensité que Dieu a dans son amour pour cha­cun d'entre nous. Eh bien, Dieu joue quand même ce jeu, quitte bien entendu à ne pas abandonner ceux qui sont délaissés par l'amour humain qui leur était dû, quitte à reprendre Lui-même le dialogue direct avec ceux qui n'ont jamais été pris dans le mystère de l'amour conjugal, ou avec ceux qui, l'ayant vécu, en ont été dépouillés par la trahison ou le divorce. Dieu n'abandonne personne, Dieu sait, avec une infinie délicatesse et une infinie douceur, donner à chacun non pas la part d'amour dont il a besoin, mais la tota­lité de son amour, car le propre de l'amour de Dieu, c'est de se donner chaque fois tout entier, même si c'est chaque fois d'une façon unique et d'une façon nouvelle. Dieu aime chacun d'entre nous, mais pour ceux qui ont la grâce d'entrer dans le mystère du sa­crement du mariage, cet amour de Dieu pour nous nous est donné par l'être aimé. L'être aimé est pour nous celui qui nous transmet l'amour de Dieu.

Et cela nous explique comment cet amour conjugal va pouvoir se déployer en amour paternel et maternel. L'évangile d'aujourd'hui nous y invite puis­que, après les paroles du Christ sur le divorce, la po­lémique avec les pharisiens et les paroles décisives où Il nous donne le sens du mariage : "Ce que Dieu a uni, l'homme ne peut pas le séparer, Dieu les a faits homme et femme et l'homme quittera son père et sa mère pour ne faire qu'une seule chair avec son épouse". Après ces paroles décisives, l'évangile nous rapporte immédiatement que les petits enfants s'ap­prochent de Jésus, et celui-ci, loin de les écarter comme des importuns ainsi que l'imaginaient les dis­ciples, accueille ces enfants. Il les accueille dans sa tendresse, Il les prend dans ses bras, Il les embrasse, Il les bénit et leur impose les mains. Ce passage est ex­trêmement touchant car il est rare dans l'évangile qu'on nous décrive avec force détails les sentiments du Christ. Or ici on nous dit que Jésus embrasse les petits enfants, c'est une notation propre à saint Marc. Jésus donc prend ces enfants dans son amour, comme Il prend chacun de nous dans son amour. Mais de même qu'Il remet son amour entre les mains de l'époux pour qu'il le donne à son épouse, et de même que Dieu remet son amour entre les mains de l'épouse, de même Dieu remet son amour aux mains des parents, du père et de la mère, pour qu'ils le don­nent à leur enfant. Les parents sont les vecteurs de l'amour de Dieu à l'égard de leurs enfants. Un enfant, c'est ce qui, littéralement, naît de l'amour de l'époux et de l'épouse. Les époux en devenant parents donnent à leur amour réciproque une dimension nouvelle, trans­cendante, dépassant elle aussi toute espérance, cet amour devient donateur de vie. Dans leur amour, quelque chose de l'amour créateur de Dieu vient se glisser. De même que, par amour, Dieu a créé l'uni­vers, le ciel, les étoiles, et aussi le moindre des êtres vivants, de même que par amour Dieu a créé chacun d'entre nous, c'est par l'amour des parents que Dieu façonne l'enfant dans le sein de sa mère. C'est l'amour du père et de la mère qui donne l'existence et la vie à leur enfant. Aussi est-il beaucoup plus important pour un enfant que ses parents s'aiment qu'il n'est important que ses parents l'aiment. Bien sûr un enfant a besoin d'être aimé par ses parents, il a besoin de cette tendresse qui va vers lui, mais de cette tendresse il est le bénéficiaire, comme de toutes sortes d'autres attentions dont il a besoin, il faut lui apprendre à parler, lui apprendre à marcher, à manger, il faut faire toutes sortes de choses pour lui, pour l'entourer, il en est le bénéficiaire et il reçoit cela comme un don parmi beaucoup d'autres, cela répond en lui à un be­soin, une avidité, une consommation. Tandis que l'amour de ses parents c'est le lieu même où il vit, c'est le lieu même où il prend ses racines, où il prend naissance. C'est pour l'enfant la première révélation de ce que veut dire "se donner". Et c'est cet amour du mari pour son épouse qui est le fondement, la sécu­rité, la certitude, le terreau de la vie de l'enfant. Un enfant a besoin de l'amour que ses parents ont l'un pour l'autre, comme il a besoin d'oxygène pour respi­rer, comme il a besoin d'eau et d'aliments pour vivre, c'est l'aliment de son cœur, c'est l'aliment de sa vie.

Tel est le mystère de cette famille, de ce foyer : l'amour de Dieu est donné à des êtres humains pour qu'ils se le donnent les uns aux autres. Et comme l'époux donne l'amour de Dieu à son épouse et réci­proquement, ainsi l'un et l'autre donnent l'amour de Dieu à leur enfant. Bien sûr de même que les époux qui sont abandonnés par leur conjoint, ne sont pas abandonnés par Dieu, mais que Dieu vient en quelque sorte leur donner un surcroît de grâce pour traverser leur épreuve, de la même manière les enfants dont les parents sont séparés et divisés, et qui manquent de cette certitude et de cette force que les parents au­raient dû leur transmettre, ces enfants sont l'objet d'une grâce toute spéciale de Dieu, d'une grâce sup­plémentaire, plus grande encore, pour subvenir à ce manque, pour compenser cette épreuve qui est la leur. Car Dieu aime chacun d'une manière nouvelle et Il aime chacun plus que tous les autres, ce qui n'empê­che pas qu'Il aime aussi les autres plus que tous les autres, car Dieu aime toujours plus, toujours davan­tage, allant jusqu'au bout des besoins et au-delà des besoins, car son amour est gratuité, il est profusion et il est plénitude. Nul n'est donc délaissé par l'amour de Dieu. Cependant le rêve de Dieu, le désir de Dieu, son plan sur nous, c'est que dans les familles se réalise cette transmission de son amour à travers nos cœurs, à travers nos mains.

Même si Dieu compense nos défaillances, il n'en reste pas moins qu'Il souhaite infiniment se livrer entre nos mains, livrer entre nos mains ce qui Lui est plus cher que tout au monde, c'est-à-dire le bonheur de ceux qui lui sont proches et nous sont proches, le bonheur de ceux que nous aimons. Telle est la grandeur de l'amour rendre heureux les êtres que nous aimons, non pas d'un bonheur qui serait à notre mesure, mais d'un bonheur qui est à la mesure de Dieu, car c'est sa joie même que Dieu nous confie pour que nous soyons la joie des êtres aimés.

 

AMEN

 

 

 
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