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INDISSOLUBILITÉ ET MISÉRICORDE

Gn 2, 18-24 ; Hb 2, 9-11 ; Mc 10, 2-16
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – Année B (6 octobre 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Vous savez, frères et sœurs, que depuis le concile, les évangiles des dimanches sont répartis sur un cycle de trois années et cette année est celle où nous lisons l'évangile de saint Marc. Or, il y a exactement trois ans, un premier di­manche d'octobre qui était un dimanche des familles, nous lisions cette même page de l'évangile et c'était justement moi qui vous adressais l'homélie. Je sup­pose que ceux qui étaient là ont oublié ce que j'ai dit, mais je vais quand même essayer de ne pas me répéter pour le cas où vous auriez de la mémoire ou encore où vous auriez gardé le texte polycopié des homélies et où vous voudriez le relire.

Je voudrais donc aujourd'hui aborder de plein front le problème grave dont il est question dans ce passage de l'évangile, celui de l'indissolubilité du mariage, c'est-à-dire le fait qu'un homme et une femme qui se sont mariés devant Dieu, ne peuvent pas en cas d'échec de leur amour, se quitter pour recom­mencer avec un autre un nouveau mariage. Cette loi de l'indissolubilité du mariage chrétien est une terrible difficulté pour beaucoup d'hommes et de femmes et pour beaucoup d'entre nous qui ont vécu, dans leur vie conjugale, un drame, une rupture, l'échec de leur amour. Et l'on est quelquefois tenté de considérer que l'Église est bien inhumaine, bien sévère, qu'elle man­que finalement de bon sens en édictant des règles aussi impératives et qui tiennent si peu compte de ce qu'est l'existence humaine avec ses fragilités, ses fai­blesses et ses erreurs.

Je voudrais d'abord, dans un premier temps, vous dire qu'il ne s'agit pas là d'une règle morale qui s'imposerait simplement comme une sorte d'arbitraire. La page d'évangile que nous venons d'entendre nous le montre à l'évidence : l'Église n'a pas inventé l'indis­solubilité du mariage, elle se contente d'être fidèle à la parole claire et évidente du Seigneur Jésus, qui vient de nous dire : "que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni" et encore "celui qui répudie sa femme ou la femme qui répudie son mari pour en épouser une autre ou un autre commet l'adultère envers son pre­mier conjoint". C'est donc très clairement la parole même du Christ.

Mais le Christ lui-même ne nous propose pas cette parole comme une idée nouvelle qui lui serait passée par la tête, comme une décision arbitraire qu'Il nous imposerait. Le Christ se réfère explicitement à la création. La raison pour laquelle le mariage est indis­soluble, ce n'est pas parce qu'on veut rendre les cho­ses plus difficiles ou parce qu'il faut tenir ses troupes en mains ou parce que si on commence à ouvrir la porte on ne sait pas ce qui se passera. La raison pour laquelle le mariage est indissoluble n'est pas une rai­son simplement disciplinaire et morale, c'est une rai­son de foi, une raison dogmatique, c'est parce que c'est le mystère même de la création et, nous allons le voir, le mystère de Dieu qui est en jeu.

Le mystère de la création d'abord : "Au com­mencement, à la création, dit Jésus, Dieu les fit homme et femme, et l'homme quittera et son père et sa mère pour ne faire qu'une seule chair avec celle qu'il épouse. Au commencement, à la création", cela veut dire : dans la nature profonde des choses, dans la na­ture profonde du cœur humain, tel qu'il a été créé, tel qu'il est fait. Proposer un ménage pour toujours, pro­poser l'union d'un homme et d'une femme qui ne connaît pas de retour en arrière, c'est apparemment une folie, mais c'est en réalité le désir profond du cœur de l'homme. Et je peux vous dire par mon expé­rience de prêtre que les jeunes qui viennent demander le mariage le veulent toujours indissoluble. Bien sûr ils ne sont pas plus malins que les autres, bien sûr dans dix ans peut-être ils ne seront plus capables de faire vivre encore leur mariage, peut-être divorceront-ils, mais leur désir au moment où leur amour est né et a grandi et a voulu se proclamer, c'était que cet amour soit pour toujours. Bien entendu, certains autres ne choisissent pas la voie du mariage, c'est un autre pro­blème. Mais ceux qui veulent se marier le veulent pour toujours. Et c'est le fait non seulement de jeunes chrétiens, mais comme il nous arrive d'en rencontrer aussi, de jeunes qui ne sont pas nécessairement chré­tiens, mais qui, dans le jaillissement intérieur de leur vie personnelle, de leur conviction, désirent que leur amour soit un amour pour toujours, non pas un amour à l'essai, non pas un amour pour un temps, non pas. On va voir si ça marche et sinon, on reprendra ses billes, mais un amour vrai, total, un vrai don. C'est cela que Jésus veut dire en se référant à la création, Il veut dire qu'il s'agit là non pas d'une idée abstraite, d'un commandement que Dieu avait imposé à l'homme contre la nature de celui-ci et le désir de son cœur. Il s'agit de ce qui est inscrit dans le plus pro­fond du cœur de l'homme tel qu'il est.

