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LA FOI DU CREDO 

Ha 1, 2-3 et 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année C (8 octobre 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN


Trois points dans cette homélie :

1) un bref commentaire de la première partie de l'évangile.

2) une courte méditation sur le premier texte du prophète Habaquq, éclairé par l'évangile.

3) une application à votre vie de foi à partir d'une très belle pensée d'un philosophe juif contempo­rain.

Premier point : je retiens de l'évangile uni­quement ces deux phrases celle des apôtres : "Sei­gneur, augmente en nous la foi" et celle de Jésus : "Si vous aviez la foi gros comme un grain de moutarde". Les apôtres viennent d'être traumatisés par Jésus. Jé­sus vient de leur dire que le scandale doit arriver, mais malheur à celui par qui arriverait ce scandale, on lui mettrait une pierre de meule autour du cou et on le balancerait dans la mer, cette mer d'ailleurs où un jour les arbres devront être plantés. Les apôtres ont un peu peur, alors ils disent : "Seigneur, augmente en nous la foi", une sorte de réaction psycho-religieuse qui nous est d'ailleurs assez familière quand des choses nous dérangent ou nous heurtent, on se tourne tout d'un coup vers Dieu et l'on dit: "Seigneur, je n'ai pas la foi, aide-moi". C'est donc tout à fait humain. Jésus leur répond :"mais si vous aviez la foi gros comme un grain de moutarde, vous diriez aux arbres d'aller se planter dans la mer et ils iraient". Saint Matthieu nous dit : "Vous diriez à la montagne de se déplacer et d'aller se jeter dans la mer, elle irait".

Que veut dire cela ? Jésus veut faire com­prendre à ses apôtres qu'eux-mêmes n'ont pas la me­sure ni l'estimation de leur propre foi. Eux croient ne pas avoir la foi ou avoir une foi très faible, fragile, pauvre, et c'est tout à leur honneur, à l'honneur de leur humilité. Mais Jésus leur dit : "Non, vous avez beau­coup plus la foi que vous ne pensez, car si vous n'aviez la foi que comme un grain de moutarde, vous feriez des choses merveilleuses. Mais vous avez la foi beaucoup plus grande qu'une graine de plante, car votre activité, votre apostolat, votre mission dans le monde, ce sera bien plus grand et bien plus beau et bien plus extraordinaire que de planter des arbres dans la mer." Jésus veut dire à ses apôtres : "la foi vous l'avez, vous l'avez de façon immense, vous l'avez de façon démesurée, mais vous ne pouvez pas la me­surer vous-mêmes, vous n'avez pas l'aune de l'estima­tion de votre foi. Mais vous y êtes dans cette foi et nul ne pourra vous arracher cette foi". Je crois que c'est un des aspects de cette parole de Jésus. Il ne veut pas simplement leur dire : "Mais vous n'avez même pas la foi gros comme un grain de moutarde". Il leur dit : "Vous l'avez bien plus grand et vous ferez des choses bien plus merveilleuses encore. Et vous transporterez les montagnes d'incroyance pour en faire des routes planes vers le Royaume de Dieu. Vous irez combler la mer, symbole biblique de tout mal et de l'adversité et de toute force de méchanceté. Et de cette mer il grandira des choses insoupçonnées, il y aura une fé­condité d'arbres, de fruits, de feuillage si grand que tous les oiseaux viendront s'y protéger, y nicher, là même où avant il y avait des forces du mal, des tem­pêtes et des naufrages, vous irez faire jaillir des sour­ces là où il y a des déserts, des déserts d'humanité, déserts d'amour, déserts d'espérance, par votre action sacramentelle, par votre mission, tout ce peuple dé­sertique, assoiffé, stérile, va refleurir, et ces sources deviendront des fleuves, le long de ces fleuves il y aura d'immenses forêts pour nourrir tous les hommes, ces fleuves les conduiront vers le Royaume éternel. Voilà votre roi à vous, mes apôtres. Alors ne vous mésestimez pas, c'est-à-dire ne calculez pas votre foi à partir de vous-mêmes, de ce que vous en ressentez, de ce que vous pressentez, et ainsi de suite. Ne faites pas trop de psychologie, croyez plutôt, et ne "psy­chotez" pas.

