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LE SENS DES PROPHÉTIES

Is 5, 1-7 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année A (7 octobre 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, la parabole que nous venons d'entendre est transparente, c'est à peine une parabole, pour ainsi dire un constat. Elle a été prononcée par Jésus peu avant le commencement de sa Passion, Il sait déjà toute la haine qui est dans le cœur des chefs du peuple et le complot qu'ils ont ourdi contre lui, Il sait qu'II va être rejeté et mis à mort par la coalition des chefs du peuple juif et des Romains.

Toutefois l'intérêt de ce texte est double : tout d'abord Jésus s'y présente clairement comme le Fils, Il n'est pas un serviteur du maître de la vigne comme l'ont été les prophètes qui l'ont précédé, Il est le Fils et c'est en tant que tel qu'Il vient en tant que tel qu'Il est rejeté.

En second lieu, et c'est l'intérêt principal de ce texte, Jésus situe le drame de sa Passion qui va s'ou­vrir et le rejet dont Il va être l'objet dans la trame de l'histoire d'lsraël. Il est rejeté comme les serviteurs qui l'ont précédé, comme les prophètes ont été rejetés. C'est dire que le mystère de la croix du Christ prend sa place comme l'aboutissement de la longue suite des infidélités d'Israël, la longue suite des refus du peuple élu. Ainsi cette parabole nous met en face du mystère du refus d'Israël par rapport à l'élection de Dieu. Dieu a choisi ce peuple pour qu'il soit le peuple élu, pour qu'il soit le peuple messianique, pour qu'il soit le peu­ple à travers lequel se révélerait son mystère, à travers lequel le salut serait donné à toutes les nations. Et voici que ce peuple, tout au long de son histoire, est allé de refus en refus jusqu'à ce refus dernier qui est celui de Jésus.

Devant ce mystère du refus d'Israël nous avons généralement, nous chrétiens, une attitude un peu simpliste. Nous disons : "C'était écrit, il devait en être ainsi et depuis toujours Dieu avait prévu qu'Israël serait infidèle, qu'il ne reconnaîtrait pas le Messie, qu'il le rejetterait et le livrerait pour être crucifié". Cette manière de voir les choses est non seulement simpliste, mais elle est totalement fausse et elle rend tout à fait ridicule le plan de Dieu. Pourquoi Dieu se donnerait-Il la peine de choisir un peuple ? Pourquoi, pendant des générations et des généra­tions, des siècles et des siècles, Dieu aurait-Il comblé ce peuple de sa faveur ? Pourquoi lui aurait-Il confié une mission, si c'était de toute façon pour en arriver à l'échec, pour arriver à ce refus prévu, programmé de toute éternité ?

En fait, toute l'attitude de Jésus et de même l'attitude de l'Église primitive montrent que ni Lui ni ses disciples n'ont jamais pensé les choses ainsi. Quand Jésus est venu, Il a expressément, longuement, inlassablement invité le peuple juif à participer à la rédemption du monde, Il a invité le peuple juif à ac­complir la mission pour laquelle il avait été choisi. Toute la prédication en Galilée va dans ce sens. Et encore, pour ne prendre qu'un moment décisif, après la multiplication des pains, dans ce que nous appelons le discours sur le pain de vie et que saint Jean nous rapporte longuement au chapitre sixième de son évangile, Jésus expressément invite ses auditeurs, ces juifs qui sont là devant Lui, à entrer dans le mouve­ment sacrificiel par lequel Il va donner "sa chair pour la vie du monde", Il les invite à communier sa chair, non seulement en la recevant dans l'eucharistie, ce qui, à ce moment-là, n'est pas encore ouvert aux yeux de ses interlocuteurs, mais à communier à sa chair donnée pour le monde, en donnant eux aussi leur vie avec la sienne pour le salut du monde. Le plan de Dieu, c'était que le peuple juif soit un peuple messia­nique et que ce peuple avec Jésus, se donne pour la rédemption de tous les peuples du monde.