Mais il y a plus dans cette référence de Jésus à la création, il y a non seulement une référence à la nature humaine telle qu'elle a été créée, au désir fon­damental et profond du cœur de l'homme, mais aussi une référence à la pensée de Dieu, au dessein de Dieu "ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas". Et qu'est-ce que Dieu a voulu ? Lisons donc le texte de la Genèse qui nous raconte la création de l'homme et de la femme. Vous le savez peut-être, il y a dans la Bible deux récits de la création celui dont vous avez en­tendu un passage tout à l'heure : "L'homme quittera son père et sa mère et il s'attachera à sa femme, et tous deux ne seront qu'une seule chair," c'est-à-dire qu'un seul être vivant, une seule personne, tellement profondément unis que leurs cœurs n'en feront plus qu'un, et leurs corps aussi, et leurs vies n'en feront plus qu'une. Et il y a un autre récit, qui précède celui-ci et qui nous dit : "Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu Il le créa, homme et femme Il les créa". C'est dire qu'en créant l'homme et la femme l'un pour l'autre, l'homme et la femme dans la com­munion de leurs cœurs, de leurs corps, de leurs vies, Dieu fait de l'homme et de la femme l'image même de son propre mystère. Vous voyez qu'il y va beaucoup plus que d'une question de morale. L'amour de l'homme et de la femme est la révélation, c'est ça que veut dire le mot "image", ne le prenons pas en un sens superficiel, une image plus ou moins approchée et inadéquate. Quand la Bible parle d'image, elle prend le mot au sens fort, elle le prend au sérieux. On dit que Jésus, le Fils, est l'image du Père, c'est dire que cette image est une image parfaite, parfaitement ré­vélatrice de ce dont elle est l'image. Eh bien de même que Jésus, le Fils, est l'image du Père, de la même manière, l'homme et la femme dans leur communion sont l'image du mystère de Dieu, sont l'image de cet amour infini qui unit précisément le Père, le Fils et le Saint-Esprit. L'amour humain n'est pas simplement un sentiment, l'amour humain n'est pas simplement un besoin, quelque chose qui nous prend et puis qui nous laisse, l'amour humain est une participation et une révélation du mystère le plus secret de Dieu, celui de son amour éternel. C'est l'amour éternel qui unit le Père, le Fils et le Saint-Esprit qui rejaillit dans notre cœur et qui nous rend capables de nous aimer les uns les autres. Et parmi toutes les formes d'amour qui traversent l'humanité, qui nous rend capables de cet amour suréminent qui est l'amour conjugal, celui de l'homme et de la femme qui unissent non seulement leurs cœurs et leurs sentiments, mais même leur chair et toute leur vie.

Donc si Dieu a créé l'être humain homme et femme, homme et femme pour être unis, homme et femme pour être en communion, homme et femme pour s'aimer, c'est afin que cet amour soit participa­tion, révélation, image, émerveillement devant l'amour de Dieu. Vous le comprenez, frères et sœurs, si l'Église vous parle d'indissolubilité, ce n'est pas pour vous rendre les choses plus difficiles, c'est pour vous conduire jusqu'à cette profondeur de ce qu'est le cœur humain nous sommes capables de nous aimer comme Dieu aime. C'est l'amour même de Dieu qui est répandu dans nos cœurs.

Alors je sais bien, c'est tout à fait difficile, c'est tout à fait au-dessus de nos forces, bien sûr Dieu nous demande trop, nous n'en sommes pas capables. Comment un époux et sa femme peuvent-ils être l'image de l'amour du Père et du Fils ? Et vous me dites : "eh bien ! vous déraisonnez, l'Église dérai­sonne, Jésus déraisonne, Il nous demande des choses bien trop difficiles, trop compliquées".

Alors faut-il, croyez-vous, rabaisser notre idéal sous prétexte que nous sommes de pauvres gens ? Est-ce qu'il faut que nous acceptions de mar­cher à quatre pattes sous prétexte que nous ne savons pas nous tenir debout ? Est-ce qu'il faut que nous nous contentions de petits riens, de petites joies à la petite semaine sous prétexte que nous ne nous sentons pas toujours capables d'accéder à la grandeur de notre destinée ou à la grandeur de l'appel qui nous est adressé ? Non, frères et sœurs, vous le comprenez bien, nous ne pouvons pas réduire l'homme à la me­sure de notre pauvreté, à la mesure de notre fragilité et de notre faiblesse. Nous devons garder les yeux ouverts sur cette grandeur de l'homme, sur cette gran­deur du dessein de Dieu, de l'appel de Dieu. Oui, Dieu nous appelle à des choses extraordinaires qui dépas­sent nos forces, c'est vrai. Mais c'est cela notre gran­deur. Il faut nous mettre debout et essayer d'aller le plus loin possible dans le sens de ce que Dieu nous demande. Seulement Dieu nous connaît et Dieu sait que nous sommes pauvres et fragiles et faibles.