Deuxième élément : la parole d'Habaquq, un prophète inconnu, c'est bien dommage. Que dit-il ? Et bien ce que chacun de nous disons : "Combien de temps, Seigneur, vais-je T'appeler au secours ? Tu n'entends pas. Combien de temps vais-je crier contre la violence du monde ? (j'en rajoute un peu) Tu ne nous délivres pas de tout le mal, de toutes les injusti­ces, de toutes les guerres, de toutes les famines. Pourquoi m'obliges-tu à voir l'abomination ? Pour­quoi restes-Tu béatement et silencieusement à regar­der notre misère, si jamais Tu la vois ? Devant nous, pillage, violence, guerre, méchanceté, dispute, dis­corde se déchaînent". Et puis quand même, comme on est un peu chrétien, alors : "oh je guetterai ce que dira le Seigneur". Nous voilà un peu comme les apô­tres. Nous avons peur de ce qui se passe autour de nous, nous en avons une appréhension extrêmement douloureuse grave, triste. Et c'est vrai. Que répond le Seigneur au prophète ? "Tu vas mettre par écrit ta vision". Faites attention, une vision ce n'est pas un transfert psychologique, une hallucination, une illu­sion, un désir rêvé aux dimensions de l'imaginaire pour qu'il soit encore plus satisfaisant quand il se ré­alisera. Non, "Tu vas mettre par écrit la vision". La vision dans la Bible c'est quelque chose de profondé­ment objectif, qui vient de Dieu. "Tu vas l'écrire bien clairement sur des tablettes" parce que la Parole de Dieu est beaucoup plus claire que la nôtre, pour qu'on puisse la lire couramment, chaque jour, dans le quoti­dien de notre vie. Cette vision, dit Dieu, se réalisera, mais seulement au temps fixé. Elle tend vers son ac­complissement, elle ne décevra pas, si elle paraît tar­der, eh bien attends-là, elle viendra certainement à son heure. Dieu oppose à l'état d'âme de ce brave prophète quelque chose de clair et de net, établi, écrit, sur des tablettes et qui doit se réaliser.

Alors qu'est-ce que c'est cela ? c'est le Credo, frères et sœurs. Le Credo, des vérités abstrai­tes, non. Une histoire concrète, une histoire charnelle, une histoire présente, l'histoire des merveilles de Dieu dans le monde d'aujourd'hui, comme dans celui d'hier, et dans celui de demain. Le Credo Dieu l'a écrit de sa main dans le cœur des hommes pour qu'ils puissent accueillir sa présence, le don qu'il veut nous faire et l'espérance qu'Il nous promet, et nous savons qu'un jour elle se réalisera. Notre foi est-elle celle de nos sentiments ? celle de nos pressentiments ? celle de la psychologie religieuse ? de nos peurs ? de nos crain­tes ? ou des problèmes humains que nous n'arrivons pas à résoudre ? Ou est-elle la foi objective du Credo que nous recevons par la Parole de Dieu, par l'Église ? non pas comme un texte que nous allons proclamer extérieurement tout à l'heure, mais comme la magni­ficence et la reconnaissance de ce que Dieu est, de ce qu'Il fait et de ce qu'Il accomplira à son heure.

Troisième point : J'aime beaucoup cette phrase de Martin Buber, nous allons un moment nous y attarder : "La rencontre de l'homme avec Dieu ne se produit pas pour que l'homme s'occupe de Dieu, mais pour que l'homme mette en pratique le sens divin du monde". Alors pourquoi ai-je choisi cette phrase en troisième point de ce que je viens de dire tant au plan de l'évangile que du prophète Habaquq ? parce que, frères et sœurs, nous avons une façon de croire en nous occupant de Dieu, c'est en fait de nous que nous nous préoccupons surtout. Nous réduisons la foi à ce qui part de nous-mêmes, à ce que je pense sur Dieu, ce qu'Il est, ce qu'Il fait et surtout ce qu'Il ne fait pas, ce que j'estime être l'Église à partir de mon point de vue qui est toujours le meilleur évidemment puisque c'est le mien, nous ramenons notre foi à nos désirs et exigences. Quant-aux prêtres de cette sainte Église, ce qu'ils disent, ce qu'ils font ou ce qu'ils ne font pas, parce que là vous nous mettez à peu près au même régime que Dieu.