Il est typique de voir que les prophéties qui annoncent le mystère de Jésus, sont des prophéties ouvertes, par exemple si nous relisons dans Isaïe les chants du Serviteur souffrant qui donne sa vie pour le salut des hommes (Isaïe 53), nous chrétiens, nous y voyons l'annonce du Christ qui est seul, le serviteur souffrant, abandonné, rejeté, mourant pour le salut du monde. Mais les juifs lisent aussi ces prophéties, ils les lisent comme nous, et quand ils lisent les prophé­ties du Serviteur souffrant, ils entendent par Serviteur souffrant le peuple juif tout entier appelé à donner sa vie pour le salut du monde. C'est donc bien que ces prophéties peuvent se lire équivalemment au singu­lier, désignant Jésus, ou au pluriel, désignant le peu­ple entourant le Messie. Il n'était pas écrit que le peu­ple devait abandonner Jésus, il était écrit qu'un sacri­fice devait être offert par le Messie pour le salut du monde, mais le peuple d'Israël était invité à entrer dans ce sacrifice.

Et d'ailleurs c'est tellement vrai que Pierre et Paul, au début de leur prédication, malgré la cruci­fixion de Jésus, malgré l'attitude des chefs des juifs au moment de la Passion, invitent encore Israël à entrer dans sa Pâque et sa mission messianique, l'invitent à devenir le noyau de l'Église, de l'Israël nouveau. Et d'ailleurs, au départ, l'Église a bien été constituée par cette meilleure partie d'Israël qui s'est renouvelée dans la croix du Christ. Les apôtres, les premiers disciples ont été des juifs qui sont nés jusqu’au bout de la vo­cation d'Israël. C'est donc une grave erreur d'imaginer qu'il était décidé, qu'il était écrit qu'Israël devait abandonner le Messie à son triste sort, le laisser seul monter sur la croix.

Ceci nous invite, si vous le voulez, à réfléchir sur le rôle, la signification des prophéties et leur lien avec notre liberté, élargissant le problème posé par le refus d'Israël. En effet, d'une façon toujours aussi simpliste, nous pensons volontiers que Dieu prévoit toute chose puisque sa science est infinie. Il sait tout, Il a tout vu, et par conséquent tout étant écrit, nous n'avons plus qu'à jouer notre rôle pour accomplir ce qui est déjà décidé. Il est clair que, s'il en était ainsi, dans notre vie personnelle comme dans l'histoire de la vocation d'Israël, il n'y aurait aucune place pour la liberté humaine et Dieu, d'une certaine manière, se moquerait de nous en nous laissant croire qu'Il nous appelle à répondre à sa parole, alors qu'en fait déjà Il a décidé que nous répondrions ou que nous ne répon­drions pas, que nous serions prédestinés, comme on dit à réaliser le plan prévu par Lui.

En fait ceci est faux sur plus d'un point. Tout d'abord quand nous disons que Dieu prévoit, nous nous trompons radicalement, Dieu ne prévoit rien parce que prévoir, c'est voir avant et cela suppose donc que l'on soit dans le temps : il n'y a d'avant et d'après que dans le temps. Or, Dieu n'est pas dans le temps, Dieu ne se situe pas à une période antérieure du temps pour jeter un coup d'œil sur les périodes ultérieures, Dieu voit parce qu'Il est dans l'éternité, Il voit ce qui est en train de s'accomplir par nos mains aujourd'hui. Il ne prévoit pas ce que nous ferons, Il nous voit accomplir ce que nous faisons.

Et puis il y a une deuxième erreur aussi, c'est que nous prêtons à Dieu des sentiments qui sont terri­blement pervers et terriblement humains, voire même diaboliques. Nous pensons que Dieu, parce qu'II sait ce que nous faisons, profite de cette science pour in­fluer sur nous, Il se sert de sa connaissance comme d'un moyen d'action, comme si Dieu sachant que nous allons faire ceci, nous faisait faire ce que nous fai­sons. Or il n'en est rien, la connaissance de Dieu est innocente, elle est gratuite, ce n'est pas une connais­sance dont Il se servirait pour intervenir en pesant sur nous. Cette connaissance de Dieu Lui permet seulement, parce que sa miséricorde est infinie, de crier de toutes ses forces pour que nous changions de manière de faire, pour qu'au lieu de nous endurcir dans notre refus, dans notre péché, nous essayions de nous en sortir, et Dieu, de toute manière, par tous les moyens, essaye de nous arracher à notre mal, à notre péché qu'Il nous voit en train de commettre : "Attention ! Tu vas te perdre ! Attention ! Ceci c'est la mort, c'est la négation même de ton être, de ta vocation, de ce que tu es, de tout ton bonheur". Et c'est cela, la prophétie. Les prophéties ne sont pas une manière de nous enfoncer d'avance dans le mal que nous ferons, les prophéties sont pour Dieu une manière de nous appeler avec une intensité décuplée pour que nous nous arrachions à ce mal que nous sommes en train de commettre ou dans lequel nous risquons à tout instant de nous enfoncer.