Et là, je pense qu'il y a quelque chose qu'on ne dit pas assez. Et ce sera le deuxième point de mon propos. Ce qu'on ne dit pas assez, c'est que si les lois sont faites pour attirer notre regard vers en haut, pour structurer en grandeur notre humanité, notre société, car il faut que notre société chrétienne, notre Église soit fondée sur cette grandeur de l'amour, il faut qu'elle soit fondée sur cette inviolabilité de l'amour, sur cette indissolubilité de l'amour, c'est indispensa­ble. Nous ne pouvons pas fonder une société en disant : "Si ça marche, ça va et si ça marche pas, on laisse tomber". Nous voyons bien ce que ça peut donner comme résultat : la déliquescence, il n'y a plus de famille, il n'y a plus de règle, chacun fait ce qu'il veut, et finalement tout le monde est malheureux. On ne peut pas fonder une société sur le constat de notre faiblesse. On ne peut la fonder, et encore si cette so­ciété est celle de la famille de Dieu, des enfants de Dieu, l'Église, on ne peut fonder cette société que sur l'idéal fort, puissant, capable de donner dynamisme à cette société pour la faire marcher en avant.

Seulement entre ces lois qui sont indispensa­bles pour structurer et pour faire vivre en grandeur notre société, entre ces lois et puis la vie concrète de chacun de nous, il y a toute cette faiblesse, cette fra­gilité et le regard infiniment miséricordieux de Dieu sur notre faiblesse et notre fragilité. C'est cela qu'on ne dit pas assez : Dieu nous connaît, Dieu sait notre pauvreté, Dieu aime les pauvres que nous sommes, Dieu aime les pécheurs que nous sommes, Dieu nous aime avec une infinie miséricorde, avec une infinie tendresse, avec une très grande proximité. Dieu n'est pas là comme un juge qui brandirait des lois et qui nous punirait parce que nous ne sommes pas capables de les pratiquer. Il sait bien que ce qu'Il nous a pro­posé est très grand et très loin au-dessus de nos for­ces, Il le sait, Dieu, et Il comprend que nous sommes pauvres et que nous ne savons pas toujours arriver au bout de son appel. Alors Dieu regarde chacun de nous dans l'unicité de cette relation de tendresse qu'Il a avec chacun de nous. Avec chacun de nous, Dieu a une relation d'amour, une relation de miséricorde. Et cette relation est différente avec chacun. Et cette rela­tion, elle est fondée certes sur l'idéal que Dieu veut pour nous, sur la loi qu'il nous propose, sur ce vers quoi Il veut nous entraîner. Mais également, cette relation est fondée sur l'échange permanent, quotidien entre Dieu et nous. Et quels que soient nos malheurs, quels que soient nos échecs, quelles que soient nos faiblesses, quelles que soient les difficultés dans les­quelles nous sommes engagés, peut-être sans que ce soit notre faute ou peut-être parce que c'est notre faute, et c'est toujours un peu notre faute, il est trop facile de dire que c'est l'autre qui a tort et que, moi, je suis complètement innocent. Nous avons toujours tort, les uns et les autres, quels que soient ces échecs, Dieu est avec nous, Dieu est près de nous, Dieu n'abandonne aucun de ses enfants.

Et nous ne pouvons parler du divorce, nous ne pouvons parler de ceux qui ont connu cet échec, nous ne pouvons parler des divorcés remariés qu'à partir de ce regard de la miséricorde de Dieu. Là, il n'y a pas de loi à édicter, il n'y a pas de généralités à dire. Et ceux d'entre nous qui se permettent au nom de la loi de juger leurs frères sont des pharisiens parce qu'ils ne savent pas ce qu'est le regard de Dieu. Le regard de Dieu ne se limite pas à la loi qu'Il nous donne, Il va jusqu'au tréfonds de notre cœur et jusqu au moindre détail de notre vie. Et tout cela Dieu l'habite de sa bonté et de sa tendresse, de sa miséricorde. C'est in­dispensable à comprendre, frères et sœurs, sans quoi nous ne sommes pas chrétiens.

Etre chrétien, c'est garder devant les yeux cet idéal, grand, immense, sans en rien retirer et sans vouloir le rabaisser à notre niveau. Mais c'est en même temps se savoir pauvre et se savoir aimé de Dieu dans notre pauvreté, nous et nos frères qui sont autour de nous. Et par conséquent savoir humblement nous réjouir avec eux, dans leur misère, dans leur pauvreté, dans leurs déboires et dans les nôtres, nous réjouir de ce que Dieu est assez bon pour être proche de chacun, pour nous comprendre et nous accompa­gner quels que soient nos malheurs et nos pauvretés et, à travers tout cela, nous conduire vers lui par ce chemin qu'Il trace et parcourt avec nous et qui est différent pour chacun, mais qui est toujours le chemin de son amour.

 

 

AMEN

 

 
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