Cela, mais ce n'est pas de la foi. On s'occupe des affaires religieuses, on s'occupe de Dieu mais on s'occupe surtout de soi-même et l'on voudrait bien, un peu comme le prophète Habaquq, que tout se réalise comme on en a envie, que Dieu règle les problèmes, qu'Il mette fin à la crise du personnel dans les affaires des finances, qu'Il remette au pas les gardiens de pri­sons et qu'Il ouvre le mur de Berlin, et ainsi de suite. Mais enfin Dieu n'est pas fait pour cela ? Puisqu'Il nous a fait nous pour cela, Il ne va pas prendre notre place, Il est bien trop respectueux de nous-mêmes. Mais nous, nous nous trompons lorsque nous nous occupons de Dieu avec des préoccupations qui sont profondément subjectives, c'est-à-dire dont nous sommes le centre. Au fond, il ne s'agit plus de la foi du Credo, mais de la foi de l'ego, l'égocentrisme qui tourne autour de nous-mêmes. Alors j'explique ici cette parole de Martin Buber, la rencontre de l'homme avec Dieu n'est pas faite pour ça, mais pour que l'homme mette en pratique le sens divin du monde. Et le sens divin du monde nous est révélé comment ? dans le Credo : Dieu Créateur, Dieu Sauveur, Dieu instituant l'Église, et dans le pardon des péchés et la communion des saints, nous allons vers la vie éternelle. Voilà le sens divin du monde qu'il s'agit de pratiquer, pas uniquement de penser, ou d'estimer et à plus forte raison de critiquer. Non, le sens divin du monde nous est donné dans le Credo, cette façon dont Dieu marche dans l'histoire, dont Il appelle les hommes à le suivre.

Frères et sœurs, je crois que ces quelques ex­plications sont très importantes pour notre vie chré­tienne, car voyez-vous notre vie chrétienne est beau­coup trop psychologisée, elle est beaucoup trop sub­jectivisée, nous la faisons trop dépendre de nos hu­meurs et de nos rancœurs, de nos rancunes et de nos balancements intérieurs en fonction de ce qui se passe autour de nous ou plus encore en nous. Mais cela n'est pas le monde vrai de Dieu, le sens divin du monde, c'est le sens trop humain de notre monde. Or si nous voulons grandir dans la foi, si nous voulons soulever les montagnes et planter les arbres dans la mer, c'est-à-dire pratiquer le sens divin du monde qui est un autre sens que celui de la terre, notre foi doit partir de Dieu, notre foi est celle du Credo, non pas celle de l'ego, il faut que notre foi soit vraiment l'incarnation en nous et chaque jour personnellement et commu­nautairement de ce que nous allons maintenant pro­clamer dans le Credo de l'Église. Je dis incarnation, parce que le mystère que nous célébrons aujourd'hui c'est toujours celui de la Parole de Dieu faite chair, c'est-à-dire du sens divin du monde révélé dans le Christ mort et ressuscité qui doit se faire chair dans notre monde d'aujourd'hui, à travers nous. Alors à ce moment-là nous serons comme le juste dont il est question, qui vit de fidélité et non pas, comme dit le prophète Habaquq, de cette espèce d'insolent qui se prend pour le centre du monde.

Que cette eucharistie soit celle du Credo, Pa­role de Dieu forte, peut-être percutante, mais, je crois, très importante dans une société où l'on perd rapide­ment toute objectivité, toute normativité, toute réalité autre que ce que l'homme croit inventer, veut saisir, et qui ne sont bien souvent que des illusions qui le pa­ralysent et le handicapent surtout quand il s'agit de mettre en pratique le sens divin du monde pour que l'homme se retrouve, pour que l'homme retrouve Dieu et que Dieu se retrouve vraiment en l'homme. Oui, comme les apôtres, notre foi écclésiale est beaucoup plus grande et forte et féconde qu'une graine de mou­tarde.

 

AMEN

 

 

 
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