La prophétie de Dieu est donc à la fois un ap­pel au secours d'une certaine manière et une annonce ouverte, car la Rédemption est toujours possible. Et si vous lisez par exemple le livre de Jérémie ou celui d'Ezéchiel, au moment même où ces prophètes an­noncent toutes les catastrophes qui vont s'abattre sur Jérusalem, sur Juda, sur le peuple élu parce qu'il a péché, au moment même où ils annoncent la ruine de Jérusalem, la destruction du Temple et l'envoi en exil de tout le peuple, à ce moment même, sans cesse, Jérémie ou Ezéchiel ajoutent des promesses de bon­heur, des appels à la conversion, ils ne se contentent pas de voir le malheur, ils essayent sans arrêt de ré­veiller en nous une possibilité de retournement, de renonciation à notre mal et de conversion vers Dieu.

Dieu ne désespère jamais, même quand Dieu voit tout ce que nous faisons de mal, même quand Dieu nous voit endurcis dans le mal, même quand Jésus voyait les chefs des prêtres avoir déjà dans leur cœur consommé sa perte, même quand Jésus savait que d'une certaine manière tout était perdu, que les grands prêtres et les scribes avaient déjà commencé leur complot, qu'ils avaient déjà pris contact avec Judas pour arranger le moment décisif, même quand Il savait que tout était résolu, Il les appelait encore à la conversion. Et cette parabole que Jésus leur adresse, c'est une parabole pour essayer de toucher ultimement leurs cœurs, Il leur dit : "Regardez ce que vous avez fait à tous les prophètes, ce refus sans cesse répété d'écouter la parole de Dieu, d'écouter les mes­sagers qu'Il vous a envoyés ! Ne recommencez pas, non seulement vous avez refusé les prophètes, mais maintenant c'est le Fils Lui-même qui vient, Je vous en supplie, écoutez-Moi, Je suis le Fils de Dieu, Je vous parle comme un Fils parle du secret du cœur de son Père. Ne vous laissez pas aller à cette pente du refus qui déjà si souvent a déformé votre cœur". Oui, les prophéties sont un appel et une ouverture vers la conversion.

Alors nous devons considérer l'attitude de Dieu à notre égard de cette manière. Dieu ne se résout jamais à notre péché, moins encore à notre endurcis­sement, moins encore à un endurcissement définitif de notre part. Dieu ne se résout jamais à notre mal­heur, Dieu nous aime trop pour cela. Et même quand Il nous voit nous perdre, même quand il semble que plus rien ne peut nous arracher au mal, Dieu espère quand même, Dieu appelle quand même, Dieu ne cesse de nous adresser ce cri de son cœur, ce cri de son amour : "convertissez-vous !" Nous ne devons pas penser à Dieu comme à un grand manitou qui a tout prévu d'avance et tire les ficelles du monde, ou comme à un juge qui ne cesse d'avoir envie de remet­tre les choses en place en brisant les méchants et en exaltant les bons. Nous devons voir Dieu comme ce Père plein de tendresse qui est tellement dévoré par le désir de notre bonheur que même notre péché le plus grave ne supprime pas en Lui le désir de notre conversion, l'appel adressé à notre cœur.

Alors, si vous le voulez, frères et sœurs, au­jourd'hui écoutons cette voix Dieu, laissons-nous at­teindre par cet appel, ne nous enfermons pas dans notre péché, Dieu veut notre joie et notre accomplis­sement, écoutons-le, il y va de notre bonheur et du sien, car Dieu a besoin de notre joie pour que son bonheur soit total. Ne décevons pas le cœur de Dieu !

 

AMEN


 

 

 
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